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Au mois de novembre 1837, Gavarni s'établissait rue Fontaine Saint-Georges, aunuméro 1, dans un grand appartement, au premier, faisant l'angle de deux rues sur lesquelles il prenait le jour par treize fenêtres. L'ingéniosité inventive du locataire s'y était pleinement déployée, et avait donné à ce logement quelque chose de la maison arrangée plus tard, rue d'Assas, par le physicien, membre
de l'Institut, Foucault, la maison que les amis du savant appelaient u/ie maison de précision. C'était dans cet appartement, machiné comme un théâtre : des portes rentrantes, une combinaison de couloirs, pour refuser l'importun, recevoir un intime ou la maîtresse du moment, un tas de petites mécaniques pour ouvrir la porte de sa chambre du fond de son lit et fermer ses persiennes sans ouvrir sa fenêtre. Nous nous rappelons avoir vu , chez son ami Tronquoy, dessinée par lui, une admirable épure , le modèle de ce mécanisme jouant au moyen d'un système de poulies simples et de poulies doubles. Enfin, le mécanicien qu'était Gavarni, toujours un peu attiré parles ressorts cachés de la mapjie blanche et la mécanique de l'escamotage, avait imaginé pour son logis toute une série de trucs qui en faisaient un intérieur à la Robert Houdin.
L'année où Gavarni entrait dans cet appartement de la rue Saint-Georges, il commençait les Fourberies de femmes en matière de sentiment , qui étaient pour lui l'occasion de révéler au public la profonde étude que l'amoureux observateur de la femme avait faite de ses petits menti.
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sonjjes, de ses hypocrisies, de ses ruses, de ses roueries, de toute la jolie duplicité dont s'arme sa faiblesse contre son seigneur et maître. Gavarni donnait là le spectacle de ces fausses explications, de ces faux serments , de ces fausses indignations d'honnêteté, de ces fausses larmes, de ces fausses attaques de nerfs, de toutes les grandes et petites machinations machiavéliques avec lesquelles la femme endort une jalousie, repousse un soupçon, ou, le noie dans une scène d'attendrissement : une spirituelle revue de tous les pièges qu'elle tend à la confiance , à la sensibilité , à l'affection d'un hounête homme de mari , qu'on voit , avec la bêtise éternelle de Sganarelle, devenir dans l'imbroglio de l'intrigue le commissionnaire aveugle de l'adultère, l'avertisseur de l'amant, l'indicateur des rendez-vous avec le parapluie que l'épouse lui fera prendre, qu'il pleuve ou non. Sa légende se mettait à parler la langue des sentiments de la femme, dans laquelle il se montrera plus tard si parfaitement expert et maître. Il y avait des phrases qui étaient comme un aveu du diabolique de l'âme de la femme, à certaines heures, des mots comme surpris dans une situation équivoque, et quelquefois du gros comique jaillissant du drame.
L'origine des Fourberies de femmes est curieuse. Le propriétaire du Charivari, après le succès de Robert Macaire, était venu trouver Ga-
varni, tout fier d'une idée qu'il apportait au talent de l'artiste; il lui demandait une madame Robert Macaire. Mais Gavarni lui répondait « que Robert Macaire n'avait pas de sexe, et que madame Robert INIacaire serait la même chose que Robert Macaire » ; et rejetant l'idée de la proposition, il faisait, au lieu de cela, pour le Charivari, les Fourberies de femmes en matière de sentiment.
Les Fourberies de femmes étaient suivies d'une série ingénieuse, la Boîte aux lettres, une série dans laquelle Gavarni avait été soutenu dans la vérité épistolaire, à l'aide de lettres d'amour qu'il nous disait avoir achetées au poids chez les épiciers, et où il faisait venir le sourire aux lèvres du lecteur, avec la naïveté, l'ironie, la blague autographe que colportent toute la journée les facteurs de la petite poste, et surtout avec le biscornu des sentiments à la bonne franquette et la cocasserie de l'amour sans orthographe.
Ces deux séries sont véritablement le point de départ de Gavarni, du Gavarni de la légende et du dessin, en même temps que ses débuts auprès du grand public du journal quotidien. Une autre série, qui suit de près les deux premières, demande à y être rattachée , la série peu connue qui a pour titre : Leçons et conseils. On peut dire que là il bégaye, dans ses légendes, la philosophie
sceptique qui parlera plus tard si carrément dans son œuvre, mais qui est encore à chercher la matrice serrée de sa langue concise. Il est intéressant de le voir, pour les idées qu'il a déjà, en quête d'une formule frappée qu'il ne trouve pas. C'est ainsi que la légende de cette série : « Faut bien montrer des images à l'homme, la réalité l'embête », semblable à un métal dépouillé de ses scories et de ses bavochures , deviendra plus tard, dans la bouche d'un escamoteur, le laconique axiome : Faut que la vérilé embête crânement i homme.
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Avec les Fourberies de femmes, on peut dire que Gavarni commence un genre nouveau, un dessin qui satirise , à la manière vive et spirituelle du théâtre, les vices, les défauts, les travers de la société de son époque , un genre qu'on pourrait appeler la Comédie de mœurs au crayon. Ces planches sont une suite de petites scènes où le dialogue mordant ou senti de la légende détache le mot final d'une situation tirée de l'étude de la vie contemporaine, sans que jamais se mêle, à son délicat comique, de l'exagération ou de la charge. Quant aux acteurs de sa comédie, aux person-
nages que son œuvre vous montre comme dans une interminable optique, ces personnages ne sollicitent votre sourire, votre attention, votre admiration, que par la fidèle et rigoureuse imitation de la nature et le rendu de son originalité toute seule, sans aucune déformation, sans aucun grossissement caricatural.
Dans la création de ces hommes et de ces femmes, le crayon de Gavarni travaille, de même que la plume de Balzac , avec les souvenirs d'humanité emmagasinés dans sa mémoire, et pareils à des amas de clichés superposés. C'est ainsi qu'il construit un Matifat, un Bridau, un Hulot, une Esther : un type qui porte, enfermé et résumé dans son dessin, toute une description physiologique qui vaut celle du romancier. Gavarni est un portraitiste de types... On conçoit alors que le mot caricature n'a rien à faire avec ses lithographies , et qu'il trouvait même assez plaisant qu'on lui donnât le titre de caricaturiste. « La caricature, — que je ne méprise pas du tout, disait-il, est pour moi le dessin naïf approchant le dessin de l'enfant. Eh bien, je suis arrivé, après de longues études , à faire un bonhomme comme en fait un enfant de dix ans, mais je ne puis en faire qu'un comme cela. »
Établi dans son appartement de la rue Fontaine Saint-Georges, Gavarni recevait le soir cinq ou six amis dont la causerie le reposait du travail de la journée. Ces petites soirées intimes où Balzac venait lire ses épreuves, ne se tenaient pas dans son atelier. L'amateur de petits coins, de petites pièces, le frileux que fut toujours Gavarni, lui faisait réunir et agglomérer son monde, non dans son atelier, mais clans son petit salon.
Deux années se passaient ainsi, au bout desquelles, le nombre de ces venants du soir grossissant, il prenait le parti de choisir la soirée du samedi pour ses réceptions, « histoire de fumer et de prendre les genoux des femmes " (1;. Les familiers, les habitués de ces samedis, étaient
(1) u Ces nuits, disait Gavarni en les dépeignant de sa plume la plus vive, ces nuits résument la journée, la journée elle-même. On pense à sa pensée, on rêve au rêve; on se moque de tout, de la vie, de l'art, de l'amour des femmes qui sont là et qui se moquent de la moquerie! Ptilosophie, musique, roman, comédie, peinture, médecine, amours, luxe et misère, tout cela vit ensemble, rit ensemble; quand ces intelligences barbues et ces plâtres vivants habillés de satin sont partis, il reste ici pendant deux jours une odeur de punch, de cigare, de patchouli et de paradoxe, à asphyxier les bourgeois. On ouvre les fenêtres, et tout est dit. » (Passage cité par Sainte- Beuve, dans son Etude sur Gavarni.'j
Balzac, Henri Monnier, Emile Forjjues (Old Nick), Louis Leroy, alors aquafortiste; Oiirliac, le chrétien futur; Aussandon, le médecin amer, presque diabolique, suicidé depuis; Chandellier, le bouffon mélancolique : un comte Valentini, Italianasse bellâtre et aquarelliste, voisin de l'atelier de Gavarni, et que Gavarni devait retrouver plus tard à Londres ; Tronquoy, l'ancien camarade de chez M. Leblanc, \e fidus Achates au costume de patron de barque ; Laurent .Tan , aux mots appréciés par Gavarni; Lassailly; le marquis de Chennevières , etc.
Il passait encore à ces samedis des artistes connus, des musiciens célèbres, comme Liszt, dont Gavarni, — le moins mélomane des hommes et « ne connaissant, disait-il, rien de plus bête que les musiciens, " — comparait le grand morceau: Une Promenade au bord de la mer, à des alouettes qui s'envolaient d'un piano ; des républicains , comme ce grand Godefroy Cavaignac, dont la hautaine roideur s'humanisait à ces soirées de bonne enfance et de franc plaisir, jusqu'à faire, au milieu du salon, le pont d amour.
Il y a eu bien des légendes sur ces soirées, qu'on a peintes « échevelées », et qui étaient de pauvres petites soirées à grogs pour tout rafraîchissement, et dont le plus ordinaire divertissement était des jeux innocents au bout desquels
I3alzac, avec sa grosse naïveté fine et sa bonhomie d homme de {jénie, disait : « Maintenant, si on ne jouait phis? si on s'amusait? » Un temps, ce fut une mode et une grande récréation d'y improviser des charades , des proverbes , de petites comédies, dans lesquelles Henry Monnier était l'excellent comédien de société qu'il est; Ourliac y étincelait d'esprit à côté du duc d'Abrantès jouant avec un vrai talent d'acteur mondain. Les habitués gardent encore la mémoire de deux scènes : la première un juif qui avait acheté un diamant faux; et une autre : un bourgeois venant faire faire son portrait chez un peintre romantique, séance qui se terminait par une ahurissante allocution du maire de Strasbourg.
Du plaisir d'esprit, c'était surtout le plaisir de ce salon et du maître de la maison, qui, devant les prises d'esprit de Balzac et de Laurent Jan , les duels de leurs paroles, y assistait comme un témoin réservé, et un public qui s'amusait du travail des autres. A la fin, par leur bruit, par l'éveil de la curiosité, parles récits fabuleux, ces soirées amenaient à Gavarni tant de demandes de toutes sortes de gens, de banquiers même et de sots du monde de l'argent, que, pour ne blesser personne , il se décida à les abandonner et à fermer son salon.
Un moment, ces soirées du samedi, vives et
libres, avaient alterné, dans la semaine de Gavarni, avec des soirées du merci'cdi, soirées tout honnêtes, dont.il laissait faire les honneurs à sa mère , et où venaient les femmes de ses amis et quelques bas-bleus qu'on recevait alors dans le meilleur monde. Ces soirées, qui durèrent peu, se transformèrent, par un contraste bizarre, en parties de garçons, chacun avec sa chacune, où l'on s'embarquait à quatre heures pour quelque banlieue. On dînait à Saint-Cloud, à la Tête Noire, au Petit Pécheur, — ou bien à Asnières, chez les Laroche, les gargotiers tragiques, et la famille ténébreuse au bord de la rivière. Les dîneurs qui étaient le fond des intimes du samedi , auxquels s'étaient joints quelques amis nouveaux : Cavaillé-Coll , un éditeur de musique nommé Richaud, etl'éventailliste Duvelleroy, s'étaient organisés en une Société philharmonique, non qu'elle fît jamais de musique, mais pour rappeler la bonne harmonie qui devait régner parmi les sociétaires. Et que de belles après-dînées , que de gais retours! Gavarni, avec sa petite, « la brune Adèle » , la vraie femme des parties de campagne, dont il a fait le portrait dans Une Faction hors tour; Yalentini, avec la Mocassine, sa grosse rougeaude de maîtresse; madame Hercule, le modèle aux histoires et aux amours burlesques, au bras du premier ou du dernier venu , et en
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tète l'ivresse farce d'Oiirliac, improvisant, toujours sur un air d'église et de plaiii-chant, des chansous sans queue ni tête , et. criant au sommeil des villages par où 1 on passait :
Le père de la demoiselle, Un monsieur fort bien En culotte de peau, Qui voulait tout savoir (1)!
Ici, ouvrons une parenthèse. Rien de meilleur marché que le plaisir, chez ces hommes de la génération de 1830; que leurs amusements, faits souvent de presque rien et pareils à des jeux de grands enfants. Parfois une friture, arrosée du vin de l'endroit, qui déteint en hleu sur la nappe, cela représentait toute la dépense , toute la maigre dépense. Ils avaient des joies faciles et ne coûtant rien, naïves et presque innocentes, des joies simples et qui n'avaient pas besoin de l'orgie. Et ce n'était pas seulement avec les « gourgandines " .
(1) jNous avons trouvé dans les papiers de Gavarni une série de billets d'Ourliac, d'un tour assez drolatique. Dans l'un, daté de 1841, il l'invite à une soirée de bourgeois au quatrième et lui promet « du thé, des bourgeois et leur encadrement pour les l'egarder en dedans; » dans un autre, daté de 1840, il lui écrit : « Vous devriez bien m'amener une créature à l'usage des commençants, n
Gavarni nous parlait de l'attrait qu'avaient pour lui ces soirées, ces nuits blanches passées avec une bande de jeunes et honnêtes femmes au faubourg du Roule, au bois de Boulogne, dans la banlieue, à dire des folies , à bêtifier, à rire des cocasseries de Chandellicr, à rire du rire fou de cette mademoiselle Aimée, qu'on appelait la Grande, et qui devait être plus tard pour Gavarni une si dévouée garde-malade.
Il nous parlait comme d'un des souvenirs les plus jolis de sa vie, d'une journée à la campagne chez madame Mélanie Waldor, en compagnie de mademoiselle Aimée et de Chandellicr. Or, la campagne de madame Waldor était, cette annéelà, deux chambres louées chez un blanchisseur, et qui pour toute perspective n'avaient que le mur de la cour et le linge qui y séchait. Et cependant on s'y trouvait entre soi si bien , qu'après y avoir déjeuné, y avoir dîné, on ne pouvait se séparer, et on demeurait la nuit à causer, les deux hommes assis sur deux chaises, les femmes sur le lit dont elles s'étaient fait un divan, autour d'un punch qu'on allongea avec de l'eau que Chandellier dut aller puiser à la Seine, en usant des imaginations, des gamineries et des singeries habituelles à ce charmant Paillasse roux.
En ces années de travail, de composition, d'invention de sujets, de dessins, de lithographies; en ces années de dettes, de courses à l'argent, de visites chez les usuriers; en ces années d'amours, d'amourettes, de rendez-vous et de corvespondances galantes ; vivant à la fois deux ou trois existences, le Gavarni des bals et des spectacles trouvait encore du temps au commencement de sa journée ou au milieu de sa nuit, des heures solitaires où il jetait, dans un bout de lettre à un ami , ce qui lui passait par la tête , les pensées originales, singulières, tortillées, biscornues même qui lui affluaient au cerveau, et dont il semble qu'il avait besoin de se vider par l'écriture et l'envoi à la poste, « histoire de philosopher et d'en dire deux. » C'est ainsi qu'il appelle cela quelque part. Ebauches de paradoxes, esquisses d'esthétique, brouillons d'aperçus, élucubrations du penseur qui tourne au rhéteur, bouffonneries sérieuses et graves, style en pantoufles, langue en négligé, jeux d'une imagination à la fois mathématique et fantastique , raisonnements envolés, formules pareilles, pour ainsi dire, à des bulles d'idées, il y a là comme un côté inconnu
de l'artiste-écrivain. Voici un de ces curieux documents :
« INION AMI ,
» Dans les peintures et dans les livres , l'humanité se voit toujours trop en perspective, comme les maisonnettes dans les paysages. On parle, il est vrai, quelquefois, de l'âme et du cœur, mais d'une façon vague ou obscure. — Ou bien on fait de ces objets une étude trop spéciale. — Rien n'est moins satisfaisant à cet égard que les livres de chirurgie; par exemple, — que comprend-on à ce qu'on appelle — le cœur humain — dans ces représentations de veines , de fibres , de nerfs des images cousues à ces livres? — Rien. Si peu de chose, qu'on y distingue à peine le cœur d'un homme du cœur d'un lapin. C'est comme à propos des maisons si mal expliquées par cet imperturbable dessin géométral qui vous les montre en plan, en élévation, en coupe verticale, et cela si exactement qu'on n'y voit rien. Il me semble qu'il faudrait pour ces maisons, comme pour les peintures de l'homme et de son cœur, mêler un peu de ces deux façons d'expliquer les choses : la bonho'uie et le savoir, le perspectif et le géométral.
» Je voudrais voir le valet, la serviette au bras, monter le plat de macaroni de la cuisine D par
l'escalier F, à la salle à manrjer K, tandis que la soubrette lave les pots de madame dans la chambre B. — Mettez les caleçons dans les cabinets, la fumée dans la cheminée et le chat sur la gouttière, et faites frapper Fami à la porte de la rue, et le dessin intéressera.
» Et ainsi pour autre chose. — Un peu de mathématique ferait on ne peut pas mieux dans les peintures de scènes familières ou autres, jusqu'à pré;Sent trop absolument pittoresques.
» Combien il serait amusant et instructif de voir en une image bien faite, par exemple, la coupe verticale d'une femme prude offensée d'un mot lest
11 Mercredi soir. »
Le plus souvent, c'était, comme Gavarni nous le disait , au saut du lit que s'envolaient ces confessions, pour ainsi dire, des songes de ses idées échappant à une pensée toute fraîche éveillée, matinale et reposée, comme les choses après la nuit.
Mais laissons la parole à Gavarni lui-même , dans cette lettre qu'il adresse au confident ordinaire des rêvasseries intimes de son lever, au jeune ami : •( Petit, petit ", comme il appelle familièrement l'enfant qu'il a vu à Tarbes bien des années auparavant, étendu sur un tapis, au pied
de l'horizon des Pyrénées, lisant dans un livre plus grand que lui :
« Tu devrais bien faire un article sur tous ces beaux articles à jamais inédits que nous composons le matin, en nous rôtissant les jambes devant notre bon petit feu , bien seuls , bien fermés à toutes les ennuyeuses préoccupations de chaque jour, — avant que notre porte soit ouverte à la vie réelle. Sommes-nous ingénieux! Sommes-nous gaillards, tendres, malins, forts, faibles, tout! excepté bêtes, — comme nous le redevenons le reste du jour
» Sais-tu ce que l'on appelle les laveurs de cendres? Ce sont les gens dont l'industrie est de laver les cendres qui viennent des forges d'orfèvre, pour y trouver de l'or. — Fais-moi un conte fantastique : Le laveur de cendres, — un artisan littéraire qui laverait les cendres de quelque poète. "J'ai brûlé tout à l'heure, comme cela, les plus belles pages du monde, — un superbe morceau très-bien pensé et écrit, — jeté le demande! — intitulé :
La Presse,
Lettre à Old Nich (1),
(1) M. Emile Forgues. La lettre a été imprimée.
avec cette épigraphe de l'abbé Galiani, je crois : « Rien ne contribue à abâtardir le {]^oiit d'une >' nation comme la liberté de la presse établie par " édit. Savez-vous ma définition du sublime ora- ') toire? C'est l'art de tout dire sans être mis à la " Bastille , dans un pays où il est défendu de rien » dire. "
" Et je prouvais — mais incontestablement — que depuis trente ans tout le monde était bête — excepté moi — et toi »
En 1839, Gavarni lance cette série dont le succès était tel, qu'on se disputait le Charivari aux tables des cafés, qu'il y avait rassemblement à l'étalage de Martinet, et que ce dessinateur, qui sera le Valentin de \ Illustration, se levait le matin pour être à la première heure de l'exposition, et pour voir, ainsi qu'il nous le racontait, la nouvelle imagination , le nouveau dessin de celui qu'il regardait comme son maître.
C'est la série, en soixante lithographies, des Etudiants , la rieuse et charmante monographie d'un monde disparu, d'un Quartier latin qui n'est plus, tenant et condensant, dans ses légendes et ses images, toute la gaieté, l'indépendance, la
libre insouciance de la jeune jeunesse d'alors. Nous y trouvons l'étudiant dans son débraillé pittoresque, l'étudiant à la petite casquette, aux grands cheveux longs , la pipe de terre d'un sou à la bouche , la redingote boutonnée par le bouton d'en haut pour cacher l'absence de gilet, la chemise bouffant et retombant sur le large pantalon à la cosaque où s'enfoncent ses mains; l'étudiant du temps, un Etat dans l'Etat, l'avenir en béret rouge, l'opinion publique du parterre de rOdéon, un ordre d'enfants terribles qui avait ses usages, son livre d'or, ses cafés, ses hôtels Cicéron et une religion révélée par Béranger; l'étudiant carbonaro, romantique, et de tous les partis qui avaient vingt ans, présent à Hernani comme aux émeutes; l'étudiant qui inventait le pas de la « girafe en calèche " ; l'étudiant qui était l'ennemi personnel des sergents de ville; l'étudiant qui vendait son cor de chasse pour aller au bal de l'Opéra.
L'étudiant et la grisette, cette autre espèce disparue de la race parisienne, la femme des temps finis, qui aimait pour un tartan, une robe de mérinos, un peu d'amour qu'on lui donnait et le plaisir du dimanche. Car ils ne vivaient pas l'un sans l'autre : c'étaient deux existences bras dessus bras dessous dans ce Irivium et ce qaadriviiim des sept arts libéraux, dans ce Quartier
latin, le paradis de la Misère et la capitale de l'Espérance!
Nous entrons avec Gavarni dans l'intérieur intime de ces ménagées, dans cette chambre où sèche, sur une ficelle, une économique lessive; dans cette chambre qui a au mur, sur une planchette, une tête de mort, un Code civil avec des papillotes pour marques, des pistolets, une blague à tabac , des pipes , et , dans un angle , un petit poêle qui n'est guère chauffé l'hiver que par les lettres de V ancienne, brûlées par la nouvelle maîtresse : pauvre et joyeux logis, d'où tombent pardessus la gouttière , quand se rencontrent le rendez-vous de la maîtresse et l'envoi de la pension, ces hâtives et plantureuses commandes :
— M'ame Perpignan ! , . . M'ame Perpignan ! . . . Deux douzaines , une bouteille , deux pains , un filet champignons, une pomme sautée et deux cigares... des quatre sous! Piondement!...
Logis où la grisette, presque toujours emménagée, installée dans la tenue de son chez elle, en bonnet, en tablier, empêche, avec ses gaietés de pinson, le travail de l'étudiant enchanté de flâner, et partage , dix mois de l'année , avec son « seigneur «, une heureuse paresse et la tristesse des jours sans le sou, quand c'est bal le soir au Prado ou à la Grande Chaumière. Bonne, naïve et crédule créature, que l'étudiant, sans pitié dans
ses gaietés, s'amuse à effrayer avec le squelette accroché à son mur.
— Tu ne la connais pas?... Eugénie? l'ancienne à Badinguet (1)?... Une belle blonde qui aimait tant les meringues et qui faisait tant sa tête
Oui , Badinguet l'a fait monter pour trente-six francs.
— Si c'est vrai !
— Non, va! c'est un tambour de la garde nationale... bête! tu ne vois donc pas que c'est un homme.
Gavarni vous déroule tous les tableaux, tous les côtés, tous les aspects, toutes les scènes de ces existences. Il vous en donne le décor, la localité; il fait passer sous vos yeux ces trottoirs devant les monts-de-piété où s'échangent les dialogues de la déception; ces portes d'amphithéâtre sur le pas desquelles les maîtresses font des scènes à leurs amants en tabliers d'internes, pour avoir acheté un cadavre au lieu du mantelet promis; ces fonds de rues lointaines où deux amis, en battant le pavé, philosophent sur leurs deux avenirs :
— Eh ! mon cher, ne te plains pas ! tu seras mé-
(1) Cette légende a son intérêt pour les chercheurs de l'origine des mots. Elle donne l'acte de naissance de ce nom de Badinguet, qui dejiuis eut une si grande fortune politique. Gavarni l'avait fabriqué avec le nom de Badingo, un ami qu'il avait dans les Landes.
decin, je serai procureur du Roi; quand tu seras forcé d'avoir du talent, je serai forcé d'avoir des mœurs , c'est ça qui sera dur !
Enfin Gavarni nous promène par ces corridors qui sont, dans son oeuvre, la coupe révélatrice et la confession des secrets d'une maison , ces corridors d'hôtels [jarnis où les paires de bottines voisinent avec les paires de bottes, où, par une porte entre-bâillée , une tête d'homme jette à un camarade qui frappe : Non bis in idem! où les trous de serrure permettent de voir, le lendemain d'un mariage, la mariée, près de son époux qui dort, fumant un bout de cigare. Vie de débine et de bonne humeur, d'ivresses à bon marché, d'amours légères, de liaisons passagères , que termine si bien cette légende d'un étudiant, le pied sur la malle qu'il boucle pour le départ des vacances :
— Adieu, mon bonhomme! je te laisse ma pipe et ma femme t'auras bien soin de ma pipe!
Bien inférieure à cette série des Etudiants, était la série que Gavarni avait consacrée l'année précédente aux Artistes, et où il n'avait guère apporté que l'esprit courant du rapin et le comique
déjà connu de la vie de l'atelier. Cette suite est cependant intéressante au point de vue des sentiments de l'homme , en ce qu'il met dans la bouche des Chevelus et des Chapeaux pointus, un peu du mépris qui perce dans vingt endroits de ses journaux et de ses ébauches littéraires , de ce mépris qui lui inspirera plus tard la formidable légende :
— liCS bourgeois... un vénérable troupeau de muffes !
Gavarni n'a pas connu la bourgeoisie saine et pure; les hasards de sa vie l'ont mis en rapport avec l'autre : la petite bourgeoisie corrompue ; et il avait gardé de celle-ci des souvenirs qui se répandaient souvent au dehors de lui, avec de lindignation encore chaude et un esprit de parti englobant toute la caste. Il nous racontait toutes les vilenies, les compromis honteux dont il avait été le témoin, les infamies qu'il avait traversées, et dont certaines de ses lithographies étaient des fragments d'histoire; il nous parlait d'un mari fermant les yeux sur sa liaison avec sa femme, et se payant grassement de sa complaisance en se faisant son homme d'affaires, un homme d'affaires auprès duquel les intendants du dix-huitième siècle étaient des naïfs. Et combien d'autres récits de ce genre! Un jour il nous peignait, à la Balzac, une maison bourgeoise qu'il avait étudiée
pendant sa retraite à Saint-Ouen. Le mari était un usurier, le plus redoutable fripon sous des apparences bonasses, — « une tête de lapin où il y avait du serpent. » — La propriété d'un journal qu'il avait étranglé était tombée entre ses mains; il lui fallait un rédacteur en chef qu'il ne payât pas ; il avait fait lier une intrigue épistolaire par sa femme avec un ami de Gavarni, et tous trois vivaient ensemble, en pleine banlieue, l'ami de Gavarni dans une vieille robe de chambre du maître du logis. Une maison de campagne, qui semblait toute pleine de l'innocence des petites fêtes bourgeoises et des joies honnêtes d'honorables commerçants en villégiature, mais où la fille de la maison, qui avait seize ans et qui en paraissait douze, tant elle était petite, était coudamnée, par la jalousie de sa mère, à porter des pantalons d'enfant, à sauter à la corde et à être fouettée le soir qiTand elle avait parlé , dans la journée, à l'ami de Gavarni.
En cette année 1839, Gavarni était douloureusement touché par le dénoùment d'un grand drame judiciaire dans lequel l'accusé se trouvait être un écrivain et un journaliste qui avait été de
ses amis, Peytel, condamné à la peine de mort par la cour d'assises de l'Ain, dans l'audience du 30 août. Gavarni, après un premier voyage à Bourg (1), y retournait une seconde fois et rece-
(1) A ce premier voyage à Bourg se rapporte une curieuse lettre sur le midi de la France, adressée à M. Tronquoy, et que nous donnons ici :
u 27 août, à bord de V Aigle, sur le Rhône.
Il Je voulais vous écrire de Marseille, mon bon ami, mais j'y suis resté très-peu d'heures, et je n'ai pas eu seulement le temps d'y dormir. — Je devais me rembarquer à deux heures du matin...
» Ma malle était au chemin de fer de Nîmes, et j'ai perdu deux jours à courir après mes chemises; — sans Monsieur mon nom, gravé sur la plaque, je n'aurais peut-être jamais retrouvé mon bagage, mais le Charivari a des abonnés à Beaucaire.
» Les eaux du Rhône que nous remontons sont très-basses, et nous sommes engravés à chaque instant. — On parle de trois ou quatre jours pour arriver à Lyon (et nous étions venus de Lyon à Beaucaire en un jour!) Mon retour à Paris sera donc retardé de tous ces retards; — prévenez-en ma mère, à qui j'ai écrit de Marseille que je retournerais de suite — pour qu'elle ne soit pas inquiète. Allez lui demander quelquefois à dîner avec votre femme.
» Je ne connaissais pas cette partie du midi de la France. — J'avais vu l'autre, on m'avait fort vanté celle-ci; — mais on vante tant de choses! Ce voyage sur le Rhône est le plus beau qui se puisse faire, Marseille est éblouissante. Je ne saurais vous donner une idée du caractère de cette ville, de ses maisons, de ses rues, de sa population surtout. On parle de Marseille comme d'une belle grande ville, riche, peuplée, bien alignée, bien Paris; sous ce rapport, les grandes villes sont assez insignifiantes pour nous, et Marseille comme les autres, pour un Parisien. — H y a donc trois ou quatre places, trois ou quatre quais, trois ou quatre rues, trois ou quatre boutiques qui font l'ébahissement des provinciaux provençaux. — Ce qui est admirable à Marseille, c'est ce dont on ne parle pas. — La première chose que je fais en arrivant dans une ville, c'est de ne pas regarder ce qu'on
vait du condamné, le bras noué autour de son cou,
m'a dit d'y voir; de laisser de côté la grande rue, la grande place, — et de courir dans les faubourgs, dans les petits quaitiers. — Toutes les villes tendent à se ressembler, et c'est par les grandes rues qu'elles commencent. Donc re qu'il y a de laid à Marseille est admirable. — C'est beau comme l'Orient de Decamps.
» Et Arles! la ville des belles femmes, — elles sont belles et jolies que c'est une bénédiction ! — Et coquettes ! J'étais à Arles dimanche) j'ai vu ces chers amours en grande tenue. Je les ai vues, dimanche aussi, à Tarascon et à Beaucaire, où j'ai passé une grande partie de la journée. — Toutes ces jolies femmes étaient dans les rues par ribambelles, à l'ombre sous de larges toiles tendues d'une maison à l'autre. — Je les ai vues à l'église ou assises et causant entre elles sur les marches des logis, derrière de grands rideaux. ( Par ici toutes les portes ont des portières en toile à ramages ou à carreaux, ce qui donne aux intérieurs un air étrange et mystérieux). — Quant aux hommes. Ils sont d'un autre côté, passant leur dimanche à jouer sur une fournaise avec des boules de fer et à crier comme des paons. — Je ne m'expliquais pas comment cette foule d'imbéciles pouvait se résigner à jouer ainsi aux boules dans la poussière au lieu d'aller baiser les genoux de ces adorables femmes. — Quand on voit les femmes d'Arles, on ne comprend pas comment il peut y avoir en même temps des cartes, des billards et des boules à Arles, — autre chose que de l'amour, le dimanche surtout, puisqu'on a toute la journée.
1) Je ne sais trop si vous pourrez lire ce griffonnage tremblé, que je vois tout trouble (nous avons une machine qui broute fort). — Adieu; à Paris, je vous parlerai de Marseille et du Rhône, — je vous dirai de tout cela de si belles choses que vous irez les voir l'an prochain. G.
» L'affaire de mon pauvre ami Peytel, pour laquelle je vais à Bourg de ce pas, — a commencé hier; — je suis fort inquiet — et j'arriverai trop tard, n
Dans une autre lettre, écrite de Marseille, à Forgues, Gavarni dit : u II y pue , on y crie de la plus bruyante façon , on y mange " des tripes à l'oignon, mais que c'est beau ! »
et la bouche collée à son oreille, une confession qui changeait absolument la nature du crime (1),
Le pourvoi en cassation était rejeté le 10 octobre. Quelques jours après, M. Teste, alors ministre de la justice, remettait au Roi un mémoire de Gavarni contenant l'historique de l'homme, des particularités de sa vie et de l'affaire, racontant enfin la confession à lui faite par le condamné dans la prison de Bourg.
Au mémoire était jointe une lettre arrivée d'une manière assez singulière à Gavarni, et dans laquelle Peytel, parlant de lui à la troisième personne, faisait ainsi la demande d'un poison.
« Il le prie de lui faire parvenir de l'opium en quantité suffisante pour produire un effet complet dans une heure et demie au plus; il n'en fera usage que lorsque tout espoir sera perdu, lorsqu'on viendra lui mettre la camisole, ce qui aura lieu seulement deux heures avant, attendu qu'il ne sera prévenu que deux heures avant. — Pour lui faire tenir cet opium, ou toute autre matière produisant le même effet, il faut lui envoyer de suite une Bible {il n'en a pas); cette Bible sera reliée à la Bradel; le carton de la couverture sera entaillé dans divers endroits, recouvert d'un carton mince pour empêcher de sentir les cavités, et
(1) Une voiture de mascjucs; Dentu, 1856.
ces cavités seront remplies de la matière, qui devra être solide et non liquide comme on le voit. Ceci est pressé, car il a encore la possibilité de recevoir quelque chose comme une Bible , mais rien autre, et il peut arriver qu'on lui retire cette possibilité. — Pour ne compromettre personne, il laissera un écrit portant ces mots : " Etant à la prison de Bel..., je me suis fait apporter une boîte de pharmacie ; j'ai pris dedans ce qui m'a servi et je l'ai toujours porté sur moi; cela était de la baudruche qui semblait retenir un taffetas sur des cors que j'ai aux pieds, et, par ce moyen, on ne l'a pas vu. » — Et, en effet, le malheureux a aux pieds du taffetas retenu par la baudruche. — La couverture et le livre même seront brûlés, attendu qu'on lui fait du feu une fois par jour pendant deux heures. — Il promet de nen faire usage qiiau dernier moment. Ce sera un vrai service à lui rendre, car il ne servira pas de spectacle à tout un pays^ et quel spectacle!... »
Cette lettre cachetée était remise avec cette suscription, de la main de Gavarni : Dernier billet du pauvre condamné, pour le Roi, le Roi seul.
Il n'y eut pas décision au conseil des ministres sur le recours en grâce. Le soir, Gavarni reçut des mains de M. Teste la lettre de Peytel, reca-
chetée du cachet du Roi, avec ces mots que nous avons lus sur l'enveloppe : Fidèlement recacheté, L. P. « Le Roi, — écrivait madame d'Abrantès, avait été préoccupé pendant quarante-huit heures au point de n'en plus manger ni dormir. Enfin, il avait fini par demeurer persuadé que Peytel avait tué sa femme « avec préméditation » . Et chaque jour, Gavarni ouvrait le journal avec de la terreur et une anxieuse curiosité. Il n'y trouvait pas la nouvelle de l'exécution. Sept jours, — sept mortels jours, — s'écoulaient ainsi. Enfin, le 30 octobre, Gavarni éprouvait un profond désespoir, comprenant seulement que , par ce long retard , Louis-Philippe avait voulu, en sa miséricorde, laisser au condamné, à l'auteur de la Physiologie de la Poire, le temps de mourir, à l'ami, le temps de l'y aider.
Dans la biographie de Gavarni, cette triste affaire a un autre intérêt que celui qui se rattache à Peytel. Le dessinateur jusque-là n'avait fait qu'entrevoir Balzac. Ce procès les met en rapport et en connaissance intime, et nous vaut un curieux et bizarre portrait du grand romancier moderne.
Au moment du procès, Gavarni était en froid
avec Balzac. Curmer venait trouver Gavarni et lui disait que Balzac avait la tête pleine de choses pour la défense de l'accusé; bref, les réconciliait. Et voilà les deux grands peintres de Paris partis en chaise de poste pour Bourg.
Au premier relai, Balzac, avec sa vanité enfantine, commençait à dire au postillon : « Meneznous vite; monsieur qui est là gagne cinquante francs par jour et moi cent... Vous comprenez ce que chaque heure de retard nous fait perdre. » Et, à chaque relai il augmentait le chiffre de ce qu'ils gagnaient tous les deux,
w Balzac est tout là " , disait Gavarni, qui nous racontait ainsi l'impression qu'il avait éprouvée la première fois qu il l'avait vu. C'était à la Mode : il vit un petit homme gros , avec de trèsjolis yeux noirs, lîn nez retroussé et un petit peu cassé, parlant beaucoup et très-fort. Il le prit pour un commis en librairie : c'était Balzac. Et làdessus : « Tenez, pour le peindre, l'homme c'était ça ! » — Et se mettant à couper dans une carte un corps qui, par derrière, n'était qu'une ligne droite avec un ressaut aux mollets, et, devant, faisant la moitié d'un as de pique : " Le voilà! » Il ajouta : « Balzac ! indécrottable ! ouvrant de grand yeux à tout ce qu'on lui disait, eu même temps naïf et étonneur des gens par des connaissances qu'il n'avait pas; — voyant un tas de bois dans la rue,
VOUS disant : Il y a cinq minutes qu'il y a une contravention de tant, et ce n'était pas vrai! Sale, malpropre, portant des gilets blancs ridicules, achetant, quai TiCpelletier, dans des allées, des chapeaux de maçon avec un fond de lustrine bleue. Je lui dis un jour : — Ah çà, Balzac, pourquoi n'avez-vous pas un ami? — Un ami? — Oui, un de ces bourgeois bêtes et affectueux, comme on en trouve, qui vous laverait les mains, qui vous mettrait votre cravate, enfin qui prendrait de vous le soin que vous n'avez pas le temps... — Ah! s'écria Balzac, un ami comme cela, je le ferais passer à la postérité!... Mangeant d'une façon terrible, comme un porc. Indigestionné, le ventre ballonné de boustifaille et quasi fou, il se couchait. A minuit, il se faisait réveiller par son domestique, prenait du café, et couvrait matériellement dn papier pendant deux heures. Alors, alors seulement commençait le vrai travail... Car, je vous le répète , dans la vie privée , il était bête et ignare. Il semblait qu'il se fit en lui un phénomène singulier lorsqu'il travaillait, et que, concentré sur un point, par une intuition, il se rappelât toutes choses, même les plus ignorées... — Du somnambulisme de génie », reprit l'un de nous.
L'appréciation de l'homme , de l'individu , du particulier, est-elle absolument juste? Les admirateurs de l'immortel romancier de mœurs auront
bien de la peine à l'admettre, et cependant Gavarni était sincère, sans amertume, sans jalousie contre Balzac, au talent duquel une page d'un de ses journaux rend ce large hommage :
« Balzac a fait de belles choses, on ne pourra guère pousser plus loin la vigueur de l'analyse. Son œuvre, composé d'imagination et d'intuition, est une grande œuvre. >'
Entre Balzac et Gavarni , la dernière entrevue devait être , dans la gare de Versailles , un triste échange de mots, par-dessus la barrière séparant les premières des troisièmes : « Eh bien, nous voilà tous les deux, — lui dit Balzac, — vous, vous êtes criblé de dettes! moi, je suis obligé de prendre les troisièmes!... J'en parlais ce matin au ministre... "
Dans une série intitulée l'Eloquence de la chair, on rencontre des planches représentant des leçons de bâton et de savate. Scènes intéressantes, qui sont la révélation d'un des goûts de cette génération de J830, où les hommes de lettres et les artistes, épris de la force physique, amoureux des aventures brutales , étaient gagnés , à l'imitation de lord Seymour, au plaisir de se cogner avec le populaire. Rappelons-nous-le : ce fut sous le
règne de Louis-Philippe que la leçon de « l'Adresse française », c'est-à-dire « de la savate », entra pour la première fois dans l'éducation des princes du sang. Singulières années, où se mêlaient à des tendances élégiaques dans les esprits et les talents romantiques, des appétits d'athlétisme; où Ion voyait des poètes recommencer les pugilats dans la rue de Géricault.
Un jour, l'auteur d'Jlbertus nous faisait un spirituel récit de la culture et du développement général du muscle en ces années. Pour lui, une grande leçon avait été de voir, à Montfaucon, des chiens nourris de soupe, — avachis, sans aboi et sans crocs; et, à côté de ceux-ci, d'autres chiens nourris de viande, — des dévorants, des furieux, des lions ceux-là! Le poète s'était mis au régime des derniers, et il était devenu fort à casser les dynamomètres des Champs-Elysées ainsi que les messieurs en blouse qui ne lui laissaient pas tout le trottoir.
Ce goût du déploiement de la force, des exercices violents et colères du corps, Gavarni, svelte, élancé, nerveux, l'eut comme les autres. Il fut, en descendant de ^Montmartre, pour les chercheurs de querelles, un redoutable adversaire, et Feydeau nous racontait qu'un jour, dans la rue des Martyrs, occupé à lire un journal et brutalement heurté par un ouvrier, il l'avait envoyé rouler
dans le ruisseau; des camarades sortant d'une allée et ayant voulu manger du bourgeois, il avait luxé les deux poignets du premier qui s'était avancé pour le boxer. D'ailleurs il avait derrière lui de sérieuses études de boxe , de canne et de bâton. Après avoir fréquenté, en 1829 et 1830, la salle d'un nommé Gobine, il est, de 1839 à 1843, un élève assidu du fameux Michel Pisseux, auquel il a assuré une sorte d'immortalité par cette terrible réclame sur un mur de fond d'une de ses lithographies : « Rue Buffaut, 10, Michel [dit Pisseux), maître de danse, entrepreneur de tournées, roulées, suées, brûlées, trempées, tripotées, trépicjnées, tient magasin de gifles, calottes, gnions, torgnioles et poche-oeil (bon teint), tient tours de reins, coups de trique et coups de pied n'importe où, et renfoncements soignés. »
D'autres lithographies de l'élève montrent le maître, le petit homme trapu à la mouche noire, donnant la leçon dans sa salle, avec cette parole colorée, revivante au bas de la pierre, dans cette légende :
— Asseyons-nous commodément, et attention! N'oublions pas que la canne doit vous couvrir son homme de la tête aux pieds, habit, veste et culotte. Il pleut des coups? Bon! Le pareur est un môsieu habillé de bois...
Un détail curieux sur ces leçons. L'esprit théo-
rique de Gavarni jeta à cette époque, en tête d'un cahier de mathématiques, une espèce de traité raisonné, et ilhistré de petites académies à la phime, dessinant dans des hgnes de points le mouvement des bras, la marche des jambes, le pivotement sur les pieds, tout le jeu du corps développé par le chausson et parle bâton.
En marge de deux de ces figurines lançant un coup de poing, nous lisons : Principes des mouvements de r/iomme relatifs à la peinture; ceci serait un ouvrage neuf.
Et toujours de l'amour, de l'amour se mêlant et s'entre-croisant avec d'autres amours! Des premiers baisers courant sur une créature nue jusqu'aux hanches dans une tunique de mousseline, et dont les seins roses flottaient sous des plis transparents : une reine de théâtre; — du parfait sentiment avec une pauvre fille : une grisette; et, par-ci par-là, sous les lèvres de l'amoureux, « — des joues de jeunes filles qu'il dit sentir encore la bouillie et déjà la fleur d'oranger. » Enfin une aventure, une aventure avec une femme du grand monde, rencontrée un jour de pluie dans un omnibus, — oui, dans un omnibus; —
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une charmante voisine d'un moment, gantée comme un ange, avec un cou long, que le souffle de Gavarni caressait, en faisant envoler les cheveux follets de sa nuque. Elle descendait. Il la suivait, et il l'attaquait dans les rues du faubourg Saint-Germain avec une de ces causeries rieuses, spirituelles, poliment audacieuses, respectueusement enthousiastes, dont les hommes à femmes ont le secret à Paris. Il la quittait fort intpgué et ne sachant rien de la femme ni des dispositions de son cœur. Et il jetait sur son journal en rentrant : — « Ecrira-t-el!e? >'
La dame tardait à écrire. De la conversation, Gavarni avait retenu que le mari, en parfait légitimiste du temps, était abonné au Charivari. Pour se rappeler à elle, il eut la jolie fantaisie de faire insérer dans le journal cet article :
OMMBUS.
« Un de ces soirs, le diable, après avoir corrigé dans quelque imprimerie la trente-septième édition de ses Mémoires par M. Frédéric Soulié, grimpa, pour se distraire, sur le marchepied d'un omnibus. Un aigre coup sonna, et l'aiguille de fer dut marquer sur le cadran un voyageur nouveau : c'était le conducteur stupéfait. Luimême, il venait de donner six sous au diable, et se laissait conduire.
» La casquette sur le coin de l'œil, Satan regarda donc les piétons d'une manière attentive. II avisa bientôt dans la foule un homme à gants frais. C'était Michel, une manière de poète. Celui-ci mordait nonchalamment la pomme de sa canne en comptant les pavés du trottoir au bout de ses bottes vernies. Satan fit un signe, et Michel monta. Le diable avait une idée.
» A quatre pas de là , il aperçut une belle dame et fit un autre signe. La belle dame monta. Il pleuvait.
» Ceci fait, Satan prit lestement, à droite, à gauche , ce qu'il put trouver en voyageurs de plus épais, de plus mal plaisants. Après avoir entassé bourgeois sur bourgeois dans son coche et crié : « Complet! " il tira, sous les jambes d'un électeur éligible, le petit tabouret pour s'asseoir. Ici l'ange déchu se prit à sourire , tout en faisant avec son ongle un trou dans un parchemin. Les yeux rouges de l'omnibus flambovèrent alors , et les chevaux hennirent.
V A l'autre bout de Paris, la voitnre s'arrêta; la belle dame descendit d'abord, Michel ensuite, et tous deux se perdirent dans l'ombre d'une rue déserte. La voiture repartit... vers la barrière d'Enfer, sans doute.
>» Nos voyageurs causèrent... «
Dans le récit du Charivdri, il y avait un rendez-
VOUS donné par la belle dame à Michel. Mais, au jour de ce rendez-vous, Michel ne trouvait qu'un petit garçon assez malpropre qui lui remettait un billet armorié ainsi conçu :
« Un des plus doux plaisirs d'une femme est de faire un regret. »
Et le rédacteur Michel Gavarni ajoutait: «Michel ne saura peut-être jamais que cette petite écriture , si « comme il faut " , était celle de la duchesse de Marqueray, une des plus spirituelles et des plus élégantes femmes de Paris. Elle aurait été la plus jolie du monde... si elle n'avait eu le malheur de perdre un œil étant tout enfant. La duchesse est borgne du côté droit; mais elle a le profil délicieux. Or, Michel était placé à gauche dans la voiture. »
La dame du faubourg Saint-Germain voulutelle prouver à l'auteur qu'elle avait un œil droit tout pareil à son œil gauche? Nous ne savons. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'article du Charivari la décida à écrire à Gavarni, ou plutôt au poète Michel.
Alors commença ce roman d'amour et de métaphysique sentimentale , si bien analysé , si fine-
ment raconté par M. Sainte-Beuve dans la sympathique étude consacrée par lui au dessinateur, et où il donne de longs extraits de la correspondance (1).
(1) Gavarn'i, Nouveaux lundis, vol. VL Nous extrayons de celte correspondance quelques passa{;es qui pourront en donner une Idée au lecteur :
H Soyez confiante. Je suis de si bonne foi ! Ce que je veux de vous, c'est vous-même. Que me fait le reste? Il y a dans vos lettres un ton de hauteur dont je ne songe pas à être blessé, car il est adorable. — Ce que je penserai de vous? — Je ne sais. — Vous le verrez, dites-vous. — Eh bien, vous le verrez. — Ce que vous êtes? — La femme ravissante que j'ai vue! n'est-ce pas? que j'ai mal vue! que j'ai devinée!...
» Vous avez été au quai d'Orsay lundi! Moi, j'ai recherché tout seul les rues que nous avions parcourues ensemble; j'ai étudié ce cher quartier; j'ai cherché, cherché, trouvé presque. Tout cela est oublié aujourd'hui. Je n'ai questionné personne, ne craignez rien! Avez-vous lu Voltaire? Je m'inspirais de l'intelligence de Zadig, qui, pour trouver la trace de je ne sais plus quel prince ou quelle princesse, — à cheval, je crois, — ne demandait rien aux gens et cherchait dans les choses. »
« Votre instinct, c'est le meilleur de vous. La pensée d'une jolie femme n'a jamais rien de mieux à faire que de s'humilier devant son instinct. «
«Vous ne pouvez pas m'aimer encore, parce que vous êtes une femme, et que les femmes n'aiment pas ainsi pour un oui, pour un non. Il faut à leur tendresse une garantie, une consécration. Il leur faut le temps. Elles u'aiment pas tout de suite; elles aiment plus tard, — beaucoup trop peut-être. Vous ne m'aimez pas. Il n'y aura pas de bonheur pour vous dans ce petit voyage que nous pouvons, faire ensemble; mais il y aura, j'en suis certain, du plaisir. Le plaisir de me savoir heureux.
» Je voudrais faire de l'amour un autre inonde où rien ne lût de celui-ci. J'ai des horreurs profondes pour les formes, pour les cou-
200 GAVA RM.
C'est donc un roman épistolaire, où l'amour de l'écrivain avait affaire à une femme Ivmphatique, triste de l'ennui d'une grande existence vide, dévote à la façon d'une paroissienne de Saint-Thomas d'Aquin, assidue au sermon du prédicateur en vogue et liseuse du roman du jour, quintessenciée, précieuse, se servant de grands mots empruntés à des livres sérieux, préoccupée avant tout d'un certain idéal de la distinction, offensée du désir d'un homme comme d'une inconvenance, faisant intervenir à tout moment un ffrand diable
sidérations de tous les jours. A force de remuer les choses dans la pensée, elles changent de valeur, et on éprouve cette lassitude de l'intelligence qui ne la fait se reposer que dans le paradoxe; et il arrive que parfois le distingué vous devient si commun, l'esprit vous paraît si bête, et qu'enfin tout ce qu'on préconise vous est si peu, qu'on irait volontiers boire au cabaret avec des charbonniers pour ti'ouver quelque distinction. »
Il Marie, je n'ai pas tout vu, quoique je sois foit curieux; je n'ai pas tout analysé, je n'ai pas tout nié, Dieu merci! Vous dites que je sais plus que vous. Je suis pourtant fort ignorant, mais voici ce que je sais et comment je sais. J ai pour raison une sorte d'oiseau qui peut voler haut et voir de loin. Quand les religions et les intérêts de ce monde, si nombreux, si divers, criaient autour de moi à me rendre sourd, dans ces rues tortueuses de cette vie de nos jours, dans les corridors de cette Babel où nous sommes, j'envoyais l'oiseau dans quelque point de l'espace, d où il put voir tout ce qui se fait, tout ce qui s'est fait, dit, édifié, détruit, refait, redit depuis qu'on agit et qu'on parle en ce monde, et l'oiseau revenait me dire : Les sociétés sont folles, partout Dieu n'est et n'a été que l'enseigne d une boutique; la morale n'est qu'un comptoir; le bien et le mal sont des faits; le devoir est une mesure. »
d'ange gardien que Gavarni aurait voulu « plumer tout vif » ; au fond tourmentée par une curiosité intermittente, par l'appétit de l'inconnu, du défendu; une femme de son temps et de son faubour"^, de lacpiellc ]M. Sainte-Beuve a dit trèsjustement qu'elle avait, avec des restes d'Elvire, des commencements de Lélia.
Avec une telle femme, le métier n'était pas facile. Il fallait chaque jour l'arracher à ses hésitations, à ses incertitudes, à ses scrupules, couper ses interminables raisonnements par des paradoxes amusants, arrêter, enraver son perpétuel épilogage sur les manières d'aimer. Il fallait joliment plaisanter la hauteur de ton que la dame prenait parfois avec l'amant roturier. Il fallait l'enlever à ses préjugés, la guérir du faux distingué de son monde, apprivoiser ses effarouchements et ses peurs d'un manque de respect. Il fallait à tout moment la rassurer sur la moindre faveur accordée , et faire taire ces légers mais loquaces remords; traiter et amollir la résistance de sa vertu par toutes les adresses de la pensée et de la phrase. Il fallait surtout la relever de sa tristesse, de la mélancolie prise dans un mauvais roman. Il fallait distraire, impressionner cette âme seule et ennuyée, renouer chaque semaine le fil cassé de la relation, et d'une aimable querelle faire sortir un raccommodement; la dominer
par de l'imprévu, par l'orijjinalité d'une cour qui, à propos d'amour, mettait aux pieds de cette femme les conceptions, les improvisations, les rêves, les hautes fantaisies de la philosophie de Michel. Délicatesse, tendresse, poésie, bel esprit, raillerie, badinage, des phrases sachant le chemin de la vanité féminine, des images chatouillantes, l'éloquence, l'émotion même, tout ce qu'a souligné et fait ressortir, notre ami, dans cette correspondance , nous montrent dans Gavarni un charmant écrivain d'amour. Et nous voulons ici, pour notre part, donner la dernière lettre et le dernier mot du roman :
« Je viens de relire, une à une, ces quelques lettres si pleines de je ne sais quel esprit faux et railleur, — ces billets doux si méchants, — mais quelquefois si tendres.
» Puis de doux regrets me sont venus.
)) Puis il m'est venu une idée souriante et vague, — un désir de malade , — un besoin indiscret peut-être, mais si impérieux que j'y cède, une envie d'ajouter, après deux ans, un mot de souvenir, — un reproche tout bas , — une phrase de plus à ce mystérieux entretien, un post-scriptiiîu à ces billets perdus ou bridés, — oubliés sans doute.
') IMoi qui n'ai rien brûlé, rien oublié.
» Tenez , voici une nouvelle page pour ce gen-
til roman par la poste que nous faisons tous deux et que vous avez fermé, — qui sait pourquoi? — Voici qu'il se rouvrira, — si vous voulez.
» Si vous voulez croire à tout ce que j'éprouverais de plaisir aujourd'hui à apprendre de vous que vous n'êtes point morte — et que vous vous souvenez de moi. »
L'écrivain d'amour, affirmons-le , est encore plus lui dans d'autres lettres d'amour. Dans cette correspondance avec cette femme du faubourg Saint-Germain, le style naturel de Gavarni est quelquefois gêné par la dame : il devient guindé , il cherche une espèce d'ennoblissement dans un mauvais romantisme à la castillane, dans une phraséologie de cape et d'épée. Qu'elles sont autres , les lettres qu'il n'adresse pas à des grandes dames! Comme dans ces libres épîtres il se joue! Comme il écrit à l'aise ! Comme il est sûr de luimême ! Quelle phrase coulante ! Quels détours enlaçants. Comme il sait les mots qui s'emparent de la femme, comme il sait bien la caresser à la place même où elle aime à l'être, comme il se fait humblement esclave , comme il paraît adorer dans ses liaisons les plus éphémères, comme il
l'étourdit et comme il la trouble, comme il la rend incertaine et hésitante sous l'alambiffuarre voulu et travaillé de sa prose, et comme des paradoxes font bien disparaître de la faute cliarmante l'idée d'une faute! Comme son désir se fait petit, puis grandit, grandit, grandit, grandit toujours!
En même temps, il n'a pas de bâte et ne brusque rien. On dirait cpie ses correspondances amoureuses ont la séduction doucement et perfidement enveloppante de ces promenades d'amoureux qu'on voit, bras dessus bras dessous, et où la femme va où veut l'homme, désarmée, entraînée, vaincue malgré elle, par un bruit murmurant de paroles et la musique d'une voix basse qui lui effleure l'oreille.
C'est un art, chez ce « chasseur de femmes », que cette partie de son métier; la partie de la lettre d'amour où il met vraiment sa vanité, une ambition de se contenter lui-même, et où il paraît souvent travailler bien plus pour la satisfaction de son esprit et de son observation que pour celle de son cœur. Ses lettres au ton victorieux, écrites dans une forme légère, enlevée, dans la langue d'amour d'un lettré, resteront un monument de rouerie littéraire.
Et encore quel talent dans la compromission d'une femme, et quel savant entortillage pour l'entraîner et la décider à un rendez-vous , à une
lettre, à un signe, à ce rien qui, dans l'amour, est le commencement de quelque chose! Et quel désordre dans ce qu'il écrit, dans ce qui semble y tremlîler de l'émotion d'une déclaration j^arlée; et la lettre qui ne finit jamais et qui recommence toujours, rabâche et rabâche encore toute l'éloquence de l'amour, ces trois mots : « Je vous aime ! >»
Qu'on en juge par ces deux lettres et ce billet :
« Samedi soir.
«c Je m'étais imposé une loi que je vais enfreindre, Madame, je m'étais promis de ne jamais vous parler.
» C'est la première fois que votre regard est tombé dans le mien (il y a deux ans de cela, vous ne vous en souvenez pas), le cœur m'a battu si fort que j'ai dii penser à ce que vous auriez de dangereux si vous étiez coquette, et, je l'avoue, je craignais que vous ne le fussiez. Et voyez pourtant, j'avais si bien compris ce qu'il y a de distinction dans toute votre personne, que, ce matin, j'ai été surpris, fâché presque, de vous trouver plus jolie que je ne pensais, tant il m'importait peu que vous fussiez jolie.
» Voyez-vous, je ne connais qu'un vrai regard au monde, c'est le vôtre. Je vous écrirais quatre pages à propos de vos yeux, Madame, sinon pour
VOUS apprendre comment ils sont, au moins pour vous conter tout ce qu'ils m'ont dit de vous, mal- FTvé vous peut-être. Avez-vous quelquefois souhaité d'être comprise?
)) Oui, je voulais me défendre de vous, je voulais garder mon illusion, si pour moi vous en étiez une. Ce que je redoutais m'eût désenchanté d'abord; puis ce que j'éprouvais ne se prodigue point à des railleries. Un doute avait suffi pour m^ retenir. Maintenant une certitude m'éloignerait plus encore et en me laissant moins de reprets. Ce que je pourrais vous donner d'affection ne s'offre pas deux fois à qui le refuse.
)' Aujourd'hui, cependant, j'allais vous parler, — vous l'avez cru, — moi aussi, — cela était tout simple, n'est-ce pas? pourtant une pensée m'a arrêté tout à coup.
') Où nous étions, que pouvais-je vous dire? Quelques lieux communs. AUais-je venir à vous avec un compliment banal, avec des tendresses de premier venu? Je m'étais arrangé d'être mal reçu, mais point d'être mal écouté. C'était folie de penser à vous dire, là, un mot qui eût le sens commun.
» Au moins, quand vous lirez cette lettre (si vous la lisez , si je ne la brûle pas) , au moins il n'y aura pas de cet ennuyeux public entre nous. Oh ! vous saviez combien je le donnais au diable,
je l'ai vu à votre imperceptible sourire. Mais vous n'avez pas deviné tout ce qu'il y avait aussi de bonheur pour moi à être une fois près de vous, si près. Non, vous ne l'avez pas deviné, car je vous aurais vue rougir. Eh bien! il me faut savoir si cela vous déplaisait, — vous, il faut me le dire, il faut me répondre.
» Ecoutez, — ceci est sérieux et vaut, je vous l'assure, la peine que vous y songiez un instant. — Sans doute vous n'allez pas vous croire obligée de prendre un air offensé. Et si vous pensez qu'il y a peut-être quelque convenance à me répondre, vous ne me ferez pas l'injure de craindre pour un mot, que d'ailleurs vous pouvez faire aussi vague et insignifiant que vous le voudrez pour tout autre que celui qui l'attendra.
» Non , il me semble qu'il peut y avoir maintenant entre nous quelque chose d'assez élevé pour être inaccessible à des préjugés vulgaires, — il me semble que nous nous entendrons, quoi qu'il arrive; et que votre réponse, dût-elle m'être défavorable, peut encore nous laisser une estime l'un de l'autre. Parlez et soyez vraie. Si je me suis abusé, vous n'aurez pas de moi une prière de plus : je vous le jure.
» Et ne croyez pas que je vous demande un refus pour m'autoriser de votre silence. Non. — Ce silence me blesserait trop pour que j'insistasse
davantafre. Pour que ce billet soit le dernier, il vous suffira à vous, Madame, de le vouloir même sans le dire. Seulement, pour moi, vous voir ne pas répondre serait pis qu'un chagrin, ce serait une déception.
» Est-ce que vous voudrez me réveiller d'un beau rêve? »
« Minuit.
»... Ne jouons pas au sentiment ensemble. — Bon Dieu! j'ai toujours eu le malheur de gagner à ce misérable jeu , dont toute la finesse consiste à n'avoir point de cœur, parce que personne n'en a moins que moi, quand je n'en ai pas. »
» Samedi.
» Voyez! J'avais écrit cela. On s'abuse parfois dans ce monde.
» Pourtant je vous aurais bien aimée. Si vous saviez ce que je vous sacrifiais! Votre amourpropre au moins en eût été flatté.
» Ceci est donc un adieu. Déjà !
» Ecoutez-moi bien : — Je ne crois pas à la vertu des femmes , des femmes d'une certaine supériorité d'esprit surtout; et je l'estimerais moins encore que je n'y crois. Quelque chose nie paraît bien autrement sérieux, bien autrement respectable, c'est leur indifférence.
» Entre la niaiserie et la fatuité il y a la place pour un caractère d'homme, et je l'ai choisie. Si ce que je vous apportais de désirs vous avait plu, je l'aurais trouvé tout simple; malheureusement, il était tout simple que le contraire arrivât, et j'aurais assez de bon sens, à défaut de fierté, pour ne point chercher à m'abuser encore.
» Ce serait être coquette, m'avez-vous dit, que de vous laisser une espérance; en disant cela, vous étiez vraie, si vraie que vous ne pensiez pas même à me cacher le secret plaisir que vous éprouviez à l'être, préoccupée peut-être d'uu autre plaisir de femme , — celui de me laisser un doute. Je n'en avais plus. Oh! dans ce moment, je vous haïssais bien cordialement, un moment seulement, le temps de souffrir. Rien ne fait mal comme un bonheur rentré.
» Pardon de vous avoir parlé autant de moi , — c'est que, moi, c'était vous; maintenant ce n'est plus que moi, et je serai bref.
» Après le ridicule de ces lettres, il ne me reste plus, Madame, qu'à m'en accuser auprès de vous, — et c'est pour le faire que je vous ai priée de vouloir bien lire celle-ci encore.
» Maintenant que rien ne m'autorise plus à être importun, je vous prie de croire à tous mes regrets de l'avoir été.
» Croyez aussi, Madame, que vous serez tou-
jours lin bien gracieux souvenir pour moi, une de mes plus douces pensées. »
Pour donner ici au public l'écrivain d'amour au complet, nous publions une autre lettre écrite dans un genre différent, une lettre poliment impertinente, au ton dégagé et fringant, et telle qu'un seigneur eût pu l'écrire à Margot, sur une pirouette de son talon rouge; ou, mieux encore, une lettre cavalière qui semble écrite sur le pommeau de sa selle par le garde national à cheval qu'un moment fut Gavarni :
« Vraiment, comme je vous l'ai dit, il faudrait que je vous fasse signifier mes lettres.
» Comment! ma longue lettre? Vous n'y répondez pas!
» Voilà la seconde, aous devez bien penser que ma vanité dlionmie se refuse à une troisième, et vraiment ce sera avec beaucoup, beaucoup de regrets.
') Moi aussi, j'avais une bonhomie: c'était de croire que, malgré la forme un peu vagabonde parfois de nos rapports, il y avait dans tout ceci quelque chose de vraiment affectueux, et je me gardais bien, moi, de prendre vos atrocités à la lettre.
» Folie, — c'était vraiment maussade et froid, — réellement dédaigneux, — vous boudiez pour de vrai I — horreur ! ! !
LFIOMME ET L'OEUVRE. 211
» Je VOUS haïrai, — au moins.
>' Non. — Mais convenez que c'est un étrange roman. Ne s'être point vus, — savoir à peine si l'on est biiin ou blond, — ne pas s'être touche du bout des doigts, — ni jamais s'être passé un bras autour du cou pour se dire : Mon ange, ou Mon amour, en se regardant dans le blanc des yeux , se quitter sans s'être pincé ni égratigné, ni mordu seulement une pauvre petite fois , — c'est absurde.
« Ainsi soit-il.
» Voici mon dernier billet. — Adieu, mon inconnue, c'est un adieu fait comme un bonjour. A d'autres de se tourner le dos tout bonnement, à nous , gens sans familiarité , une révérence est de rigueur. Quelque jour peut-être nous nous trouverons face à face au boulevard turc ou ailleurs, et s'il arrive que nous nous reconnaissions, nous qui nous sommes dit des tendresses par la poste, ce sera pour penser : J'ai vu cette figure quelque part, — et puis ce sera tout.
» Adieu donc, je penserai souvent à vous. Ce sera toujours avec plaisir et regrets toujours.
» Et vous , quand vous entendrez dans la rue le galop de la cavalerie nationale (que le diable l'emporte!), quand vous verrez briller au soleil les casques empliimés et les lames de sabre, vous vous direz, n'est-ce pas: « J'avais un amoureux
» dans ce ré^iment-là. » l']t vous donnerez un souvenir à la boutique du pàtissirr, — à l'homme aux moustaches, aux petits billets griffonnés les soirs.
)i J'ai besoin de vous dire encore adieu. — Adieu, ma Jenny, — car, (juoi que vous fassiez, — vous êtes ma Jenny et vous la serez longtemps encore. »
En terminant, n'oubUons pas de signaler de Glorieuses lettres de Gavarni pubhées dans un recueil intitulé Les Nuits de hais mas<jués . sous le titre de : « Lettres de Latour » , et qui sont les lettres de l'artiste adressées à la femme auteur, à la comtesse Dash.
Un moment, Gavarni eut l'idée de faire un compte rendu du livre, proclamant l'authenticité des « Lettres de Latour » , mais annonçant qu'à la suite de soupçons qui lui étaient venus sur la véracité des réponses de la femme, il avait eu le bonheur de découvrir les vraies lettres de l'amante de Latour (les lettres de madame Dash), qu'il offrait au public.
LXYII
En 1841 , Gavarni dessinait la série des Lorettes, avec un tel succès que le Charivari lui demandait des suites en 1842, en 1843. Et près de
dix ans plus tard, l'artiste déjà vieux revenait à ce sujet de jeunesse, qui avait fait une partie de sa réputation et de sa popularité, et le complétait par la série des Partageiises : une œuvre où le dessinateur et l'écrivain de légendes luttèrent entre eux de finesse, de délicatesse, de profondeur d'observation, une œuvre en cent vingt planches, dont le double talent de l'artiste fit la monographie la plus complète et la plus réussie de la lorette.
Vous la voyez à sa toilette , dans les conversations qui se tiennent entre les bonnes cyniques et leurs maîtresses.
Vous la voyez accroupie à terre , dans le débraillé de sa robe de chambre , se tirant la bonne aventure sur une peau de lion.
Vous la voyez dans son chez elle, dînant l'assiette au genou.
Vous la voyez jouant une partie de cartes avec son amant de cœur, couché à plat ventre sur le tapis.
Vous la voyez avec ces appuiements de main caressants et coquins sur les gilets des entreteneurs râblés à cravates écrouelleuses.
Et quelle connaissance de ces milieux d'amour, avec ces improvisations de mobiliers autour du meuble de fondation : le divan; ces deux ou trois tableaux fournis par le tapissier, que la belle se
dépêche d'accrocher nu mur en se frappant sur les doigts ; ces intérieurs désordonnés aux tables charjjées de choses hétéroclites, de bouteilles de Champagne, d'encriers, de livres de cabinet de lecture, d'un corset; ces éternelles oppositions de luxe et de misère où, par la porte entre-bâillée d'un opulent salon , l'on aperçoit la maîtresse du salon en jupon court, faisant la lessive de ses bas sur un carton à chapeau.
.Toutes les aventures, tous les épisodes, toutes les péripéties de la vie de la lorette, vous en avez là le tableau et l'histoire secrète. Vous assistez au désespoir comique d'un abandon, au ferraillement de la parole et de l'injure entre amies, à la querelle terrible que deux rivales se font à propos d'un amant volé , à cette tentative de rébellion d'une femme en chemise s' armant d'une pelle contre les recors qui saisissent ses meubles. La lorette, l'artiste vous la fait revoir, dans les campagnes, marchant à petits pas aux côtés d'un monsieur qui porte son chapeau au bout de sa canne ; ou bien sous la tonnelle d'une guinguette, faisant ses confidences à une camarade; ou bien encore en un coin de rivière, barbotant dans l'eau courante, sous une perche coiffée d'un verre près d'une bouteille nouée à la perche par une ficelle.
Les rapports de la lorette avec sa famille, qui
les a exprimés d'une manière à la fois plus vraie, plus saisissante et plus satirique que Gavarni, lorsqu'il montre le père buvant un canon en compagnie des domestiques de madame, lorsqu'il fait envoyer la mère aux provisions par sa fille avec ce mot :
— Allons! va au marché, m'man,... et unie carotte pas!
Et dans cette parenté anormale et bizarre, quel joli cours d'éducation d'après nature l'artiste nous donne, dans cette planche où il met en scène la mère d'une lorette , et sa fille qui tient en gigottant entre ses bras la petite-fille de la vieille :
— T'as bien tort... va, ma fille, de laisser ta petite te parler comme ça !
— Dis : Grand'mère, tu nous embêtes!
Disons-le ici , dans cette peinture sociale il y a
quelque chose de plus qu'une représentation des faits et gestes de l'espèce, de plus qu'une représentation pittoresque et sensuelle de la femme dans toutes les séductions du négligé , du diabolique de sa chair et de sa demi-nudité provocante ; ainsi que celle-ci qui, les pieds en l'air, posés sur le tournant du canapé, la tête en bas, dans un raccourci de volupté, livre et abandonne à la pleine lumière son front et l'orbe naissant de ses seins, pendant que sa main joue, au-dessus de sa tête , avec la cordelière de la robe de chambre
sur laquelle elle est couchée : — l'artiste s'élève à une représentation morale et, pour ainsi dire, psychologique. Avec Gavarni, on touche à la scélératesse de ces petits conciliabules de femmes à rencontre de l'Argent, de l'homme qui paye. Le faiseur de légendes vous mène au fin fond de ces natures capricieuses et troubles, dans cette lithographie où une femme dans un bain, dont le regard noir passe au travers d'un verre de champa»gne en s'abaissant sur l'eau, dit à une amie assise sur le rebord de la baignoire :
— Ce que c'est pourtant que nos sentiments ! . . , Sais-tu que faut convenir que c'est bien farce, Minette , quand on examine ça !
— Une forêt de Bondy, quoi !
Dans la planche : On fait des contes à l actionnaire, le dessinateur vous fait surprendre le mensonge sous l'air de parfaite innocence de cette toute jeune lorette.
Personne pour rendre comme Gavarni le souci et le vide de cette vie de la lorette , dans ces vautrements au milieu de fonds sombres, dans ces aplatissements sur les pages grasses d'un roman, dans ces poses d'ennui et de ne savoir quoi faire les jours où il n'y a pas d'opéra, dans ces avachissements inertes , dans ces méditations profondes , concentrées, absorbantes : le laborieux enfantement de la carotte. Personne qui ait su mieux que
lui peindre, au repos, la totpeur de ces créatures, pareille à la torpeur des assassins, des voleurs, des conspiraleurs, des joueurs, de toutes les existences attendant tout de 1 aléatoire du Hasard et delà Veine.
LXYIII
Cette habiluelle figuration du plaisir, de l'amour, de la vie de Paris, cette peinture des mœurs prise dans leui" vérité naïve ou cynique, cette exposition mordante du vice parisien, valaient à Gavarni les attaques que l'hypocrisie contemporaine dirigeait en même temps contre l'auteur de la Comédie liuinaine. La Presse lançait à l'adresse du dessinateur le gros mot d'immoralité (1) On faisait le procès à la nature de son talent, il était signalé aux bourgeois comme un homme qui ne dessinait, iufandani! que des femmes malhonnêtes. Bref, son œuvre était présenté ainsi qu'un recueil d'obscénités. Axvl moralistes du journalisme se joignaient les républicains, les purs de la politique, qui, ne pardonnant pas à l'artiste ses opinions conservatrices et aris-
(l) M. Yriarte donne dans : « Manières de voir et façons de penser n^ la réponse de Gavarni à l'article de la Presse, réponse que Gavarni eut le bon esprit de ne pas envoyer après l'avoir écrite.
tocratiques, accusaient ses lithographies d'exercer une action mauvaise, pernicieuse, délétère sur les masses , et traitaient sérieusement le lithographe de corrupteur du peuple. Ne riez pas, — quelque temps avant la révolution de 1848, un ami de Gavarni, un républicain, s'épanchant avec lui, lui racontait que les hommes du parti avancé étaient décidés , s'ils arrivaient au pouvoir, à le « faire guillotiner » . Ça leur coûtait , parce qu'ils le regardaient au fond comme un bon garçon, mais c'était un corrupleur du peuple. »
Qu'eût dit le rédacteur de la Presse, dont la pudibonderie s'indignait si fort de ces innocentes images de la vie privée des lorettes, s'il avait connu, s'il avait pu signaler à ses lecteurs les Scènes de la vie intime, ces douze lithographies peu chastes (1), ce petit coin d'oeuvre Hbre dans l'immense OEuvre du maître. Oui, Gavarni, ainsi qu'un grand nombre d'artistes, a eu une hem'e d'imagination libertine, de pensée polissonne, d'humeur gaudriolante , tombée sur quelques feuilles de papier. C'est une suite d'amoureux
(1) Ces lithographies ont été publiées en 1837.
baisers, accompagnés de pantomimes exaltées, et de mains qui fonrragent les plis des robes ; mais cependant, dans ces jolies impuretés, il faut vraiment le reconnaître, il y a bien plus de passion, d'ardeur sensuelle, de volupté libidineuse, que d'obscénité pure. Le nu caractéristique de ces sortes d'estampes ne s'y montre que fort rarement; puis ces planches gardent toujours, en leurs libertés, l'esprit habituel du dessinateur, qui les sauve du dégoût.
Ainsi, à voir cette bonne, aux mains si occupées à tenir un bol plein de lait, sans en renverser, et qu'attouche vivement, dans un escalier, un garçon épicier, on est bien plus amusé par l'embarras comique de la femme que par l'indécence de la chose. Une de ces compositions, disposée et arrangée comme un tableau de grâce, peut se décrire : Un jeune homme est à sa table de travail, au milieu de ses livres; une femme rattache sa jarretière, le pied posé sur la chaise où est assis son amant, qui, se retournant et se baissant, comme adieu, met à sa maîtresse un baiser sur la peau, un pouce plus haut que sa jarretière. Dans un ordre différent d'idées , un autre sujet semble le comique d'une chanson de Béranger, mis en dessin. Nus comme des locataires du Paradis, un Adam, qui a un chapeau sur la tête, un livre sous le bras, et une Eve grassouillette
qui tricote une clmussette, s'éloignent du céleste séjour, à la porte de guinguette portant: Ju Pommier sans pareil, et devant laquelle se tient une espèce d'ange exterminateur grotesque , un balai à la main, qu'il brandit avec le geste menaçant d'un portier.
I,ies années s'écoulent, et c'est toujours, chez Gavarni, le même travail journalier et continu, qui a pour unique distraction l'amour. Mais il ne faut pas que l'amour vienne à l'heure du travail, que la femme aimée frappe chez lui de midi à cinq heures. Elle trouve la porte impitoyablement fermée : l'artiste n'appartient à la femme, à l'amour, que le soir. Le travail et l'amour continuent donc à être les deux seules affaires qu'il juge dignes de mériter son temps et sa pensée, et il se demande quelque part si, « après le travail, qui est une volupté, et l'amour, quand c'en est une », la vie vaut la peine qu'on la vive. Chez cet homme, qui n'est pas sensuel, répétons-le, qui n'est pas même tendre, qui semble avoir toujours gardé dans la passion le don de la froide observation et de l'analyse, c'est une contradiction curieuse que la persistante jeunesse des impressions amoureuses, les bonheurs fous.
les faciles pertes de raison , les transports que Ini donnent les ba(jatelles de la sentimentalité : la félicité qn'il a de sentir contre sa botte l'appniement d'nne bottine qui aime et qui le dit ; le bienêtre exalté qu'il éprouve dans le délicieux émoi où l'on se trouve « quand on est amoureux comme des fous sans parler d'amour, qu'on s'abandonne ensemble à toutes les coquineries du désir, tandis qu'on joue à quelque niaiserie, qu'on se parle de la pluie et du beau temps d'une voix si troublée qu'on s'entend à peine ». Il y avait pour Gavarni dans ces jeux, ces escarmouches, cette lutte galante, « une fleur d'émotion >' qu'il déclarait ne savoir trouver nulle autre part. Aussi, cette fleur d'émotion , il la cherchait tous les jours dans le neuf d'émolions nouvelles, dans les doux riens d'une amourette qui commence, dans les successives petites victoires d'une cour faite à une femme qui se la laisse faire, dans l'occupation mi-platonique, mi-concupiscente d'un être adoré, — qui était pour lui ce qu'il aimait le mieux de l'amour, — et dont il avait fait le verbe gimjiner\ aimer avec la tête, avec l'imagination.
Toutefois, il ne pouvait pas se tenir toujours à ces jolis préludes, on le forçait souvent à. aller plus loin, et il lui arrivait de faire la remarque que les affections sont parfois gênantes. Mais il avait tellement l'habitude d'en être enveloppé,
de vivre dans leur caresse et leur aimable agitation , elles étaient devenues si nécessaires au sentiment de sa vie, qu'il lui semblait, quand l'une venait à lui manquer, « que quelque chose se mourait en lui. " Vite, il se dépêchait de la remplacer. Et c'étaient tous ces ans, tous ces mois, presque toutes ces semaines, de nouvelles émotions, de nouvelles femmes, depuis les plus quintessenciées jusqu'aux gourgandines.
Ces jours du renouveau dans l'amour, ces jours heureux et affolés, étaient mélangés, ainsi que dans tout le reste de sa vie, « de jours aux rudes soucis, comme les artistes en connaissent seulement, de ces jours auxquels les autres ne sauraient croire, tant les heures en sont laides, sombres, pleines de misère »; des jours cependant que faisait oublier et chassait comme s'ils n'avaient jamais été, l'amour, toujours l'amour.
Une fois, l'escalade d'un mur et l'aventure d'un peloton de laine jeté à une jeune fille.
Une autre fois, cette retrouvaille et ce dialogue : « Ah ! qu'on est heureux de retrouver un moment son cœur d'enfant, de retrouver femme la jeune fille qui vous aimait si bien, et de s'entendre dire : — Je t'ai bien aimé, et toi? — Moi aussi! et je t'aime encore! — Moi aussi! »
Une autre fois encore, des lèvres s'entr'ouvrant dans un baiser avec des mots charmants murmu-
rés dans un petit charabia qui tenait de l'allemand et du français.