I.XXI
C'est alors (1) qu'il découvrait une veine comique jusqu'alors inexplorée par la littérature et la peinture, une veine nouvelle à laquelle nul avant lui n'avait touché. C'est la série amusante et inattendue qui se dégage des demandes, des interrogations, des remarques, des indiscrétions, des naïvetés de l'enfance; de ce qui sort de risible ou de féroce de la bouche rose de ces angéliques bourreaux qu'il appelle les Enfants terribles.
Comme il sait et possède bien cette petite humanité ! Comme il la fait parler avec son tutoiement familier, les élisions et les mangements de mots, les répétitions, les interversions d'idées dans le récit, tous les détours et tous les crochets de la pensée, et de la toute jeune parole avant d'arriver à la vérité cruelle , au mot final qui tue l'illusion, l'espérance, la tranquillité, la confiance ! Qu'il détache nettement, sur le fond des conventions et des mensonges de la société, la brutale franchise et la dure impolitesse de leur égoïsme,
(1) Les Enfants terribles paraissaient en 1842.
dans cette phrase où un enfant dit à un vieux qui lui a promis du bonbon en s'en allant :
— Eh bien, Mosieu, donne-le-moi tout de suite , et puis va-t'en.
Qu'il nous les fait joliment voir ces jolis crapauds, dans les habitudes remuantes ou paresseuses de leur petit corps, juchés debout sur les barreaux de la chaise où ils sont assis; à moitié perdus au fond d'un immense fauteuil, et disparaissant jusqu'aux oreilles sous le chapeau de l'amant; cavalcadant sur les f^enoux des visiteurs ; grimpant derrière le fauteuil en maroquin de leur père, penché sur des papiers d'affaires, et à l'oreille duquel ils glissent :
— Un petit de la pension qui disait que t'étais renégat... j'y ai fichu des gifles... N'est-ce pas, père, que t'es catholique?
Et comme ces charmants petits monstres sont aplatis dans ces poses souples, disloquées, tortillées, vraies poses de serpents que prennent ces petits êtres, dans le distillement de la méchanceté !
Elles sont là, dans les cinquante images, toutes les traîtrises commises par ces révélateurs du caché et du mystère du foyer, ces divulgateurs bavards des secrets de la toilette de la maman, des secrets de la cuisine et du garde-manger, des secrets des tendresses de l'alcôve, des secrets entre la bonne et le papa, de tout ce qu'ont entendu
ces terribles petites oreilles sur le compte des amis, des comiaissances, des dîneurs, de tous les secrets enfin : celui-ci même trahi d'une si innocente façon, dans un jardin public, par une petite fille près d'un monsieur qui lui demande :
— Petit amour, comment s'appelle madame votre maman?
— Maman n'est pas une dame, Monsieur, c'est une demoiselle.
Et cette planche, si drôlement tragique, où un gamin inconscient devient l'assassin du bonheur conjugal de son père :
— Ils t'ont dit de jouer tant que tu voudras dans la salle à manger? et ta mère!... t'a donné!... quatre sous ! — Malheureux !
Innocents petits êtres, avec lesquels Gavarni introduit et amène dans les ménages des coups de théâtre de cinquième acte : un ressort et un moyen tout neuf dans l'intrigue et le dénoûment de la Comédie humaine. Balzac en comprendra l'importance, se souviendra des Enfants terribles ^ et les emploiera après Gavarni, dans la Marâtre.
Gavarni n'a pas la soif de l'argent, l'ambition de la fortune , il ne soufire pas trop de la com-
plicatioii de ses affaires, il n'a pas l'inquiétude du lendemain, il possède une philosophie qui résiste, par l'ironie, aux accidents et au mauvais imprévu de l'existence. Son travail, qu'il aime et qu'il respecte, suffit à ses goûts, aux bienfaisants et amoureux penchants de sa nature ; il est content de son lot ici-bas, et donne, en quelques hgnes, l'original programme d'un bonheur qu'il a réalisé : u C'est assez pour vivre comme je vis, au jour le j'our, payer, sans me presser trop, de vieilles dettes, avoir une espèce de maison, faire l'amour par- ci par-là, — par- ci par-là faire la charité à de pauvres gens, porter des gants jaunes et me moquer du reste ; — avec cela, il ne m'est pas encore venu la moindre ambition , le moindre désir de me faire plus carrément ce qu'on appelle une fortune, — ou si ce désir m'est venu, le courage de faire pour cela un peu plus vite m'a manqué. »
On le voit, dans les lignes qui précèdent, il n'est pas trop dur à Gavarni de tirer le diable par la queue, mais cette queue, il veut la tenir avec des gants jaunes. Les gants jaunes, la misère en gants jaunes, cela revient souvent sous sa plume; car il accepte la misère, mais une misère dont les
privations ne touchent jamais à son élégance, au dandysme de sa personne. Il veut, avant tout, avoir toujours l'enveloppe et la tenue recherchée de l'homme du monde, de l'homme qu'il dessine d'après lui-même dans le Voyageur de 18iG, le type du fashionable qu'il a inventé, avec l'habit boutonné en haut sur la cravate blanche par un seul bouton et fuyant des deux côtés de la taille sur le velours noir d'un long gilet, avec le pantalon collant, le chapeau cambré, la botte carrée, la badine sous le bras, les moustaches en croc, ce costume d'exquise distinction, à la tournure dégagée, à l'aspect vainqueur.
Gavarni avait plaisir à parler de ces modes (1),
(1) Gavarni était un causeur fin, distingué, ingénieux et même raisonnable, des choses de la mode et du costume, qu'il traitait sérieusement. Un jour, à Londres, chez Ward, dans la salle à manger, — devenant le dimanche une parlotte, où s'agitaient, entre artistes et littérateurs anglais, toutes les questions imaginables, — ce messieurs, au moment de l'Exposition universelle, voulurent essayer une révolution dans le costume, trouvant que l'occasion se présentait de débarrasser à tout jamais l'Europe moderne de son vilain habillement. L'un apportait un chapeau qu'il avait inventé, et dont il défendait le mérite et l'élégance, l'autre un vêtement dont il préconisait la beauté et la commodité. Gavarni, au beau milieu de l'entl^ousiasme révolutionnaire, prit la parole, et dit que dans une société égalisée il fallait que la distinction du costume ne fût pas dans le costume, mais dans la manière de le porter, ne fût pas dans la richesse de l'étoffe, mais dans le goût de [habillé , dans ce je ne sais quoi qui fait que, dans un monde de redingotes, l'homme distingué est discerné. Et sur le speech de Gavarni, l'Europe continua à porter 1 habit noir et le chapeau en tuyau de poêle.
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à la fois créées et portées par lui. Il nous détaillait, avec une certaine gloriole d'inventeur, ces toilettes plaquantes aux formes; il se montrait à nous dans la grosse cravate noire , dans la redingote au collet engoncé , la redingote étroite , boutonnée jusqu'en bas , serrée au poignet, et laissant passer un petit bout de jabot au liaut de la poitrine, dans un pantalon si juste que, pour attacher les sous-pieds , il était obligé de monter sur une chaise. Il nous entretenait longuement de Ilumann, du grand Humann (1), pour lequel son cravon imagina tant de coquets modèles, et nous racontait comment le célèbre tailleur faisait un pantalon : l'artiste ne venait pas chez vous , on allait chez lui , sur un rendez-vous qu'il vous donnait. Un garçon vous apportait votre pantalon entièrement fait, qu'il vous passait; puis Humann, s'agenouillant, tournait autour de vos jambes, qu'il sabrait à grands coups de craie indiquant des pinces, des suçons, et le pantalon, renvoyé à un autre atelier, vous revenait comme une gaine, mais tout en morceaux recousus. Ce n'est pas Humann qui coupait les redingotes de Gavarni; il avait pris un tailleur de régiment, spécial pour faire coller les redingotes. Et toujours,
(1) tluinann .1 toujours raconté qu'il n'y a\ait qu'un seul liumini' pour faire un haLil noir, et que cet homme était Gavarni.
au bout de ses récits, l'homme grave qu'était alors Gavarni, se mettait à se moquer de l'autre homme qu'il avait été, confessait, en riant, qu'il avait ou un moment l'amour du raffiné, du prétentieux, du voyant, et que ses contemporains l'avaient justement traité de puant. Venait- on à se récrier, il vous disait : « Ah! vous ne m'avez pas connu , du temps où je portais des bagues sur mes gants. »
En 1843, paraissent les Musiciens comiques ou pittoresques, Physionomies des chanteurs, publiés dans « la Revue et la Gazette musicale » , une série où Gavarni dépense la plus ingénieuse imagination, fait passer devant les yeux tous ces types si variés, si divertissants, si drôles, des faiseurs de bruit de Paris , et où il trouve des idées d'une si fine bouffonnerie, comme le concert donné par un enfant de trois mois. Cette série, avec les autres séries de la même année, montre enfin et bien décidément chez Gavarni un dessin tout personnel. Car, c'est une chose à noter, ce dessinateur, le plus original des dessinateurs à l'époque de sa formation complète, est, pendant le long temps de ses commencements, porté à l'imitation de ceux qui l'entourent. C'est d'abord.
à son tout premier début, Orenier qu'il cherche, puis Victor Adam. Phis tard, et même après cette acquisition qu'il fait à Montmartre d'un premier caractère et d'un commencement de signature de son talent, encore vacillant, incertain, tiraillé et comme inquiet, — certains jours, il s'essaye à s'assimiler, à fusionner, avec la manière qu'il possède, la manière d'un autre, d'un émule, d'un rival, tantôt de Decamps, et tantôt de Daumier, dont l'influence sur lui est très-visible pendant les années 1838 et 1839, particulièrement dans la série des " Muses » , et dans nombre d'aquarelles dont nous n'indiquerons que deux, possédées par M. E. Forgues, « une cantatrice, avant et après qu'elle a chanté. »
A l'heure où nous sommes de sa vie, son talent n'est plus tourné vers le talent de personne. Il n'a plus de réminiscence. Il s'est aussi corrigé d'une certaine tendance au grossissement de la tète et d'un comique hvdrocéphalique qu'à la longue lui avaient donné, au temps de sa passion pour le fantastique, ses nombreuses études de grotesques, et qu'il cherchait, — ainsi qu'il nous le disait, — dans la déformation monstrueuse ou l'allongement d'une figure étudiée dans un verre concave ou convexe. Il a maintenant complètement rompu avec le précieux, le fini et le microscopique de cette petite facture dont nous ne citerons que
cet exemple : Un Bal de la Chaussée cCAntin, publié en 1837, qui ressemblait, dans sa minceur d'aspect et la minusculité de ses personnages, à un bal d'insectes. En le revoyant avec nous, il ne put s'empêcher de rire, tout en témoignant pourtant un certain étonnement de l'effort, de l'acquis dépensé en pure perte. Il est sorti de la multiplicité du détail pour arriver à la simplicité caractéristique. Enfin, dans les séries qu'il dessine maintenant, il ne cherche plus le joli et le spirituel du dessin, mais sa grandeur, sa largeur et sa force. Ah ! c'est un grand et vif regret pour tous les admirateurs de Gavarni, que ses séries les plus vives, les plus riantes, les plus gaiement étourdies, comme les Etudiants , et tant d'autres de sa première verve , n'aient pas eu la fortune de réunir, à la jeunesse de sa légende et de ses scènes, toute la maîtrise du dessinateur et du lithographe. Dans ce métier lithographique , qu'il a choisi pour la vulgarisation de ses imaginations, il faut bien reconnaître que ce n'est qu'à partir de ces années 1843 et 1844 qu'il commence à fixer sur la surface jusqu'alors si rebelle de la pierre, le foncé des ombres, la douceur des demi-teintes, à y mettre pour la première fois le ton de la mine de plomb, le charme gras d'un dessin sur du papier, à faire sortir de la rêche et sèche manière de ses devanciers un art tout nouveau et tout illuminé.
Toutes ces années-là, Gavarni a comme la fièvre du carnaval. Il est de tous les bals, dans tous les endroits où l'on danse, dans tous les endroits où l'on intrigue : ici sous le costume qu'il a inventé, là dans l'habit noir qu'Humann lui a fait sur son dessin. Ce sont six semaines qui sont sa saison de folie, où il n'est plus maître de lui-même ni de sa volonté, mais comme emporté par un de ces vents étourdissants du Plaisir antique, le vent de la Bacchanale qui passe. Il parle quelque part, à cette époque, de démangeaisons dans les jambes et d'insomnies nerveuses toutes particulières (Ij. Le carnaval, dit-il quelque part, « m'émeut d'une façon étrange ". D'ailleurs, l'air du temps y était pour quelque chose. Ce sont les années des bals des Variétés et du règne de lord Seymour, les années où le carnaval fut une sorte de gymnastique enragée, de démence amoureuse, de délire furieux, ressuscitant les Saturnales à Paris.
(1) Lettre à Forfjues : « Je t'ai écrit que j'avais été pris une seconde fois par ce mal singulier que j'avais eu déjà, — des insomnies atroces, jointes à des démangeaisons de danser, une maladie de carnaval enfin, venue trop tùt. — J'en ai été quitte ces jours-ci pour la peur des sangsues. — J'ai l'horreur des sangsues. — On dirait qu'on attente à votre pudeur avec un paquet de cure-dents. »
Donc, à l'ouverture du carnaval, fermeture des salons de la rue Saint-Georges et envoi aux amis de la lettre litho^^ifraphiée suivante :
« Gavarni n'attendra ses amis ni demain, ni les samedis qui suivront jusqu'à la fin des bals de l'Opéra et du carnaval. »
Et tous les samedis Gavarni, est au bal, les sentiments et l'imagination exaltés, dans un état d'excitation de tête, cherchant dans la foule et la cohue quelque aventure secrète et tendre, ou simplement des « sensations >' ; grisé par tout ce mystère masqué de la femme qui tourne et flotte autour de lui, par la soie d'un domino que ses genoux froissent et étreignent, par des regards qui se rencontrent avec les siens dans la glace d'une colonnette, par le bruit, la musique, la lumière , la chaude odeur de l'atmosphère et de la danse. Au retour, sur son journal, d'une main à peine dégantée de son gant de bal, il écrit làdessus des pages bizarres , d'une fantaisie un peu visionnaire.
De cette fascination singulière, de cette vision enthousiaste, de la saisie de ce kaléidoscope éblouissant, avec des yeux qui semblaient, dans leur fièvre, plus lucides, pour ainsi dire, plus
voyants, — sort le Carnaval de son OEuvre, la représentation , en mille images qui ont le diable an corps, de cette vie nocturne, — et qui ont la parole; en sorte que la Postérité n'aura, quand elle voudra connaître le Carnaval du dix-neuvième siècle, qu'à ouvrir et feuilleter le Carnaval de Gavarni(l), qu'à y regarder, qu'à y écouter.
Voilà le cancan, les Flambards, les Loupette, les ^natole , les hommes en femmes , les femmes en hommes, les maris en bonne fortune, les physionomies ahuries des intrigués , les dos paternes et les tricornes moraux des sergents de ville, le fracas des danses, et jusqu'aux « chouettes harmonies >' qui semblent bruire dans ces estampes. Voilà ces grands tremblements de planches , les bals de la Renaissance, les bals de l'Opéra! Voilà cette mer moutonnante de bonnets de Pierrots qui brisent l'un contre l'autre, sous le bâton de Dufrêne, et jettent, comme une écume, leur mèche au ciel! Voilà le grouillement, la furie, le roulis et le vertigo de ces fonds sur lesquels s'agitent des bras et des manches blanches, et cette gaieté courante, ardente, mettant le feu aux regards, aux gestes, aux mots et aux jambes.
Voilà les déhanchements, les effets de cuisses
(1) Voir le Carnaval^ les Débardeurs , la Foire aux Amours, etc.
SOUS les pantalons de velours noir, les jolies retraites de corps mignons et leur défense qui se tord sous l'audace de l'attouchement, les chemises glissant d'un sein nu, les épaules sortant des fanfreluches du tulle, le velours et la soie des dominos, les extravagances des nez postiches , les grotesques, les messieurs très-bien en batterie de cuisine, les haillonneux pittoresques, les plumets en plumeau, les présentations d'une demoiselle à califourchon sur le cou d'un homme; voilà ces petites femmes, résolument campées, ironiquement cambrées, — des figurines de l'engueulement! — les mains aux poches, le regard casseur, jetant à un déguisé en « un qui s'embête à mort » les confetti de l'endroit; voilà les chapeaux enrubannés des forts de la halle jetés sur de mutines figures aux anglaises blondes , et les Pierrettes ballantes dans leur sac, et les hussardes avec la petite veste soutachée de grelots : — le voluptueux de la femme et de ses formes serrées dans le collant
d'un vêtement de l'homme
On voit, dans les
coins, des ours qui ôtent leur tête et remettent leurs lunettes; et là, s'avance un Polichinelle énorme, entripaillé comme un majordome de mardi gras, frappant de sa haute canne le parquet encore tremblant et vibrant des quadrilles, suivi d'un Pierrot tendant une assiette aux bonnes âmes :
— Pour boire à la santé des malheureux qui meurent de soif!
Et les apostrophes et les ripostes, l'entre-croisementdes dialogues, les empoignâmes, les huées, la parole mordante , la stridente ironie de la blague. Toutes les voix du bal revivent dans les légendes de Gavarni.
Un corridor :
— r Croyez vraiment, mademoiselle, à toute la sincérité de mes sentiments...
— Et c'est là tout ce que tu payes?
Sur l'escalier qui descend au bal, une petite, démasquée, les poings sur les hanches, à une amie retardataire, finissant de se ganter :
— Comme tu viens tard!
— Et les affaires !
Un Otaïtien tatoué , à un domino :
— J'suis pas mal sauvage, et vous, madame? Dialogue d'un débardeur essoufflé , collé au
mur, avec sa débardeuse :
— .l'ai cancané que j'en ai pus de jambes, j'ai mal au cou d'avoir crié... et bu que le palais m'en ratisse...
— Tu n'es donc pas un homme!
Entre un domino noir et un domino blanc :
— Il n'est pas ici, madame!
— Il y viendra, madame!
Deux débardeurs montés sur une banquette :
— Y en a-t-i' des femmes, y en a-t-i' ! . . . et quand on pense que tout ça mange tous les jours que Dieu fait! c'est ça qui donne une crâne idée de l'homme !
Deux dominos et un chiffonnier à la hotte, au croc , à la lanterne :
— Qu'est-ce que tu peux venir chercher par ici, philosophe?
— Je ramasse toutes vos vieilles blagues d'amour, mes colombes : on en refait du neuf.
C'est encore l'ouragan de la musique, le brouhaha de la danse, le tapage, le brio, la mêlée ; c'est une débardeuse à cheval sur un rebord de loge et laissant pendre' une jambe dans le vide ; ce sont les nœuds des capuchons battant de l'aile au dos des femmes ; ce sont les loups qui donnent aux blondes des yeux de saphir, et ces paupières de violette que chante Pindare ; c'est le papillotage et le clapotement des dorures , des rubans , des dentelles dans les feux du gaz et la poussière lumineuse , et les contredanses enragées, et les postures trouvées par la fantaisie dans l'épine dorsale d'un clown , et le grand écart des reines de la danse à l'avant-deux , et le galop final, le galop de Lénore, écrasant tout, semant dans l'air les chapeaux des pékins , qui volent ! . . . une trombe !
Puis le jour pâle du matin fait blafardes la
salle, les loges, la bacchanale, — et l'on entend deux masques qui jettent du haut du paradis le cri du départ :
— Ohé! v'ià le jour, ohé! bonsoir, la foire aux
amours
Alors vient la sortie de l'Opéra, les escaliers où les masques, sur les tapis, s'entretiennent, comme des philosophes accoudés sur le triclinium, du rôle des huîtres de Maremmes dans les tourbillons de Descartes, — les femmes en manteau, — la question de cabinet du souper, — les tombées de masques , — la chute des illusions , — les verres dont on casse le pied, — les culottes de peau qui sombrent sous la table, — des femmes qui se couchent dans le drap de la nappe, tandis que, par les corridors du restaurant, le A'ieux Saint-Pierre de la cave, le sommelier, débouche le Champagne, coiffé d'un bonnet de Pierrot.
LXXYII
A ce carnaval de tout le monde , il faut ajouter dans l'œuvre de Gavarni une espèce de carnaval privé, plus furibond, plus licencieux, plus orgiaque que le premier, surveillé et contenu par l'œil de la police; le carnaval que Chicard installa dans la grande salle des Vendamjes de Bourgogne,
et dont Gavarni dessina les types et les costumes saillants : Chicard, avec son casque en carton, couleur de bronze, surmonté d'un plumet rongée, le casque de Marty, dans le Solitaire, son gilet de financier à la Louis XIV, son tricot, ses bottes à revers; — Floumann, un Mercure transformé en banquier moderne ; — un Hercule devenu un çovage sivilizë; — Balochard; — un Insulaire de n'importe où; — Minon Minard; — un Cacique; — un Pétrin; — la nommée Pistolet, etc.
Dans ce salon des Vendanges de Bourgogne se réunissaient des femmes de partout, à qui l'on ne demandait que de la beauté, et des hommes appartenant la plupart au commerce, parmi lesquels se glissèrent, avec une certaine peine, quelques artistes et quelques hommes de lettres; car Chicard faisait son contrôle en personne et était d'un exclusivisme féroce pour les admissions. Gavarni, au moment où allait paraître dans les Français peints par eux-mêmes l'article de Taxile Delord sur le bal Chicard, avait toutes les peines du monde à faire admettre l'éditeur Curmer. Une autre fois, Gavarni amenait Balzac, qui, monté sur une banquette , sous sa robe blanche de moine, regardait , avec sa face rabelaisienne , ses petits yeux pétillants, la chahut épileptique. Après Chicard, parmi les drolatiques de l'endroit, qui avaient le talent d'exciter un rire fou, c'était
Brunswick, qui ne dansait pas, mais marchait avec des mouvements comiques de joueur d'orgue, et un joaillier du Palais-Royal chantant des romances arsouitles et s'accompagnant de la guitare. Un souper avait lieu dans la grande salle de danse, et, pendant qu'on mettait le couvert, hommes et femmes descendaient dans les cabinets, où l'on buvait du Champagne. Le souper, qui coûtait avec le bal quinze francs, n'eut jamais rieo d'extraordinaire, sauf une seule fois, où, d'un gigantesque pâté, une femme sauta nue sur la table et se mit à danser.
Chicard, l'organisateur de ces bals, le débrideur poissard de Musard, de Valentino, de la Renaissance , le chorégraphe révolutionnaire , s'appelait de son vrai nom Alexandre Levêque, était de son état banquier pour le commerce des cuirs. Ce grand homme, cette célébrité, qui a doté la langue française des mots chicarder, cliicander, cliicandard, empruntés à sa danse, à son vocabulaire, à sa personnalité, — semblable à M. de Chateaubriand cachant à ses maîtresses le bruit de son nom et de sa renommée, — était aimé par une petite grisette honnête, à laquelle il laissait ignorer son illustration européenne.
Un travail sur Gavarni ne sorait pas complet si l'on n'y parlait pas de l'illustrateur (1), du dessinateur qui, dans le format de la vignette, a jeté, au milieu du texte moderne , tant et de si vives et si coquettes images , qui a fait apparaître , à côté de la chose écrite, la chose peinte, qui vous donne la vision exacte et fidèle du bonhomme ou de la petite femme que le récit met en scène.
Personne n'a eu, comme Gavarni, l'art et l'à-propos de semer dans l'imprimé ces bouts de dessin qui font corps d'une manière si étroite avec lui, de jeter dans un coin de page ces têtes, ces hauts de corps, ces gentils morceaux do jolies créatures, ces dessins qiii ne sont que le baiser d'une bouche sur une main. Et l'ingéniosité et l'agencement des attributs ornementant les grandes lettres, et ces culs-de-lampe tout nouveaux, — le cul-de-lampe moderne, pris dans le pittoresque des objets familiers, des objets de la garde-robe, du ménage, et dont il fait des têtes de lettres si trouvées, une fois avec un miroir, des rasoirs, une
(1) Citons entre autres livres illustrés et les plus remplis d'images de Gavarni : Ae Diable à Paris, publié par Iletzel en 1845.
savonnette dans nn verre; uno autre fois avec un chapeau coiffant une bouteille posée sur un pantalon.
C'est dans les nombreuses Physiologies illustrées par lui qu'il faut aller chercher l'invention , l'esprit, l'enlevé de son illustration, qui ressemblent à des croquetons galopant à travers tout le livre. Et le charme de sa façon d'illustrer, comparable à l'attrait d'une page d'album avec son désordre , avec son caprice , avec le jeté d'une croquade toute vive d'après nature; nous n'en connaissons pas un plus délicieux exemple que les quatre pages publiées par V Illustration sous le titre de Un Mobilier de police correctionnelle. Là, Gavarni déroule devant nous, dans un faire expressif et cursif, l'accusé, le président, les juges, l'huissier-audiencier, le témoin principal, le témoin qui n'a rien vu, etc., une multitude de physionomies, de silhouettes, de profils d'avocats et de public, de têtes dont quelques-unes, qui ne sont qu'un trait , contrastent avec le fini de certaines autres et donnent à l'ensemble de ces bois le caractère d'une grande esquisse crayonnée avec les parties que le cravon s'est amusé à finir et les parties qu'il n'a fait qu'indiquer.
Mais la grande qualité de Gavarni comme illustrateur, répétons-le, est la faculté de réaliser le type que l'écrivain a composé, d'arrêter et de
fixer dans une forme plastique, la flottante vision que fait naître dans le cerveau du lecteur la lecture des imaginations d'un romancier. Nous ne citerons, parmi tant d'ouvrages illustrés par Gavarni, que le Juif errant d'Eugène Siie. N'a-t-il pas donné la physionomie et le corps à tous les personnages de cette épopée moderne, les grandissant par le style qu'il leur prête ? Qui ne s'est arrêté à voir et à reconnaître dans leur vivante représentation, et Morocli, et Dagobert, et Goliath, et la Thomas, et Nini-Moulin, et laMayeux, et Rodin, et Ciboule, la virago, élancée en avant, le haillon fouetté etflottant autour d'elle, une main armée d'un gourdin, l'autre couronnant sa tête d'un geste formidable , qui prolonge au loin la gueulée de sa bouche, — la personnification effrayante de la Clameur de l'émeute.
Emile Forgues, le vieil ami et le camarade de Gavarni, se mariait. A la lettre de faire part, Gavarni répondit :
« Mon ami, tu me serres le cœur!
» C'est en riant que tu dis cet adieu à la jeunesse. — Ingrat!
» Pauvre vieux Nick!
» Oui, je serai là jeudi, bien sérieux, va! — trop sérieux, selon toi, n'est-ce pas? Ingrat! Vous étiez donc bien las de porter cette perruque blonde!
"Pauvre vieille jeunesse! Laisse-les faire. — Je connais un môssieu qui aura joliment larmoyé derrière ton corbillard!
» Enfin! — A jeudi.
» Gavarki.
» 11 mars 44. »
Cette lettre semblait la lettre d'un célibataire endurci et bien décidé à rester garçon. Et cependant, dans cette même année, quelques mois après, Gavarni se laissait aller à suivre l'exemple de son ami ; et l'on pouvait lire sur le tableau de sa mairie la publication de mariage entre :
M. Sulpice-Gnillaume Chevallier, fils majeur de feu M. Sulpice Chevallier et de madame Marie-Monique Thiémet, veuve Chevallier, demeurant avec sa mère , à Paris , rue Fontaine-Saint- Georges, n° 1, d'une part;
Et mademoiselle Jeanne-Léonie INIartiu de Bonabry, fille majeure de M. Pierre-Martin de Bonabry, conseiller honoraire à la cour royale de Limoges, demeurant à Limoges, et de madame Jjasnier-Desbarres, son épouse, demeurant à Trachaussade, commune de Périlhac; ladite demeu-
raut aussi à Trachaussade, et, pour le moment, clans la maison d éducation de madame Panetier, rue de Clicliy, n" 41, à Paris.
Le mariage se célébrait dans le Limousin, et le soir de sa célébration, Gavarni écrivait casa mère ce billet ému :
« La mère, nous sommes mariés, et notre première pensée est pour toi.
» Le soir, 27 décembre 44, buit heures et demie.
11 Trachaussade.
« Gavaksi. »
« Ma bonne mère, je veux vous faire l'honuenr de ma première signature de femme mariée, et je vous embrasse de toute mon âme.
)) Jeanne Gavarm. »
Quelque temps après le mariage de Gavarni, sa mère tombait malade à Auteuil (1). Peu
(1) C'est de là que partaient ces invitations aimiLlement originales au ménage Leroy :
« Mes petits enfants, vous venez mercredi, — bon ! mais faut coucher, — ce sera plus farce, — hein?
11 Nous disions par ici qu'il était bien ridicule à vous autres de venir, comme vous l'avez fait, diner au coup de six heures. — Pourquoi
d'hommes ont (éprouvé une affection filiale semblable à celle que Gavarni avait pour son père et sa mère. Nous nous rappelons qu'un jour où nous lui demandions s'il avait vraiment aimé dans sa vie, il nous dit, d'un ton singulièrement dédaigneux pour l'amour : « Moi, j'ai aimé mon père, ma mère, mes enfants. » Cette affection avait le caractère d'un culte qui payait ses parents de l'adoration qu'ils ressentaient pour l'enfant inespéré de leurs vieilles années.
Son père, le révolutionnaire de 93, l'avait
ne viendriez-vous pas après, — avant déjeuner même? — Je vous demande un peu pourquoi j'ai acheté un jardin! Une supposition que vous fassiez la partie d'aller dîner au pré Saint-Gervais : est-ce que vous iriez à six heures?
» Vienne le printemps, jeudi par exemple, on vous verra sans doute. — Venez donc vous promener sous les marronniers. — Eh bien, si la pluie vous prend, vous profiterez de cela pour entrer faire visite en passant par hasard, et l'on vous gardera à dîner.