‹ GavarniChapitre 8 sur 12 · M. LEROY · texte numérisé non relu

M. LEROY

Le secrétaire des commandements de Gavarni, Gavarni. »

Une autre invitation s'exprime ainsi :

< Fichtre, n'allez pas manquer de venir jeudi, fichtre ! Que le temps n'y fasse rien. — Jeudi 14, — c'est la fête de la mère, fichtre! »

élevé avec la plus extrême douceur, et Gavarni nous racontait que dans sa jeunesse, comme il fréquentait un mauvais café du boulevard, pour l'empêcher d'y retourner, son père se contenta de s'y rendre un soir, de s'asseoir à une table et de le reg^arder comme un étranger, avec un regard qu'il ne lui connaissait pas. Ce système d'éducation, s'adressant au cœur de son enfant, avait donné au père une grande autorité sur son fils , sur la conduite de sa vie , et les volontés et les désirs paternels pesaient en secret sur les actes du jeune liomme.

Nous trouvons, à la date du 29 septembre 1835, alors que Gavarni a trente et un ans, cette curieuse note sur son journal :

« Je suis un homme déshonoré à mes yeux. — J'avais promis à mon père de ne pas fumer jusqu'au 12 octobre, et je viens de fumer un cigare, un de plus que ce qui était convenu. Il faut que j'écrive cela ici. »

Voici une autre note, jetée sur un livre de mathématiques : « Cette volupté si pure, si indicible, qu'on peut éprouver, enfant, à passer les doigts dans des cheveux blancs, cette attendrissante mélancolie, avec laquelle on compte les plis qui s'amoncellent sur une main osseuse. " Cette note n'indique-t-elle pas la pieuse et chère contemplation avec laquelle l'artiste considérait ces vieux

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traits paternels, si amonreusement et si fréquemment reproduits par lui?

Pour sa mère, sa tendresse, s'il est possible, était cneore plus grande, et quand la pauvre femme fut attaquée d'une maladie de poitrine, obscure et mystérieuse, pareille à celle qui tua Gavarni, on ne peut dire les soins dont son fils l'entoura, les aimantes caresses sous lesquelles il essgiya d'adoucir la souffrance, le désespoir qui s'empara de lui, à voir tous les jours la malade plus faible, plus languissante, plus rapprochée de sa fin. Sa mère morte, Gavarni resta quelque temps enfermé, ne voulant voir personne; enfin il se décidait à rentrer dans la vie, et à recevoir ses amis intimes, invitant nu Fouit-du-JoiuVann Forgues, dans cette lettre où perce l'accent d'une grande douleur :

« .l'ai reçu ta bonne lettre , qui m'a fait du bien

» Je suis bien triste. — Pauvre ami ! Un jour, bien éloigné encore sans doute, tu sauras ce que c'est!

» Nos amis viennent samedi. Viens, venez tous deux. Ta femme aura ici ma belle-mère, madame de Bonabry, madame Leroy et la femme de mon camarade Tronquoy, — un vrai ange de bonté.

» Si rien n'empêchait ta mère de se joindre à vous, nous serions bien heureux de la recevoir

aussi. — Remercie bien ta mère de ce qu'elle a bien voulu me faire dire.

» Je n'ai pas la moindre idée de ce que c'est que d'être un père, mais l'imagination ne saurait deviner ce qu'on éprouve à n'être plus un fils, vois-tu. Rien ne signifie plus rien. Que de choses à te dire là-dessus! que de conseils j'ai à te donner!

» Ne craignez pas d'être attristés samedi. Mon deuil est tout en moi. Et je ne crains pas un peu de joie, au contraire. Dis-moi si vous viendrez. Vous trouverez, en hommes, INI. Leleu, le président Talal)ot, H. ÎNIonnier, Tronquoy, qui habite la maison, et peut-être Chandellier, le dernier des célibataires.

» Jeudi. »

En 184G et 1847, années où Gavarni publie ou continue les séries des Impressions de ménage, du Carnaval , des Affiches illustrées, des Gentilshommes bourgeois, des Mères de famille, des Baliverneries parisiennes , des Faits et Gestes des propriétaires, des Patrons {!) , etc., il les bap-

(1) Notre (ravail, avons-nous besoin de le dire, n'est fait que sur l'enseniljle de l'œuvre de Gavarni ; nous renvoyons pour le

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tise à'OEuvres nouvelles, avec la conscience d'un talent qui se sent dans toute sa force et dans toute sa plénitude. Par ce coup d'œil qui s'empare à tout moment de la nature, la case, la range et la fixe dans sa mémoire; par les études du nu qu'il fait chez lui comme en une académie secrète; par ces fragments de membres, ces jambes, ces morceaux de torse, tantôt largement frottés, tantôt poussés au plus extrême rendu, sous les petites tailles croisées et les hachures menues, dans ce mélange de sanguine et de crayon noir qu'aimait Watteau, et avec lequel Gavarni donne la vie et presque la chaleur de la chair; par ces dessins patients et serrés, aussi bien que par ces croquetons qui volent en trois coups, un mouvement, un aspect; enfin, par cet agrandissement, pour ainsi dire d'optique, auquel s'élève avec les années tout dessinateur doué ; Gavarni est arrivé au large dessin enveloppé , au gras modelé, aux contours ressentis et noyés, à la ligne puissante, en même temps que sa constante préoccupation de la couleur avait fait de lui, à la longue, un coloriste uniquement avec le blanc et le noir de l'image.

Avec les recherches, avec les découvertes des

détail au Catalogue de C OEuvre oriyùia/ (lilliograpliies, essais d'eauforte, procédés divers), que prépare dans ce moment M. Mahérault, catalogue qui sera une merveille d'exactitude.

procédés employés par lui depuis quelque temps, à partir notamment de 1843; avec le bouchon de liège, qui fait, sous ses habiles doigts, les demiteintes de la gravure du keepseake anglais ; le lavis d'encre, qui rend les noirs intenses de la soie et du velours ; avec une plume qui s'écrase , au milieu du travail libre et fouetté du crayon, dans une tache brillante ou la cernée d'un pli; avec le grattoir jetant des réveillons dans l'ombre ; Gavarni a conquis ce qu'il ambitionnait, ce qu'il appelait si ardemment, sur un de ses carnets de Bordeaux : le gris et le velouté du noir.

11 est maître maintenant de ses procédés. Il les mélange , il les associe , il les équilibre dans une parfaite mesure , ne donnant à chacun que la part qu'il doit avoir dans l'effet général, ne se laissant plus aller à la pente, si naturelle d'ailleurs, qu'il avait à abuser, dans les années précédentes, de l'invention toute fraîche, du moyen tout neuf. C'est le temps, dans ses planches, d'un magique clair-obscur, de ces oppositions de nuit et de lumière, de ces ombres et de ces demi-jours rembranesques avec lesquels il fait le mystère de cette scène :

Madame à son piano, Mosieu à sa cuisine.

Parfois il a de ces bonheurs, de ces réussites d'un noir d'une certaine valeur, qu'il nous disait n'avoir jamais pu retrouver, et dans son œuvre

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apparaissent pour la première fois ces fonds aux obscurités remuantes des cirques de Goya; apparaît cette blanche clarté dans laquelle rayonnent des femmes au chignon noir, à la nuque lumineuse, aux grandes anglaises dépeignées, à la taille molle , aux bras nus , les mains dans de petits tabliers : de blanches femmes ballonnantes d^ns le linon.

C'est encore l'époque où commencent à se montrer, dans son œuvre, ces tête-à-tête de deux personnages à mi-corps, ces scènes à l'énergique facture, ces croquis grandioses et violents qui sont comme les dessins des Passions humaines.

Dans ces séries que nous annoncions tout à l'heure : Carnaval, Impressions de ménage, les Mères de famille, etc., au milieu de ces œuvres spirituelles, de ces suites égayées et légères, de ces croquis de psychologie féminine, des mille planches moqueuses et railleuses de sa Comédie humaine, se détache, datée des mêmes années, une série qui a passé inaperçue, et à laquelle on n'a pas accordé jusqu'ici l'attention qu'elle mérite, une série révélant chez l'artiste un talent inattendu, une force dans le sinistre, une maestria

dans riiorreur, une science de la silhouette du chenapan, du coquin, de l'assassin, — dix planches , — où il a déroulé comme la route scélérate du Vol et du Crime, et qu'il a appelée le Clieinin de Toulon. Cela ouvre par une première planche. Au pied d'un mur, dans des arbres; deux blouses et ce dialof^ue :

— Comment! y avait gras, et rien qu'un mur de rien, et deux méchantes pesées à faire... faignant !

— J'avais pas d'outils.

Une autre montre le dos d'un homme qui fait le guet au bout d'un bois. Son camarade, empoigne d'une main violente le milieu de la jupe d'une femme éperdue d'épouvante et qu'il tire à lui, levant son autre main sur elle dans un raccourci homicide avec ces mots :

— Gueule pas!... j'cogne!

Plus saisissante, et d'un effroi de dessin plus admirable encore, est la planche qui porte en bas : Entre onze heures et minuit. Une femme en chemise, presque nue, levée sur le bord de son lit dans un sursaut de terreur, un coude encore à l'oreiller, échevelée , fuyante, reculante et enroulée sur elle-même, semblant, de ses bras croisés sous ses seins , serrer sa vie contre elle ; et sur elle la brute du meurtre en bourgeron , au front mangé par les cheveux, à l'œil allumé, avançant

et approchant une main armée d'un tire-point... Vrai chef-d'œuvre que cette planche de cauchemar nocturne , avec l'opposition de son noir et de son blanc !

Tout aussitôt, dans la planche qui suit, une rentrée de l'esprit et la jolie réflexion philosophique qu'un escaladeur, h cheval sur le chaperon d'un mur, communique à un compag^non dont on ne voit plus que les mains et le front :

— Comment qu'un jury saurait le mal qu'on a dans nos états?

D'où vient celui-là , avec un bâton et une sacoche à ses pieds, la pose lasse, assis de travers sur une chaise, accoudé à la table où est un litre, la tête renversée sur la paume de sa main, et qui, à la demande de l'aubergiste : — Qu'est-ce que vous prendriez bien avec ça? — lui répond : — Qu'est-ce que vous avez?

Et, pour achever l'oeuvre, quel finale! dans ce paysage de carrières, que cette académie d'assassiné, cet aplatissement d'un corps assommé, répandu, étalé, les quatre membres épars sur le sol pierreux !

\je rêve du jeune homme de vingt-quatre ans , le rêve qu'il caressait les yeux ouverts , sur la ter-

rasse de INIontmartre , devant l'immense cité étalée devant Ini, s'était réalisé.

De Paris, Gavarni avait fait sa proie et sa conquête, et Paris était à lui. Paris! — un monde, et tous les mondes! Paris, — des hommes, des femmes , et du peuple à poignée ; — des marchands d'hahits chargés de pantalons, de fleurets et de guitares : — des crieurs de canards ; — des commissionnaires portant des bouquets et de l'amour ; — le saltimbanque en habit de ville , une souquenille de paillasse sous une redingote d'occasion; — des croquemorts qui devisent; — des blouses , des bourgerons , des brûle-gueule , — et des bourgeois! — Le sergent de ville élancé en avant, traînant un délinquant avec la furie de l'ange vengeur de Prudhon qui amène le Crime à la Justice ; — des têtes de propriétaires sculptées dans un marron d'Inde ; — de vieux jockeys diplomatiques fourbus ; — des gamins gouailleurs ; — les chanteuses poitrinaires qui, dans la rue, poussent des notes de cigale , le dos au mur, pour que la bise ne les balaye pas; — le bouquiniste en plein vent, au teint d'un brugnon de vigne; — les petites qui musent par les rues et badaudent, une mèche de cheveux dans l'œil, un reste de châle au dos et la jupe au talon; — les jolis enfants des riches , maîtres d'un canapé , blottis dans les coussins en compagnie d'un Polichinelle tombé

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à la renverse, les bras, les jambes en l'air; — l'actionnaire en faction devant un dividende; — les balayenrs et les balayeuses, au petit jour qui blanchit derrière les maisons grises; — au bras des mères grimaçantes, regardant de côté avec un sourire d'enseigne et un oeil d'usurier, les jeunes personnes, coiffées à la chinoise, avec un reaard en dessous, un nez effronté et une bouche au coin de laquelle se cache la queue de lézard que voyait Henri Heine au coin de certaines bouches; — des binettes qui n'appartien- . nent qu'à l'institution de la garde nationale ; — de gras cuisiniers, des gibelottiers grandioses drapés dans leur majesté d'éligibles; — de triomphants rentiers, épanouis dans la Terre promise par Sieycs au Tiers-Ktat; — les joueurs allongés sur le billard, en équihbre sur la pointe de la botte gauche et que l'œil enfile par la semelle de la botte droite; — le tailleur accroupi sur son établi sous le jour froid de la fenêtre; — l'homme d'affaires au nez de proie, à la bouche mince, pareille à une raie au-dessous d'une addition; — des jeunesses é])louissantes; — des ménages vieillots, ratatinés, fluxionnés, qui semblent, dans la rue, le vieil air de Monsieur et madame Denis sur un orgue édenté; — les artistes chevelus et barbachus , en carmagnole de flanelle, déjeunant au pouce sur le poêle avec le modèle

rhabillé à mi- corps; — les hommes noirs (hi protêt, de la signification, du commandement, de l'opposition, du jugement, de la contrainte, les figures plates et effacées des recors qui brossent leurs chapeaux en sonnant : la Saisie en personne naturelle; — le monde du monde, les habits noirs et les cravates blanches de la diplomatie en visite dans les coulisses de l'Opéra ; — les fashionables dans le liuisson ardent de leurs favoris en côtelettes, un suprême de sourire aux lèvres; — de jeunes bloudins, couchés sur vm divan, le regard en coulisse, tout pleins de grâces de chat, et rayonnants de lumière fauve ; — la large oreille, la face porcine et allumée, jaillissant de son faux col comme un bouquet de son cornet de papier, la prestance énorme du Million paillard, qui mêle sur sa face batracienne le type de

Mayeux et le type de Camusot. — Paris! des

barbes convaincues où tient une doctrine; — des pétrins phthisiques respirant la nuit sur le pas des portes; — des bourgeois gentilshommes et des gentilshommes bourgeois; — des endimanchés qui portent, en se dandinant, un brin d'arbre de la baulieue sur une épaule ; — des vieilles agrafant leurs tartans avec des mains parcheminées et osseuses , semblables à des serres ; — les vagabonds, penchés avec des poses d'orateur sur le banc de la police correctionnelle; — des avocats

se chuchotant à l'oreille, en riant du regard, une cause d'adultère, au-dessous des coupables: — la fille de la Halle, un verre de vin à la main, coiffée du mouchoir d'où jaillit un flot de chevelure noire, le sourcil fort, l'œil chaud et cerné, la bouche à mordre et l'air d'une chanson à boire; — les vieilles commères de la regratterie , les marchandes des quatre saisons, le madras sur les yeux, les pieds en truelle de maçon, Féventaire à ce ventre dont le tablier tombe comme d'une bosse. — Populace et bohème! — les vieux mauvais sujets, arc-boutés des deux mains, sur les ofenoux, inassouvis et crispés , dont la face semble un médaillon de Tibère au café Turc; — les Macaire et les Bertrand sans linge, boutonnés avec des capsules de bouton; — les races d'hommes à la face glabre, avec une mèche grasse qui pend et se tortille contre la joue pour un accrochecœur; — les chiffonniers barbotant dans le ruisseau; — la plèbe faubourienne, avec ses cheveux retroussés , son petit œil en vrille , le nez relevé comme d'un coup de poing, et deux pinceaux de moustache aux lèvres; — ces hgnes de visage qui redescendent de la ligne faciale de Cramer, de l'homme à la brute, ces cerveaux obtus, ces fronts bas , ces crânes plats coiffés et calottes d'un bonnet de cheveux laineux... — Paris! la misère, les salières qui creusent les épaules, les pauvresses

grelottantes et les mains dans le giron : le haillon bâillonnant... Paris! les qninqnets et la rampe, et les baguettes des fées taillées dans le mancbe à balai d'un portier, la comédie à l'envers, l'alcôve de la tragédie, les hommes vineux et graisseux du monde delà contre-marque, la cuisine du fard, des larmes et des faux mollets, les actrices jetant leur regard par le trou de la toile, les pompiers qui causent avec les Buridan, les danseuses à la joue effleurée par les moustaches des moucheurs de chandelles, et les reines de théâtre, dans leur lit, le matin, le lendemain d'une première, une épaule sortant de la chemise, une corbeille de feuilletons versés sur les draps de batiste... Paris ! l'amour tout fait , la Céramique de Breda. . . Paris ! la femme ! Paris ! la Parisienne ! le plus grand article Paris de Paris! la Parisienne du soir, et du matin, et de la nuit; la Parisienne qui sort, et la Parisienne qui rentre ; la Parisienne en papillotes et en camisole; la Parisienne qui va au bal, qui dort, qui rêve, qui bâille, qui ment; la Parisienne qui passe, lutinée par le vent, le voile envolé de son petit visage clodionesque, la jupe bouffante, le pied preste, spirituel, volant sur le pavé qu'il rase; la Parisienne sur le trottoir, et la Parisienne au logis qui, pendant un sermon conjugal, bat du bout de sa bottine une mesure impatiente et regarde distraitement l'amande rose de

ses ongles; la Parisienne qui sait tout de naissance, et sonrire, et bouder, et embrasser le front de Coquardeau quand il se le gratte... Paris! tous les Paris !

Tout ce peuple , tout ce monde de Gavarni est vivant, parlant. Ces têtes écoutent, répondent, méditent. Elles ont des perplexités, des stupéfactions, des épanouissements venant d'une parole à l'oreille, des éclairs, des silences, un éveil et un (jnct de l'œil qui sont la nature même en action. Toutes sont révélatrices du Moi ^ des mouvements de l'âme de l'individu; et le sousentendu de ce regard d'homme qui se l)ride en parlant à une femme , le sous-entendu de cette interrogation d'un ])out de nez, le sousentendu de ce sourire, vous le lirez à première vue sans que la légende de Gavarni ait besoin de vous le dire. Chacun de ses personnages affiche sur son visage son caractère , ses instincts , son tempérament, presque son état (1), et révèle à

(1) Gavarni était un profond connaisseur des individus, à première vue. Morère nous racontait que, dans les cafés où Gavarni allait avec lui, il avait un sens divinatoire pour dire, sans se tromper, l'état, la profession des {jens qui étaient là. Il arriva souvent à Morère de rencontrer, quelques jours après, dans la rue, ces mêmes gens avec les instruments de la profession que Gavarni leur avait attribuée.

l'observateur le diafjnostic de ses passions et de ses habitudes morales. La vieillesse, ]iar exemple, n'est jamais, dans son œuvre, l'éternelie et banale tête d'expression du vieillard et comme un masque tout fait qui va à tous. Elle a ses nuances, ses manières de ruine et ses degrés de mort. Elle ne fait que sculpter plus profondément les traits de ceux-ci, elle abâtardit les traits de ceux-là. Il Y a des visages qu'elle a émerillonnés, et où les restes de la sensualité sont une (goguenardise. Tantôt elle est la belle vieillesse dont l'âme semble respirer dans un sourire de grand-père; tantôt la vieillesse chauve de l'argent et sa ligure fermée â clef; tantôt encore la vieillesse de l'expérience, où l'âge et la vie ont dégrossi dans les chairs le fin profil de l'ironie.

Aussi nettement qu'il a exprimé les variétés de la vieillesse de l'homme, Gavarni exprime les diversités des décadences de la femme. Il rend les différences d'un passé de débauche avec un passé de misère, et empêche toujours de les confondre. liCS dégénérescences des individus ont des caractères spéciaux et désignatifs. Il y a dans la tourmente de cette face, dans l'écroulement de ces traits, ou de la souffrance, ou du chagrin, ou de l'hébétement alcoolique. Partout ou retrouve chez lui cette particularité des expressions propres à chacun, et cette dissemblance, admira-

blement saisie, des manifestations d'un même mouvement chez deux natures différentes. Met-il en présence deux colères de peuple? il opposera à la force brute qui rugit, en grinçant des dents dans un mufle de Goliath, la rage blanche serrant les lèvres du petit savatier qui médite un ranmssement de jambe. Et il différenciera aussi i:>ien les têtes et les physionomies mondaines que les têtes et les physionomies du populaire : cet élégant sera « le beau » , cet autre « le bellâtre » . C'est par là que le dessinateur donnera à son œuvre, par une observation merveilleuse, par une physiognomonie pratique digne de Gall et de Lavater, la variété continue et intarissable de ses types.

Le geste aide encore à cette vie de la physionomie. Le corps a ses mœurs que font et défont les civilisations. Ce que sont devenues aujourd'hui ces lignes extérieures, — grandies et roidies à Rome par l'existence en plein air et à la dure, en poses héroïques et à grands plis ; ces lignes ondulantes , tortillées , gracieusées sous le crayon des dessinateurs du dix-huitième siècle, — son œuvre en donne l'image d'après nature. Le crayon deCavarni a saisi au vol les allures du corps moderne, dans la mélancolie , la fatigue , l'étrange lé, le sansfaçon, le nonchaloir et le débraillement de son

repos et de son mouvement. Voilà nos bras, nos jambes, nos torses, nos renversements, nos horizontalités, nos accoudements, notre marche et notre pas; toutes ces postures lâches où nous nous complaisons ainsi que dans des pantoufles faites ; un portrait en pied pour lequel le dix-neuvième siècle a posé comme il était dans la rue, dans sa chambre, sans prendre une pose.

Ce sont les mollets sur les poêles de fonte encore tièdes , les index interrogeant l'argent de la poche d'un gilet, les mentons qui jouent avec le pommeau d'une canne, les doigts distraits qui usent le bois de la table d'un cabaret, le salut peureux de l'huissier, la façon sinueuse et contournée dont la jeunesse dorée attache le bouton de son gant, le geste poissant et attoucheur de la canaille.

De la femme, il sait par cœur les ondulations, le souple manège de la taille , la chatterie de ses caresses, et les remuements diaboliques de sa jupe. Comme elle est là, dans toutes les attitudes qui développent les voluptés de son corps ! — au lit, avec les coquetteries du sommeil sur l'oreiller qu'il creuse; ou bien, éveillée et les yeux ouverts, se faisant une couronne de ses deux bras croisés sur sa tête ; ou bien encore les deux genoux levés soulevant le drap, devenu le pupitre de la correspondance amoureuse! Et comme Gavarni la représente bien chez elle , dans ses paresses son-

geuses, dans les rêveries de coin de cheminée, dans la mimique intime de sa grâce moderne!

Le costume ajoute sa physionomie à la physionomie du visage, du geste, de l'attitude. Le vêtement dit l'histoire, le passé, le caractère, la situation sociale de l'individu qui le porte. Ses f)lis parlent, sa coupe raconte, ses trous avouent. Ce que l'homme communique de lui-même à tout ce qui l'habille, Gavarni l'exprime. Il annonce et révèle une existence dans un habit, une redingote, une blouse. Entre ce paletot et cet autre, il met un monde, un quartier, trois étages. La redingote de l'ouvrier, courte aux manches et ropnée par derrière, contraste avec la redingote où les vieux propriétaires se pelotonnent comme dans une guérite. Il y a des mises douteuses par le je ne sais quoi des mises douteuses. Un pantalon sort de chez le grand tailleur, un autre est le pantalon coupé par un portier. Le fichu honnête et le fichu déshonnête ne se confondent jamais, pas plus que la robe décolletée de la femme comme il faut, avec la robe décolletée de la femme comme il en faut.

Vous avez toute la gamme des gilets, du gilet plastronnant au gilet à petit collet droit du faubourien, toutes les cravates, de la cravate en ficelle à la cravate en rabat où pose une épingle

en diamant. Des gants, les uns sont le moule de la main, les autres fi^fjurent un crustacé à cinq pattes. Les chapeaux ont tous les âj^es, tous les styles, tons les aspects, tous les gondolements et tontes les déformations ; ils vont du chapeau de soie garni de cuir blanc au feutre cabossé que la marchande de vieux habits promène sur sa tête. Et puis mille autres chapitres : le chapitre intime des pantalons à pied et des robes de chambre patriarcales, bonasses, sabreuses, qne sais-je? la robe de chambre du colonel de hussards aussi bien que la robe de chaml^re dn petit rentier du Marais.

liC décor de ce monde, le fond mobile et changeant sur lequel se détache toute cette humanité, le chez soi et la rue n'ont pas été négligés par Gavarni. Il a voulu que son peuple parisien fût représenté dans les milieux exacts et précis où se passe et s'agite sa vie. Il a placé ses personnages comme au cœur de leurs habitudes, les a entourés des accessoires de leur bonheur ou des meubles de leur misère, comme dans la patrie nue ou dorée de leur existence. I^a borne, le trottoir, le mur, le lambris, la chaise, les rideaux parlent au second plan des hthographies de Gavarni, aussi éloquemment que parlent au premier, l'habit de 1 homme et la robe de la femme.

Ils sont aussi significatifs , aussi dénonciateurs ; un détail, un rien, un coin entrevu derrière une scène, en complète le sens et en accentue la réalité.

C'est une sorte de théâtre mobile, de lanterne magique des intérieurs : — des entre-sols mystérieux avec le clair-obscur des alcôves, leurs portières tombantes, leurs potiches ventrues, leurs ""cadres lourds, leurs tapis sourds; — le poêle en fonte des petites gens avec une bouteille vide servant de poids à la clef, portant les pauvres reliefs et le pain éventré; — les jardins des mansardes fleurissant dans des pots à tisane ; — les comptoirs de marchands de vin, reflétant dans le poli de leur étain, le bleu, le sacré-chien et l'armée des fioles pailletées de lumière; — les portraits de maris en uniforme de gardes nationaux, perchés au-dessus du canapé conjugal, comme des épouvantails au-dessus d'un arbre aux fruits mûrs.

Le théâtre change et change encore. Maintenant viennent et défilent les désolées perspectives des quais glacés et la file des maisons noires alignées à la marge du ciel gris , — les palissades des maisons en construction; — les pierres de taille en attente dans les terrains vagues ; — les antichambres avares du mont-de-piété; — les pianos logés dans les soupentes des portiers; — les cheminées de vieilles femmes où des oiseaux empaillés moisissent sous un globe. La coupe d'un

taudis vous montre une vieille paire de bottes adossée à une malle qui bâille; — la garg^ote, ses patères d'où pendent d'honnêtes parapluies; — l'étude, ses chapeaux déformés qui pleuvant la graisse sur les affiches de vente. Après quoi, nouvelles toiles de fond : les grabats sur lesquels file par une tabatière un jour terne; — les tables tachées des cafés; — les profils d'oreillers où niche, dans un pli, une carte oubliée de la dernière bonne aventure ; — ^ les miroirs cassés des mansardes, derrière lesquels est passé un brin de buis bénit, — le fin fond des aspects et des logis de Paris !

Et la comédie de Gavarni passe-t-elle la barrière comme un Dimanche qui va aux champs? ne croyez pas à la Nature, aux grands arbres, aux prés feutrisés, aux sources fraîches; — elle côtoie les hauts murs des chemins de ronde, elle s'achemine le long des lignes géométriques des fortifications. Le génie parisien de Gavarni la fait vaguer dans la campagne de plâtre de Paris. Il l'accoudé aux tables boiteuses des guinguettes, sous la tonnelle où meurt, ficelée, une maigre plante grimpante. Il l'assied, entre un octroi et un bureau d'omnibus, dans un de ces jardins ridicules où l'ombre du chapeau de paille du propriétaire est la seule ombre du jardin. Il la fait aller et venir dans les perspectives grises d'un ho-

rizon de banlieue , fermé par les maisons lépreuses des maraîchers, les toits de fabrique surmontés de la cloche du travail, les obélisques de brique qui crachent au ciel la fumée du noir animal. Sur sa tête, il met un ciel de pluie, roulant de lourds nuages blancs, sous ses pas une herbe rare, foulée, meurtrie, talée, l'herbe qui pousse sous les pieds et les détritus des industries, dans l'espace mort, la zone de stérilité, le désert suspect que créent autour d'elles les grandes capitales.

Cette science , ce bonheur, cette magie du procédé, cette pénétration de l'observation, la peinture fidèle de la physionomie, du geste, du costume, du décor : tout cela n'est pas assez pour l'animation de l'œuvre de Gavarni. Les hommes, les femmes, les enfants que son crayon met en scène, parlent comme parle l'homme, comme parle la femme, comme parle l'enfant, comme l'Argent, comme la Misère, comme l'Amour, comme l'Esprit de Paris.

Une femme du peuple dira :

— Mon homme... un chien fini... mais le roi des hommes !

Une débutante au théâtre dira :

— Je VOUS garde un coupon pour Chantereine jeudi, mon petit Charles. Je joue « la Fille d'honneur » .

— Ça sera drôle !

— Tous mes amis y viennent.

— Ça sera plein!

Un pochard dira :

— Que veux-tu, Zénobie, chacun a sa misère! Le lièvre a le taf, le chien a les puces , le loup a la faim l'homme a la soif!

— Et la femme a l'ivrogne.

Un vieux bonhomme dira :

— IM'ame Norine !

— Hein?

— Y a quarante ans, je croquais les pommes vertes et je n'haïssais pas les femmes mûres !

— Après...

— Après? quand j'ai aimé les pommes

mûres, j'ai aimé les femmes vertes.

— Vieux passionné!... allez donc manger vos pommes cuites!

Un masque dira :

— Baste! quand tu me donnerais un peu de sentiment pour ce soir. . .

— Ça l'use!

Un vieux monsieur dira :

— Les lorettes, moi, j'aime ça : c'est gentil

comme tout, ça ne fait de mal à personne ! . . . quoi ! des petites femmes qui...

— Qui gagnent à être connues.

Un jeune homme dira :

— Ah ! que c'était une riche nature de femme ! jolie, tout cœur! pleine d'esprit... et si hon garçon !

* — Ça , c'est vrai. . . enfin ! ... il y en a d'autres ! Un père dira :

— Ah ! tu me reconnais pas aux Champs-Elysées quand j'ai pas ma redingote!... Mais, malheureuse enfant, quand t'es venue au monde..., toi, qui t'a reconnue?

Une blonde et lymphatique lorette dira :

— Ah! je te prie de croire que l'homme qui me rendra rêveuse pourra se vanter d'être un rude lapin !

Un manieur d'argent dira :

— Si l'on avait assez de fonds pour acheter toutes les consciences qui sont à vendre... les acheter ce qu'elles valent et les revendre ce qu'elles s'estiment... , caserait, ça, une belle affaire.

— Ah ! fichtre !

L'artiste mettra au bas de ses dessins toutes les phrases, les ironies, les blagues du dix-neuvième siècle. Et ce ne sera pas le moindre des étonnements de là postérité que tous ces tableaux soient des tableaux parlants, que toutes ces images aient

une larijwue et une voix, et que le miracle soit renouvelé au bas de ses lithographies des paroles dégelées dans l'air, au dire du ciu-é de Meudon.

Car Gavarni a écrit la langue parlée comme nul autre. Point d'auteur qui ait saisi au vol d'une façon pareille la parole humaine. Ses légendes, on ne les lit pas ; il semble qu'elles vous tombent dans l'oreille du bout d'un salon ou d'un coin de rue. Tout jeune, il avait eu le goût et la curiosité des mots frappés , des expressions peintes , des manières de dire pittoresques. Sur un calepin de ses Voyages aux Pyrénées , on lit : « Etudier les enseignes et les noms de Bigorre. « Et cela ne s'arrête pas à des noms. Il note quelquefois sur ses cahiers le tour d'une construction de phrase dont l'originalité l'a frappé. Toute sa vie, il se livre, dans ses journaux, à un grand travail sur le désossement des mots pour les effets comiques, à des recherches de synonymie bizarre , de calembours, de dictons estropiés. 11 essaye toutes les décompositions d'un mot : madame de Pignonac, Pignonet, Pignoneuf, etc. Il fabrique des noms avec des participes passés : par exemple , mademoiselle Ida Hérissé. Toute sa vie, il écoute la parole de la correctionnelle : l'école du dialogue.

N'avez-vous pas rêvé parfois une sténographie de l'idiome courant, usuel, débraillé, qu'un peuple et un temps emportent avec eux? une sténo-

graphie de la langue parlée et causée? cette langue dans la langue, inacadémiqne , mais véritablement nationale, et qui a les bonnes fortunes et les couleurs d'un argot; toujours retrempée, reforgée, enrichie, recréant la grammaire, faisant loi de son besoin, drue et pleine de nuances, éclatant en ces tropes qui enchantaient le grammairien Dumarsais, absorbant tout, jaillissant de tous : — cette langue, véritable confluent de mots, de phrases, de façons de dire, des dix mille patois parisiens qui roulent sous le français écrit^ officiel, inventorié et châtré, des dictionnaires et du livre? La légende de Gavarni est cette sténographie.

Puis, chez Gavarni, les apostrophes, les balivernes, les dialogues ne sont jamais des phrases. Ils sont toujours luic parole. Ils ont les coupures, les réticences, la syntaxe au petit bonheur, le flux , le désordre et l'éclair du verbe sous le coup d'une émotion ou d'une pensée. Ils ont l'essoufflement même de la voix.

On entend ces deux enfants, l'un juché sur un mur, l'autre en sentinelle d'en bas :

— Jean-Marie!

— Hein?

— Y en a-t-i' des abricots?

— Y en a , mai' y a des chiens !

— Allons ! viens , Jean-Marie ! . . . Gros , Jean- Marie, les chiens?

— Tout gros.

— Viens, j'te dis, Jean-Marie, c'est pa' à nous, ces abricots...

On entend se conclure un mariage entre cet homme et cette femme :

— Tiens, Fanny, c'est pas tout ça; t'es honnête, t'as rien, t'es ce qui me faut; comme aussi bien c'est moi qui te faut... Ça te va?... Ça y est!... viens boire un canon.

On entend la colère éloquente de ce mari du peuple rossant un amant de sa femme.

— Ah! t'aimes les femmes... Eh bien, prendsen une... une vraie, à la iNIairerie... à Saint-Leu... à la barrière, et tout... fais-y des moutards, et travailles comme un chien pour... leur bailler la pâtée... et s'il vient un méchant moderne... comme l'es... pour te la... reluquer... prends-lemoi par les faces... et... tu y en flanqueras! tu y en flanqueras ! . . .

C'est, je vous dis, la parole comme elle parle, le langage de source de la Comédie et du Drame, — où nos comédies et nos drames feraient bien d'aller apprendre à parler la passion.

Il est utile d'établir ici que toutes ses légendes sont de lui, entièrement de lui, uniquement de lui. Il avait un certain amour-propre, une espèce de coquetterie d'orgueil à les trouver, à les créer lui-même. Celles qui lui arrivaient à l'oreille, — et

il en entendait souvent de charmantes , — il se contentait de les raconter, mais il ne les employait pas. C'est dire qu'il n'eut jamais de collaborateur pour ses légendes Et un jour, ayant lu dans un petit journal que ses légendes lui avaient été fournies par Théophile Gautier, Alphonse Karr, etc., ij nous dit : — « La vérité tout entière là-dessus, la voici : il n'y a que deux légendes dans mon œuvre qui ne soient pas de moi. Une est de Karr. Ce sont deux étudiants faisant leur toilette; au bas, Karr a écrit : « Oreste et Pylade seraient volontiers morts l'un pour l'autre; mais ils se seraient brouillés s'ils n'avaient eu qu'une cuvette et un pot à l'eau. » Une autre est de Forgues. C'est, autant que je me souviens, une femme masquée et assise dans un de mes carnavals. Il a mis à peu près :

Toi qui t'en vas au Ijal Cliicard, Tu rêves Don Juan , tu trouves Chicandard.

« Et puis, Philipon, qui a dérangé quelques mots de mes légendes des Coulisses. Et c'est tout. »

Un soir que nous parlions à Gavarni de ses légendes et que nous lui demandions comment elles lui venaient.

« Toutes seules , nous dit-il ; j'attaque ma pierre sans penser à la légende , et ce sont mes person-

nages qui me la disent... Quelquefois, ils me demandent du temps... En voilà qui ne m'ont pas encore parlé. » Et il nous montrait les retardataires, des pierres lithographiques adossées au mur, la tête en has.

Contrairement à ces paroles de Gavarni, déjà données par nous dans D Après nature, et que citait M. Saiute-Beuve dans son article sur Gavarni de ses Nouveaux Lundis, M. Yriarte, à propos de la trouvaille de quelques légendes inédites, affirme que M. Sainte-Beuve a pris l'exception pour la règle, en avançant que le dessin précédait la légende. Nous opposerons à l'affirmation de notre sympathique contradicteur, ces autres paroles de Gavarni, qui sont textuelles :

« Je tâche de faire dans mes lithographies des bonshommes qui me disent quelque chose. Oui, ils me disent ma légende. C'est pour cela qu'on les trouve si bien en scène, avec le geste si juste. Ils me parlent, ils me dictent. Quelquefois, je les interroge très-longtemps, ceux-là finissent par me lâcher mes meilleures , mes plus cocasses légendes. Quand je fais mon dessin en vue d'une légende faite, j'ai beaucoup de mal, je me fatigue; et cela vient toujours moins bien: les légendes poussent, dans mon crayon, sans (jue je les prévoie ou (jue j y aie pensé avant. »

Gavarni partait en 1847 pour l'Angleterre (1), précédé par sa réputation et un renom d'élégance.

L'aristocratie avait une curiosité de son talent; et les familiers de la cour racontaient que les œuvres du dessinateur français étaient une des grandes distractions du palais de Windsor : que la Reine et le prince Albert passaient des matinées, accroupis comme des enfants , sur le jjarquet d'un petit salon jonché de ses lithographies, où ils les triaient, les choisissant à quatre pattes, puis les découpant et les collant dans des albums.

LXXXYI

En arrivant à Londres, quoique Gavarni eût du noir dans les idées et le souci d'affaires qui faisaient de son vovage en Angleterre un exil de France pour quelque temps , le dessinateur était rattaché au goût de son art et repris de l'envie de

(1) Gavarni partait de Paris le 21 décembre 1847, débarquait à Folkstone le 23, et allait coucher le soir à Londres.

crayonner devant l'originalité et l'excentricité des personnes et des choses anglaises. La curiosité de l'artiste, surexcitée par le neuf du spectacle, passait en revue les professions typiques, les industries en plein vent, les plaisirs, les jeux, les divertissements nationaux, et enlevait ces croquis si exacts, si fidèles, si anglais : croquis paraissant dans Gavarni in London, ou publiés par Vlllnstrated London News, Y Illustration française. Il faisait défiler devant les Français ignorant Londres : le Marchand de pommes de terres cuites à la vapeur, accoudé sur sa machine de fer-blanc d'où s'échappe un filet de fumée; le Marchand de pocket-book, avec sa tête suspecte; V Enfant loué, juché sur le dos d'une pauvresse au regard tors; la Marchande de lavande, Y Invalide de Chelsea, etc. A ce vieillard chauve, la tête entre ses genoux, qui cache sa figure d'une main tendue pour l'aumône, il opposait la haute fashion, ces femmes de lumière, ces blondes aux chairs lactées, suivies du grand domestique poudré, avec le chapeau à cocarde, l'habit à la française, la canne haute à la main. Après la salle sombre d'un public- house, où des femelles à tignasse dépeignée et vêtues de trous buvaient à pleins pots , devant la table où posaient leurs pipes éteintes, — venait le Théâtre-Italien, où la beauté fine et hautaine d'une ladv baignée de ses longues

boucles s'étalait sur un rebord de loge. Dans une grande planche, il représentait le caïman massif, qui a fait marcher toute la journée ses robustes chevaux avec le brusque : Now tlien ! et qui , rentré à la maison, voit sa femme, à la délicatesse gracieuse, lui apporter un pot de bière, tandis que son fils, à demi étouffé sous son lourd chapeau , s'essaye à brandir son grand fouet.

Un autre jour, il donnait les aspects des tavernes de Bower-Salon, Eacjle-Taveni, Tète de Garrich, où Nicholson parodiait la justice et amusait les buveurs de grog par l'invention de procès en adultère des plus croustillants, joués avec un faux tribunal , de faux témoins , de faux accusés, et de faux serments sur la Bible. De la ville aux cinquante mille voleurs, il exprimait d'une manière saisissante Voiusin, le marmot voleur explorant avec une baguette les poches des paletots entre-bâillés ; — le faux marin, exploitant la confiance qu'inspire en Angleterre une ancre estampée sur un bouton de métal, le costume de Jack; — le swcll-mob, une silhouette où on sent le juif; — le pick-pocket supérieur, le faux dandy fréquentant tous les lieux de plaisir, les bains de mer, les meeting : une classe qui a des spécialistes, comme le voleur qui, posté à l'entrée de l'orchestre du Théâtre de la Reine , ne vole uniquement que les épingles de cravate; —

le voleur à la tire, huzmnn, avec sa coiffure à la Bendigo, la fleurette à la bouche, l'œil quêteur, muni d'un ongle d'acier qui s'adapte à son index, et avec lequel il coupe les poches de gilet. Gavarui nous montrait encore le hiiznian, les jours de pluie, monté en omnibus, deux honnêtes mains dépassant son wa ter p roof et. reposant innocemment sur ses genoux, — de fausses mains, — tandis que les vraies travaillent les poches des voisins.

Et quels expressifs dessins que les dessins qu'il consacre aux combats de rats et où il a si bien rendu le chien terrier et l'éveil de sa petite tête , — le Rat calclier (chasseur de rats), l'homme à tablier prenant les rats dans une cage; — le Time keeper (le juge de la durée du combat); — The ^performance (la lutte et les spectateurs) ; — enfin le P/f (enceinte), ce dessin si bien disposé qui fait tableau. Dans un coin, s'accumulent l'un sur l'autre des rats effarés; dans un autre coin, une montre dans la paume de la main, et devant, en l'air, deux mains suspendues prêtes à laisser tomber dans le pit un terrier dont les oreilles toutes droites projettent leur ombre sur le bois de la barrière.

Passons à ces dessins de la boxe et des boxeurs , à ces croquis if après nature à la taverne de John Durn, à ces deux fifjhters célèbres, ces têtes car-

rées et massives, aux. cheveux courts, aux cous de taureau enveloppés dans des cache -nez de laine, aux surfaces de la face comme aplaties à coups de poing. Et encore les trois dessins du Combat j du Vaincu, du Vainqueur.

U Illustration, qui donnait ces dessins de la boxe, annonçait pour le mois de juin 1850 une rencontre entre Bendigo, le champion de l'Angleterre, et Tom Paddock. Gavarni assista à cette lutte, et il nous faisait un soir le récit de ce fujht célèbre dans les annales du ring :

« Le billet coûtait une livre, payée d'avance... Un convoi spécial, — car la boxe est maintenant défendue, mais sans pénalité, — un convoi qui court toute la journée jusqu'à la rencontre de la limite de deux comtés, de façon que si la police arrive, on se sauve sur un autre comté. Dans le train... oh!.., les plus éminents filous... la fine fleur des j)ick-j)ockets de Londres, comme je l'appris par l'absence de mon porte-monnaie.

» A MildeuhalljOn s'arrêta. Il était huit heures. On se mit à faire le ring avec des cordes autour de pieux, la plus basse à deux pieds du sol, la plus haute à quatre pieds. Au centre du ring , on

traça un rond sur la terre. Un coin fut donné au second et au porte-bouteille de Paddock, l'autre au second et au porte-houteillc de Bendi{jo.

» Cinq shellinjTs autour du ring, et on vous vend un petit paquet de paille pour regarder, un genou en terre... Ça, c'étaient les f^^entlemen. Derrière, une populace immense; la boxe avait été annoncée d'avance à Castfe-Tavern et à Bell Inn. Il s'agissait, s'il vous plaît, de la ceinture de champion de l'Angleterre que portait alors Bendigo, le successeur de Caunt, de Deaf, de Burke et de James Ward, le fameux Bendigo, qui a donné son nom à des bonnets de là-bas, et dont le portrait a été publié par la Boxiann.

» Les deux champions étaient arrivés en voiture du débarcadère, dans d'excellentes conditions. Et ils pesaient le poids stipulé. Et l'on ne savait pns lequel était le meilleur des deux. On disait autour de moi que leur entraînement avait été consciencieux; qu'ils s'étaient privés pendant un mois de spiritueux, déporter, d'oignons, de poivre, et... d'amour! fi'avant-veille, ils avaient pris un grain d'émétique avec vingt grains d'ipécacuanha dans une infusion de camomille

» Bendigo était donc le champion de l'Angleterre. L'autre était un paysan d'Ecosse; ses cheveux, frais coupés, laissaient voir une ligne blan-

châtre sur la- peau tannée de sa nuque ; il avait vendu son champ et pariait toute sa fortune contre Bendigo... Alors on noua le mouchoir de couleur de Paddock , le mouchoir de couleur de Bendigo, chacun au haut d'un pieu, aux extrémités du riiKj. En face l'un dç l'autre, les deux boxeurs , nus jusqu'à la ceinture, une petite culotte jusqu'aux genoux. Les seconds examinèrent les clous de leurs chaussures. — Puis il y eut là un moment... ah!... Ils se regardèrent. Bendigo vit Paddock, et devint vert... vert », répéta Gavarni en s'arrêtant un instant. Il reprit : « Imaginezvous un casse-noisette de Nuremberg, avec des dents jaunes, larges, plates, un machinal rire éternel, deux yeux gris enfoncés, qui avaient l'air de couver son adversaire du bout du riivj, pendant qu'il roulait tranquillement ses biceps... enfin, selon le mot des Anglais, un homme de résistance. Ils allèrent l'un à l'autre, se donnèrent la main sous les mains de leurs champions croisées par-dessus les leurs. Puis ils s'entamèrent. Au premier round, Paddock lança un violent coup de poing, de la main gauche, sur la mâchoire de Bendigo. Premier sang et premier coup en faveur de Paddock. Sous une petite tente faite avec des mouchoirs sur des baguettes, le second et le porteur de bouteille de Bendigo le font boire et l'épongent avec du vinaigre. A la tren-

tième seconde, j'entends l'arbitre qui dit : Time! et je vois Bendigo debout devant Paddock et son étrange rire. La lutte reprend...

» Ah! un joli détail que je vous passais. Pendant les round, les porteurs de bouteilles font pleuv^oir de leurs bouches, sur les reins des deux champions , une pluie fine absolument comme d'une pomme d'arrosoir. Il y eut des round, et encore des round. On ne se figure pas, quand on est là , l'intérêt inhumain et presque cruel qui vous empoigne... Je crois que ce fut vers le vingtième que Paddock lança un coup de poing dans l'œil de Bendigo, qui enfla, à l'instant, comme une orange. On ramena Bendigo, qui n'y voyait plus, sous la petite tente. Le second fendit sa paupière tuméfiée... J'entends encore le terrible : Time! qui jeta Bendigo devant Paddock, dont les poignets étaient devenus violets et qui souriait toujours de son terrible sourire. Et puis des round, au bout desquels on raclait la langue de Bendigo, et on exprimait dessus du jus de citron. Enfin, au quarante-septième, on vit que Bendigo faiblissait. Les connaisseurs lui rendaient pourtant la justice qu'il était praticien, et qu'il faisait tous ses efforts. Paddock continuait à l'assommer.

» — Mais il va le tuer, dis-je à mon ami l'Anglais.

)) — Oh ! oui, mais il perdra. Vous allez voir.

284 GAVAR>'I.

5) Les amis du champion d'Angleterre, voulant lui gagner plus que sa demi-minute de repos, se mirent à crier que Paddock avait quelque chose dans les mains. Paddock, pour toute réponse, ouvrit, à la vue de tous, ses larges mains, et, les fermant aussitôt, il ramassa Bendigo de deux coups de poing, l'un dans la mâchoire et l'autre dans le creux de l'estomac, qui le jetèrent à la renverse sur la corde du ring. Mon ami l'Anglais avait eu raison : Paddock était vaincu. — C'était un traître coup! Foui bloiv, à ce que décida le grand juge de toutes les choses du ring, le directeur du Bells^ life. On m'a dit depuis qu'il avait de sérieuses raisons pour conserver la ceinture de champion à Bendigo. Et, en revenant, je vis derrière le vainqueur qu'on emportait presque mourant, le vaincu, ce grand diable, de Polichinelle d'Ecosse, arpentant la route avec des enjambées énormes, ses poings levés et menaçants, qui avaient l'air de vouloir boxer le ciel, et toujours avec ce rire qu'on eût dit taillé dans du bois... Et voilà, mes enfants, ce que c'est là-bas, cette machine-là! »

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