‹ Gavarni; étudeChapitre 4 sur 14 · I. Lettre de Gavarni à sa mère. E. et J. de Goncourt, p · texte numérisé non relu

I. Lettre de Gavarni à sa mère. E. et J. de Goncourt, p

lu GAN'AKM.

tratcur par raison et un peu par nécessité, un temps déjà bien éloigné; il se montrait à M. Leleu plein d'enthousiasme, plein de jeunesse, émerveillé des beautés qui l'entouraient, causeur charmant cl inépuisable, aussi s'explique-t-on très -aisément que cet inconnu, ({iii était venu solliciter une place des plus modestes, n'ait pas tardé à obtenir ce qu'il désirait. Al. Leleu le logea chez lui, l'attacha à sa personne en qualité de commis et accorda d'autant plus volontiers à Gavarni ce qu'il lui demandait, qu'une vive sympathie s'était immédiatement établie entre l'artiste et le fonctionnaire. Lorsqu'il entreprenait ses excursions dans les montagnes, M. Leleu emmenait Gavarni ; celui-ci dessinait d'après nature ou se contentait d'admirer ce qu'il avait sous les yeux ; il reproduisait sur son album les costumes pittoresques des paysans et des paysannes que le hasard lui présentait ; et, s'il ne rendait pas à la direction du cadastre des services signalés, il faisait passer de bonnes heures au directeur, qui n'aurait eu garde de se plaindre des fantaisies peu administratives de son collaborateur.

GAVARM. II

Gavarni visita ainsi, en compagnie de M. Leleu, toutes les Pyrénées. Toujours en route, ne se refusant aucune ascension, fûtelle même des plus périlleuses, il satisfaisait son goût pour l'extraordinaire et courait à la recherche de l'inconnu avec des joies d'enfant. Il écrivait continuellement à sa famille qu'il était sur le point d'aller la retrouver, et remettant de jour en jour le moment du départ, il recommençait une excursion qu'il avait déjà faite ou en entreprenait une nouvelle. Accoutumé jusque-là à mener une existence qui lui était à charge, il avait trouvé dans ce beau pays la réalisation de ses rêves 5 il avait été accueilli avec une bienveillance toute paternelle dans la maison du directeur du cadastre; il avait pu subvenir aux impérieuses nécessités de la vie en satisfaisant ses goûts : quoi de plus pénible, dès lors, que la pensée de quitter ce séjour pour aller se plonger dans une vie de lutte et de travail ingrat? De Paris, d'ailleurs, une commande inespérée lui arriva. Blaisot, à qui Lamésangère avait confié son intention de publier une série de costumes de femmes, lui recommanda chaude-

13 GAVA RM.

nictit l'artiste, qu'il avait autrefois employé. Lamésangère se mit en rapport avec Gavarni, lui expliqua longuement ce qu'il voulait, et lui indiqua le prix qu'il entendait mettre à cette publication. L'artiste accepta les conditions oflertes, — chaque dessin était payé trente-cinq francs, il devait y en avoir cent, — et se mit à l'œuvre. Dès qu'il eut termine dix dessins, il les envoya à Lamésangère, qui les transmit à un graveur nommé Gatine, chargé de les reproduire; mais ces dessins furent jugés insuffisants et le traité ne tarda pas à être rompu amiablement entre le dessinateur et l'éditeur. Gavarni à ce moment avait livré trente dessins, qui, après avoir été gravés, furent mis en vente coloriés à la main.

En même temps que cette série de travaux, sur laquelle il comptait, venait à lui manquer, Gavarni recevait de sa mère des lettres de plus en plus pressantes ; elle souhaitait ardemment revoir son fils qui depuis longtemps déjà l'avait quittée , et elle exprimait avec toute l'énergie de la tendresse la joie que ce retour lui causerait. Gavarni ne sut pas résister aux désirs de sa mère. Bien

qu'il lui coûtât beaucoup de s'éloigner des Pyrénées, et qu'il se présentât toujours à son esprit une bonne excuse pour retarder ce départ, il boucla ses malles, serra la main de M. Leleu, dit adieu à ces montagnes qu'il avait parcourues en tous sens et arriva à Paris le 15 mai 1828. « Je viens de traverser une partie de Paris, écrit-il sur son journal \ aujourd'hui, jour de l'Ascension. Que d'émotions, de souvenirs j'ai retrouvés dans chaque chose ! la succession des sensations que j'éprouvais semblait, à chaque objet nouveau, chasser im souvenir de ma pensée trop pleine... Ils reviendront, ils sont si jolis!... Pas tous... Dans quelques heures, je vais revoir ma mère... Quelle agitation!... Je ne sais plus quoi dire... Je ne sais pas ce que je pense. »

Pendant l'année qui suivit ce retour à Paris, Gavarni passa presque tout son temps hors de chez lui. Il renouvelait dans cette ville, dont il rêvait d'être un jour l'historien, les excursions qu'il avait faites naguère dans les montagnes ; il voulait tout voir, tout connaître ;

Page 1