‹ Gavarni; étudeChapitre 5 sur 14 · GAVA KM · texte numérisé non relu

GAVA KM

sa curiosité n'était jamais satisfaite. Dans les rues, sur les boulevards, dans les salons ou dans les bals publics, il étudiait en observateur ce qu'il voyait, entassant dans sa tète souvenirs sur souvenirs et se préparant ainsi à reniL'itrc sous les yeux de ses contemporains ou à leur révéler un coin de la société parisienne. 11 dessinait des costumes; — c'était de ce coté que son talent se dirigea tout d'abord, — il rêvait de donner aux vêtements des hommes et des femmes une forme nouvelle ; les dessins que lui avait commandés Lamésang-ére l'avaient mis en goût; il continuait dans cette direction les études qu'il avait faites dans les Pyrénées; mais, bien que ces dessins fussent d'une rare élégance, il ne tirait en réalité qu'un bien mince profit de son talent et ne laissait pas, à certains jours, d'être assez inquiet de l'avenir. Une circonstance fortuite vint calmer, momentanément du moins, cette préoccupation. Un de ses amis qui connaissait Susse, lui proposa de mettre sous les yeux de ce marchand de tableaux, alors fort en vogue, quelques-unes des aquarelles qu'il avait vues chez lui. Gavariii accepta, et, à quelque temps de

là, porta timidement à Susse, a qui sa visite avait été annoncée, deux dessins qu^il venait de terminer. Susse les regarda avec attention,

les trouva de son goût et consentit à les acquérir, à la condition que l'artiste les signerait. Celui-ci , après un moment d'hésitation, prit une plume, et comme s'il eût été subitement inspiré par le souvenir des beaux jours qu^il avait passés dans les Pyrénées, il inscrivit au bas de ces dessins le nom d'un des sites qui l'avaient le plus vivement impressionné 5 il signa Gavarni, et ce pseudonyme fortuit devait dans l'avenir faire complètement oublier

i6 GANAHM.

le nom de Chevalier, qui seul, le jour de la naissance de l'artiste, avait été inscrit sur les registres de l'état civil.

Les amateurs qui virent à la devanture de Susse les dessins de ce nouveau venu ne tardèrent pas à être séduits par le charme singulier de ce crayon fin et précis , par l'esprit de ces figures habillées coquettement et adroitement coloriées. On se demanda quel était cet inconnu, d'où il venait, où il avait étudie? Les mieux informés d'ordinaire ne savaient que répondre aux questions qui leur étaient adressées. La curiosité ainsi déçue est généralement très-profitable à celui qui l'éveille. On croit se décerner im brevet de connaisseur en se hâtant d'acquérir, pour les exposer aux regards de ses amis, quelques-uns de ces ouvrages encore peu répandus, et l'artiste qui, la veille, n'aurait pas eu pour ses œuvres un acheteur, en trouve promptement plus qu'il n'en peut contenter. C'est ce qui arriva pour Gavarni. Susse, qui avait vendu très-vite ces deux dessins, en demanda d'autres, et si l'artiste n'y avait pris garde, s'il n'avait eu un désir bien arrêté de pousser plus avant ses

études, il aurait pu, en se laissant trop facilement séduire, compromettre sa carrière. Il n'en fut rien. Plus il voyait que son talent était apprécié, plus il s'efforçait de bien faire. Dans Fatelier que Gavarni avait loué à Montmartre, au mois de juillet 1829, il travaillait sans relâche d'après nature. Lorsque les modèles lui manquaient, il mettait à contribution ses parents et ses amis j il dessinait tout ce qui lui tombait sous les yeux, hommes, femmes, enfants, animaux, paysages, intérieurs, objets mobiliers ou autres; lorsque, dans ses courses, il voyait une vieille masure qui menaçait ruine, un coin pittoresque, une maison de campagne bien située ou bien coquette, il en conservait le souvenir sur l'album qui ne le quittait jamais : il étudiait le paysage dans les beaux jardins qui couvraient encore à cette époque le revers de la colline au haut de laquelle il habitait, et il faisait ainsi pour toute sa vie provision de croquis exécutés avec la précision d'un géomètre, dessinés avec le goût d'un véritable artiste. Ainsi armé de toutes pièces, rompu à toutes les difficultés du métier, il amassait de véritables trésors, qu'il n'aurait

i8 G A VA RM.

pour ainsi dire qu'à feuilleter lorsque le moment serait venu de placer dans leur milieu les figures ainsi recueillies une à une ou les groupes ainsi entrevus.

Gavarni avait eu le temps de consacrer une année entière à ce travail opiniâtre, à cette étude continuelle de la nature animée ou inanimée, lorsque M. Emile de Girardin vint lui demander de collaborer au journal la Mode. Pour un homme qui avait toute sa vie rêvé de réformer le costume, qui n'avait cessé d'étudier les vêtements des hommes et des femmes aperçus chemin faisane, à Bordeaux ou à 'i arbes, dans les villages de la frontière espagnole ou à Paris, c'était une fortune inespérée. Aussi accepta-t-il avec empressement TofFre de M. de Girardin, et envoya-t-il chaque semaine au rédacteur en chef de la Mode des dessins qui étaient gravés, à mesure qu'ils étaient terminés, par Irueb et par Nargeot. Cette heureuse fortune en valut une autre à Gavarni. M. de Girardin avait appelé à lui la plupart des littérateurs qui débutaient alors dans la carrière et chez lesquels il avait cru deviner une chance d'avenir. Gavarni ne tarda

pas à lier connaissance avec eux. La tâche de l'artiste dans le journal la Mode consistait à fournir, à des époques fixes, des costumes de tout genre ; on y voyait des travestissements, des toilettes de ville et de campagne, des habits de chasse, les uniformes de la garde nationale, et quelquefois des dessins de détail étaient destinés à faire exactement comprendre la forme même de certains vêtements que Gavarni avait inventés et qu'il entendait faire adopter par le public. A côté de modèles de costumes proprement dits, c'étaient quelquefois aussi des projets de jardinières et d'écrans, des modèles de bijoux, des dessins de dentelles et d'étoffes que Gavarni inventait avec la même facilité ; et pour se rendre un compte exact de la mode qui régna en France à partir de l'année 1829, on ne pourra mieux faire que de consulter les dessins que Gavarni donna au journal fondé par M. de Girardin. Il ne se contentait pas d'ailleurs, nous le répétons, de reproduire fidèlement les vêtements qu'il voyait ou qui lui étaient soumis, il devançait la mode et réahsait le rêve qu'il avait toujours caressé, de présider à la destinée du

ao GAVAKM.

costume. Le dessinateur du journal la MoJc était devenu l'arbitre et l'inspirateur ordinaire de la toilette masculine et féminine.

Un moment après la révolution de 1830, Gavarni se laissa aller, comme Decamps, à de reg^rettables plaisanteries, à des épigrammes à l'adresse de la monarchie déchue; il fît du roi Charles X une caricature dans laquelle il représenta le souverain vêtu d'une longue soutane, tenant sous un bras une mitre, un chapelet et les ciseaux de la censure, et sous l'autre, un habit très-brodé, un grand sabre et une épée. Charles X, coilîé d'un colback de lancier, portant le grand cordon de la Légion d'honneur en sautoir, et chaussé de grandes bottes à l'écuyère, était censé crier à gorge déployée la légende inscrite au bas de la planche : Vieux habits, vieux galons^. Dans une autre caricature sortie également du craj'on de l'artiste, et également relative à la chute de la royauté légitime, le Ballon perdu, Charles X, le

I. Aux trois états de cette planche décrits dans le catalogue de l'œuvre, il faut eu ajouter un quatrième : Au-dessous de l'inscription : Vieux hubicsj on lit une traduction anglaise de cette légende.

duc et la duchesse d'Angoiiléme, grotesquement serrés les uns contre les autres, étaient portés dans la nacelle d'un ballon lancé dans les airs et déjà loin de la terre. Gavarni, il est vrai, ne s'était pas senti le courage de signer ces caricatures. Elles parurent sans nom d'auteur. Il ne les reniait pas toutefois; mais il se reprochait jusqu'à la fin de ses jours de les avoir faites. MM. de Concourt nous racontent à ce propos ^ qu'un « soir, il leur fit l'honorable aveu qu'en lisant tout haut, plus tard, dans les Chants du crépuscule, les vers suivants :

Pas d'outrage au vieillard qui s'exile à pas lents.

C'est une piété d'épargner les ruines.

Je n'enfoncerai pas la couronne d'épines

Que la main du malheur met sur les cheveux blancs.

la voix lui manqua, le remords lui vint; il se sentit comme souffleté, pensa à son vieux père et prit pour toujours l'horreur de la caricature politique. »

Gavarni n'avait pas, au surplus, le sens de la caricature; à Daumier et à Traviès appar-

Page 1