LA FEMME EN CHAPEAU
Fâ< limite de l'eau-forte de Jules de Concourt , d'après un croquis de Gaverai.
« A Emile Forgues.
« Cher-cher, je vais mieux, — me voici remonté sur ma bête, — mais je me suis délogé, et c’est une affaire pour moi de tous les diables!
« Et puis j’ai été vous voir, — plusieurs fois. Venez un de ces soirs, — mais j’irai avant, — vous me trouverez soi-disant tous les soirs. Certainement, tous les mercredis soirs.
« Rue Blanche, 43, — mais au fond de l’allée, à droite de la femme qui a deux pots sous les bras; au deuxième étage.
» Toujours chez la veuve Jeanncton, entre le midi et la Croix-Verte, derrière le mur de la semaine qui vient. — Pourtant — enfin ! — Assez bien logé du reste. Sous peu de jours je serai riche. Avis au lecteur; avis important. Qu’on se le dise!
« Voulez-vous venir ce soir samedi ? Je vous attendrai. — J’ai l’honneur de vous saluer. — G. — »
Pour lutter contre la débine acharnée de ces misérables années, Gavarni avait deux moyens, qu’il employait tour h tour avec toute l’énergie et le ressort de son âme ardente : le travail et l’amour. Le premier fut la grande dignité de toute sa vie, le rachat de toutes ses faiblesses, et donna à l’ensemble de son œuvre l’ampleur et la solidité qui la feront vivre dans l'avenir. A toutes les époques de son existence, il fut un terrible abatteur de besogne. Deux ou trois ans plus tard, vers 1839, Gavarni fit cadeau i son ami Forgues d’un album comprenant vingt-huit épreuves avant la lettre de scs dernières lithographies, sous lesquelles il avait luimême écrit les légendes en fines pattes de mouche. Le recueil était intitulé : Une semaine de travail. Plus tard, nous le verrons, au journal Paris, fournir tous les jours une pierre pendant une année entière. On conçoit qu’un ressort aussi fermement trempé pouvait donner confiance à celui qui en disposait, et l’on comprend mieux que les embarras d'argent n’aient jamais causé à Gavarni de trop graves soucis, certain qu’il était de pouvoir liquider sa situation par un de ces efforts titaniques. Et même, lorsque plus tard l’ennui de son métier d’artiste finit par le prendre, quand sa main s’énerva à dessiner les « bonshommes » quotidiens, c’est dans un autre travail, dans la recherche ardue des sciences mathématiques qu’il trouvait la distraction et le délassement nécessaires.
Quant à l’amour, cette autre ressource de Gavarni contre les tristesses des heures noires, ce fut autre chose, et ce qu’on en a dit naguère est souvent fort exagéré. Certainement, il eut plus que tout autre la préoccupation de l’éternel féminin. La femme a toujours été la grande inspiratrice de son art et l’un des grands intérêts de sa vie; mais elle n'a pas été le seul, loin de là. S’il s’est plu parfois à étonner ses contemporains par des attitudes à la Don Juan savamment calculées en vue de l’effet, il est bon de ne pas accepter sans critique quelques-unes de ces manifestations d’un amour-propre parfois un peu naïf. La vérité, c’est que pour Gavarni, — comme pour tout véritable artiste, — l’amour n’était le plus souvent que la curiosité de la femme, le besoin insatiable de déchiffrer l’énigme obsédante et cruelle qui est au fond de son regard. Cela seul suffit à expliquer pourquoi, pendant de longues années, il ne cessa d’aller de l’une à l'autre, des yeux noirs aux yeux bleus, des marquises aux lorettes, des femmes de lettres aux femmes de chambre, des reines de théâtre aux rouleuses des boulevards, demandant à toutes le secret que la nature semble leur avoir confié, et qu’elles gardent d’àge en âge, impénétrables comme des sphinx, tentantes comme des fées. Longtemps et tenacement il poursuivit ce mystère fuyant qu’elles se passaient de main en main devant lui, et qu’il voyait se dérober à sa recherche obstinée. Pour l’atteindre, il entreprit de lutter contre elles sur leur propre terrain, se fît très féminin, et voulut triompher de Célimène par la coquetterie même et la ruse ondoyante, par la souplesse gracieuse de son élan et la finesse de son intrigue. A bien des reprises il parut réussir, et put croire qu’il touchait au but. Le public même contribua à son erreur en faisant peser sur lui la redoutable notoriété de l’homme aux bonnes fortunes inépuisables. Un jour vint pourtant où il dut comprendre qu’à pareil jeu, les victoires sont des défaites que la vanité seule colore, que la femme — même dupe un instant — finit toujours par prendre sa revanche, et qu’en matière de sentiment, c’est le pipeur qui en fin de compte paye toutes les différences. Et pour cette raison, son ceuvre, où il a enregistré avec tant de soin ses observations précises, et condensé si habilement le résultat de ses analyses quotidiennes, n’apprend déjà plus rien à notre génération sur la femme d’aujourd’hui. L’éternel pourquoi se pose de nouveau pour nous, et la sorcellerie féminine, un instant démasquée, a changé ses moyens et conservé tous ses effets.
En tout cas, il y a loin, pour Gavarni, de cette curiosité artistique à
la banalité méprisable de l’homme de plaisir. Dans ses spirituels Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts, M. de Chennevières, qui connaissait bien l’auteur des Fourberies de Femmes, a fait très finement ressortir cette froideur investigatrice qui dominait en Gavarni son attachement pour la femme, quelle qu’elle fût. On en trouvera également une preuve intéressante dans le récit qui suit, fait un soir b un ami, et qui est extrait d’une lettre inédite (1836) :
« Croirez-vous que ce soir j’ai trouvé encore une folle, une vraie u folle ? J’étais avec A***, le jeune homme dont je vous ai parlé. Nous k venions de dîner. Dans la galerie de l’Opéra, nous voyons une « femme. Voyez-vous, ce que c’était, cela est indicible. Tous les hommes « la prenaient pour une fille, — j’ai pensé que c’était autre chose; et « comme elle était arretée i regarder des fleurs, je lui ai dit : « Mademoi- « selle, voulez-vous prendre le café avec nous. » Elle m'a regardé sans « me répondre; — j’ai recommencé ina phrase; elle m’a regardé alors, « d’un air indigné d’abord ; puis elle a eu l’air de comprimer une b envie de rire. Et puis, sans rire et sans colère, le plus firoide- « ment du monde, elle m’a répondu : c Je veux bien. » — Je lui ai « pris le bras.
a Elle nous a conté qu’elle venait de diner et ce que lui avait coûté son « dîner; et elle a sorti de sous son manteau un morceau de pain long. b En entrant dans un café borgne de la rue Sainte-Anne, elle a donné ce « morceau de pain à un garçon. Elle nous a dit : a Vous êtes bien « gentils tous les deux ; êtes-vous frères ? » Nous avons répondu que « nous étions cousins. Puis, comme nous avions pris notre café avant « elle, elle a voulu nous donner du sien. Le garçon nous offrait de « l’cau-de-vie que nous avons refusée; elle en a voulu. Elle a renversé b son café, elle a renversé son eau-de-vie, tout cela coulait sur la table, « Elle nous a parlé de nous chanter une chanson , et nous a fait i propos « de cela une allocution à laquelle il a été impossible de rien com- « prendre.
b Le langage de cette pauvre femme était un mélange de silences a obstinés et de petites choses vagues et douces , comme un cri d’oiseau ; b son air une confusion de sourire et de timidité excessive. Et au milieu « de tout cela, parfois, un regard long et glacial, ou infiniment triste. « Elle était jolie, — très jolie. Ses mains, surtout, étaient admirables.
« Elle était grosse avec cela, venait , je crois, des Vosges, et n’était que « depuis peu de jours à Paris.
« Je lui ai dit : « Vous avez souffert ? » Elle m’a répondu : « Oh ! « oui. »
« Mon cher enfant , je voudrais cependant me coucher. En rentrant , « tout à l’heure , je ne voulais pas ouvrir votre lettre, dans la crainte d’y « répondre. Si j’avais su que je tomberais dans la folle, encore !
« Enfin elle a voulu aller au spectacle. Ma foi, bonjour! J’ai peur des ■■ folles, à présent, quand cela devient trop long. Nous l’avons laissée. « Elle avait fort envie du spectacle, et en nous quittant, nous a presque 0 envoyés promener. Nous l’avons suivie ; elle a fait trente-six tours, la « tête baissée, comme si elle cherchait, se heurtant dans les hommes, « qui la regardaient et la laissaient, pensant : C’est une fille!
h Je pense aussi que c’est une fille, et aussi que c’est une folle. Voyez- « vous, je passerais la nuit sans réussir à vous peindre cette femme. Il « fallait l’avoir vue. Figurez-vous ce que la jeunesse, l'étrangeté et la « folie peuvent apporter de richesse et de sentiments fins dans une phy- « sionomie de femme. Il a bien fallu que je me fasse une explication
« pour cet être bizarre. J'ai classé mon papillon. Voici mon thème.
« Cette pauvre fille est folle; pas le moindre doute à cela. Folle de a malheur; malheur d’amour, cela va sans dire. Elle est grosse,
a Amour et misère encore, chose toute simple. Elle a été jetée 1 Paris,
a Bien.
a Maintenant, j’imagine qu’elle est tombée dans un lieu suspect. Je l’ai a entendue parler d’une hôtesse; imaginez l’enseignement du vice & une a folle, et la folle qui va, rieuse et triste, mener par les rues la demia intelligence du métier, et la moitié d’un tendre regret ! Mon cher ami, a quelle figure de roman !
a Voyez-vous la folle sourire à l’homme qui passe et l’oublier quand a il revient, puis se ressouvenir qu’elle doit être gracieuse, puis s’arrêter a et frissonner. Et tout oublier ensuite, plaisir et malheur, misère et a tendresse, et se gratter le ventre qui lui démange, et jeter à son coma pagnon étonné un regard vide qui le traverse, pour chercher derrière a lui dans l’espace une réponse ù cette question de la folie, — de la raia son peut-être : Qu’est-ce que quelque chose veut dire?
« Imagincz-lui des compagnons. Que ce ne soit pas nous qui n’étions a que des curieux, que ce ne soit pas moi qui ne suis que penseur.
« Allez chercher le premier venu. Ce sera un homme sensible et bon , je « suppose, ou bien un homme vulgaire, un être aux appétits positifs; « qu’importe. — Les dialogues et les scènes que vous entrevoyez, n'est- « ce pas, sont à faire pleurer ou à mourir de rire.
« Rêvez cela. Bonsoir.
« Je vous prie de me renvoyer cette histoire de folle pour que je la « copie quand j’aurai retrouvé la clef d’où est mon livre. Je l’ai perdue « ce soir, ce qui m’arrange fort, attendu qu'il se fait deux heures du « matin. »
A travers son travail et ses amourettes, Gavarni finit, vers cette époque, par retrouver l’équilibre à peu près régulier de son existence. Son logement de la rue Blanche, devenu peu à peu confortable, cessa d’ètre bouleversé par des saisies hebdomadaires. L’année suivante, il émigra au numéro i de la rue Fontaine-Saint-Georges, où il avait loué, à l’angle des deux rues , un assez grand appartement , organisé par lui avec un luxe inouï de trucs et de mécaniques diverses. Ce fut là qu’un beau matin le propriétaire du Charivari, Philippon, vint le chercher, et lui demanda de continuer le succès remporté par Daumier avec son Robert Macaire. Il proposait de faire un Robert Macaire en jupons. — « Robert Macaire, répondit Gavarni, c’est la filouterie; cela n’a pas de sexe. Quand ce serait une femme, cela n’y ferait rien. C’est la filouterie féminine qu’il faut faire. Voilà ce qui est neuf. »
Et là dessus, transformant à son tour l’idée qu'on lui avait apportée, il offrit au journal la série des Fourberies de femmes en matière de sentiment ; où pour la première fois il révélait la largeur et la philosophie sceptique de son talent, et qui fut aussitôt suivie de deux autres séries, la Boite aux Lettres et les Leçons et conseils. Le succès fut aussitôt très franc et très complet. Dès lors Gavarni fut installé au Charivari, et y commença cette longue et assidue collaboration, qui devait durer une dizaine d’années. Ce fut là qu’il donna le plus clair de son travail, et la partie de son oeuvre parue dans le journal satirique du règne de Louis- Philippe compte plus d’un millier de pièces que le public de nos jours connaît et admire encore presque toutes. Il suffira de citer seulement ici les principales, Clicby, les Artistes, les Etudiants, le Carnaval, les Débardeurs, les Coulisses, les Impressions de ménage, les Lorettes, pour qu’aussitôt dans l’esprit du lecteur, se déroule la sarabande fantastique
FRANCE. — DESSINATEURS
des personnages sortis tout vifs du crayon de Gavami. Cette persistance de sa renommée, à peine ternie après un demi-siècle, n’est pas une des moindres preuves de la maîtrise de l’artiste, et de son droit & figurer au premier rang de ceux qui ont rendu son époque illustre et féconde.
C’est qu’aussi cette œuvre n’est point ordinaire. Il n’y faut pas chercher la plaisanterie vide et sans but, celle qui fait rire un instant et disparait avec les circonstances dont elle est née. A ce point de vue, on peut dire que Gavarni n’a pas été un simple caricaturiste, et que son œuvre, à proprement parler, n’est pas du domaine de la caricature, au sens vulgaire du mot. Il y a en lui avant tout un grand généraliseur. C’est en synthétisant continuellement les détails significatifs et caractérisques de la vie humaine, qu’il arrive i créer ces séries de personnages si profondément vrais et vivants, ce s types parfois effrayants de réalité, ces êtres qui représentent chacun une fraction de l’humanité, et qu’on n’oublie plus après les avoir vus , ne fût-ce qu’une fois. Son art consiste i grouper plusieurs ressemblances en une ressemblance unique et définitive. Le comique n’y est le plus souvent qu’un moyen et non pas un but. Plus et mieux peut-être que Balzac , Gavarni a su traiter la comédie humaine; il ne l’a pas seulement écrite en ses légendes, il l’a fait mimer aussi par ses personnages si divers, et qui résument en eux toute la portraiture de son temps. Et si tant est , — comme le veulent les plus avancés de nos esthéticiens, — que l'Art soit une expression fidèle et souvent douloureuse de la vie, quiconque a jeté les yeux sur l’œuvre de Gavarni lui reconnaîtra d’emblée tous les caractères qui font l’artiste grand et durable dans la mémoire des hommes.
A dater de son entrée au Charivari, l’existence de Gavami acheva de redevenir à peu près normale. La pénurie se faisait bien encore sentir de temps en temps, mais ce n’était plus la même chose, et les accents en étaient moins tristes, comme on en pourra juger par le billet suivant :
» A Emile Forgues.
« Mon cher et bon Emile, me voici encore aussi gueux ce matin que l’autre jour. Il y a une semaine, j’avais dû envoyer à un mien ami 250 francs dont il avait le plus pressant besoin; et pour moi-même, pour les b plaisirs de mon bel âge », j’avais mis ma montre en gage. —