‹ Gavarni;Chapitre 2 sur 7 · Edmond et Jules de Goncourt, p · texte numérisé non relu

Edmond et Jules de Goncourt, p

GAYARNI.

quand j’en ai vu. Plus tard c’était la grille de la pension Butet, avec ses deux boulets (des boulets ramassés à la bataille de la barrière Clichy), et le ballon de M. Magest, et si de tout cela je n’avais fait des pétards et des capucins, j’en ferais faire un beau livre doré sur tranche. » Cette note, qui nous donne une indication précise sur les débuts de Gavarni, semble avoir été écrite par l’artiste en vue d’une autobiographie, à une époque où il était déjà célèbre. Cette idée de faire relier magnifiquement un recueil de croquis qu’il est permis sans injure de supposer peu intéressants au point de vue de l’art, ne pouvait venir qu’à un homme ayant conscience de sa valeur et se dédommageant, se vengeant en quelque sorte de son obscurité passée par la possession présente et par l’éclat de ses succès. Le talent de Gavarni fut en effet assez longtemps à se révéler.

Après avoir été employé en qualité de simple ouvrier chez un fabricant d’instruments de précision nommé Jecker, après avoir fait quelques études mathématiques dans une pension de la rue de Clichy et après avoir appris à dessiner des machines sous la direction d’un in-

GAYARNI.

génieur du nom de Leblanc, Gavarni ne se risqua à aborder le genre qui devait un jour attirer à lui la popularité que vers 1825. A cette époque un éditeur, M. Blaisot, lui commanda un album de croquis. Gavarni, qui jusque-là n’avait tracé que quelques dessins aux heures de repos et à la dérobée, fut trèsheureux d’accepter cette commande et il exécuta sur des pierres lithographiques une série de petites figures plus ou moins grotesques, plus ou moins fantastiques, qui parurent sous ce titre bizarre : Etrennes de 1825. Récréations diabolico-fantasmagoriqnes, par H. Chevalier. Ce cahier, formé de feuilles de papier collées entre elles et se dépliant, doit être considéré comme le premier essai de Gavarni dans un art qu’il devait ensuite si bien pratiquer; mais pour être juste, il faut reconnaître que rien dans ce travail ne faisait pressentir les témoignages de talent qui devaient suivre. Il n’est pas un artiste de cette époque, parmi ceux qui se sont essayés dans l’art de la lithographie, qui n’ait fait aussi bien, sinon mieux. Ces petites figures tantôt réelles, tantôt imaginaires, n’offrent aucun caractère particulier; elles

sont dessinées faiblement, et c'est à peine si elles sont spirituelles ; le véritable nom de Gavarni ne se trouverait pas inscrit sur le titre, que personne ne songerait à les attribuer à ce maître, personne même ne songerait à les regarder. Plusieurs années devaient d'ailleurs s'écouler avant que l'attention se portât sur Gavarni; il n'avait pas encore pris sa place parmi les artistes.

Peu fait pour un travail qui exigeait une patience à toute épreuve et une assuidité de tous les jours, Gavarni ne put s'astreindre à poursuivre la carrière à laquelle il semblait

destiné; passer sa journée entière à graver au trait des dessins de machines, parut au bout d’un certain temps si fastidieux au jeune artiste, que, bien qu’il gagnât à cette besogne son pain quotidien, il préféra s’exposer à lutter contre la misère que de continuer à suivre une voie en opposition directe avec ses goûts d’indépendance et avec les aptitudes qu’il sentait en lui. Résolu à se soustraire aux influences qui l’entouraient, il accepta avec empressement l’oifre qui lui fut faite par le graveur Adam d’aller à Bordeaux graver le pont qui venait d’être terminé (1821). Il ne trouvait pas là sans doute l’avenir d’indépendance qu’il rêvait; il voyageait du moins, et ce changement de résidence lui procurait une satisfaction d’enfant, une joie semblable à celle qu’éprouve un collégien qui part en vacances. Gavarni quitta donc Paris au mois d’octobre de 1824 avec un de ses amis nommé Clément; tous deux demeurèrent ensemble à Bordeaux jusque vers la fln de l’année 1825; mais à la suite de discussions survenues entre leur chef et eux, les deux jeunes gens abandonnèrent l’atelier du graveur. Clément s’engagea dans un régiment en

garnison à Bordeaux; Gavarni, resté seul, ne tarda pas à perdre courage à son tour ; il patienta quelque temps encore, mais, contraint de subir les exigences d’un homme avec lequel les rapports devenaient de jour en jour plus difficiles, il suivit l’exemple de son ami et se décida à abandonner la carrière dans laquelle il était entré. Ne voulant pas habiter plus longtemps une ville où il se trouverait pour ainsi dire face à face avec les souvenirs de ses "ennuis , Gavarni songea à voyager et se dirigea vers les Pyrénées. Après avoir traversé, le sac au dos, plusieurs villes ou villages dans lesquels il ne s’arrêtait que pour coucher, il arriva un soir à Tarbes. C’est là qu’après quelques jours d’inquiétude et de misère il va trouver une tranquillité, momentanée du moins, à laquelle il aspirait sans avoir toutefois bien conscience de ce qu’il voulait, sans se rendre un compte bien exact de sa situation. Ne pouvant pas satisfaire aux exigences de la vie matérielle, livré à lui-même, sans ressources et souvent sans espoir, Gavarni hésitait à décider de quel côté il tournerait ses pas. Le peu d’argent qu’il avait apporté avec lui disparaissait;

sa famille, qui ne savait pas exactement où il se trouvait, ne pouvait lui envoyer aucun secours; aussi accepta-t-il avec empressement la proposition d’un de ces amis de rencontre, comme le hasard, parfois, en fournit aux voyageurs, qui lui offrit de le mettre en rapport avec le directeur du cadastre des Hautes-Pyrénées. « Présenté sans aucun but chez lui, et seulement parce que j’avais dit que j’irais, par un individu assez insignifiant, M. Leleu m’a d’abord reçu assez brusquement; une heure après j’étais son camarade, et le lendemain m’a vu établi chez lui1. »

Ce directeur du cadastre dont Gavarni nous apprend le nom, M. Leleu, avait été, dans sa jeunesse, lié avec beaucoup d’artistes et il avait conservé de son existence passée un souvenir qui lui était cher. Gavarni , absolument inconnu encore, mais possédant déjà ce don de séduction qu’à certains jours, à la fin de sa vie, on se prenait à retrouver en lui, avait rappelé à cet homme de goût, adminis-

i. Lettre de Gavarni à sa mère. E. et J. de Goncourt, p. 29.

IO

trateur par raison et un peu par nécessité, un temps déjà bien éloigné; il se montrait à M. Leleu plein d’enthousiasme, plein de jeunesse, émerveillé des beautés qui l’entouraient, causeur charmant et inépuisable, aussi s’explique-t-on très -aisément que cet inconnu, qui était venu solliciter une place des plus modestes, n’ait pas tardé à obtenir ce qu’il désirait. M. Leleu le logea chez lui, l’attacha à sa personne en qualité de commis et accorda d’autant plus volontiers à Gavarni ce qu’il lui demandait, qu’une vive sympathie s’était immédiatement établie entre l’artiste et le fonctionnaire. Lorsqu’il entreprenait ses excursions dans les montagnes, M. Leleu emmenait Gavarni ; celui-ci dessinait d’après nature ou se contentait d’admirer ce qu’il avait sous les yeux ; il reproduisait sur son album les costumes pittoresques des paysans et des paysannes que le hasard lui présentait ; et, s’il ne rendait pas à la direction du cadastre des services signalés, il faisait passer de bonnes heures au directeur, qui n’aurait eu garde de se plaindre des fantaisies peu administratives de son collaborateur.

Gavarni visita ainsi , en compagnie de M. Leleu, toutes les Pyrénées. Toujours en route, ne se refusant aucune ascension, fûtelle même des plus périlleuses, il satisfaisait son goût pour l’extraordinaire et courait à la recherche de l’inconnu avec des joies d’enfant. Il écrivait continuellement à sa famille qu’il était sur le point d’aller la retrouver, et remettant de jour en jour le moment du départ, il recommençait une excursion qu’il avait déjà faite ou en entreprenait une nouvelle. Accoutumé jusque-là à mener une existence qui lui était à charge, il avait trouvé dans ce beau pays la réalisation de ses rêves ; il avait été accueilli avec une bienveillance toute paternelle dans la maison du directeur du cadastre; il avait pu subvenir aux impérieuses nécessités de la vie en satisfaisant ses goûts : quoi de plus pénible, dès lors, que la pensée de quitter ce séjour pour aller se plonger dans une vie de lutte et de travail ingrat? De Paris, d’ailleurs, une commande inespérée lui arriva. Blaisot, à qui Lamésangère avait confié son intention de publier une série de costumes de femmes, lui recommanda chaude-

ment l’artiste, qu’il avait autrefois employé. Lamésangère se mit en rapport avec Gavarni, lui expliqua longuement ce qifil voulait, et lui indiqua le prix qu’il entendait mettre à cette publication. L’artiste accepta les conditions offertes, — chaque dessin était payé trente-cinq francs, il devait y en avoir cent, — et se mit à l’œuvre. Dès qu’il eut terminé dix dessins, il les envoya à Lamésangère, qui les transmit à un graveur nommé Gatine, chargé de les reproduire; mais ces dessins furent jugés insuffisants et le traité ne tarda pas à être rompu amiablement entre le dessinateur et l’éditeur. Gavarni à ce moment avait livré trente dessins, qui, après avoir été gravés, furent mis en vente coloriés à la main.- En même temps que cette série de travaux, sur laquelle il comptait, venait à lui manquer, Gavarni recevait de sa mère- des lettres de plus en plus pressantes ; elle souhaitait ardemment revoir son fils qui depuis longtemps déjà l’avait quittée, et elle exprimait avec toute l’énergie de la tendresse la joie que ce retour lui causerait. Gavarni ne sut pas résister aux désirs de sa mère. Bien

qu’il lui coûtât beaucoup de s’éloigner des Pyrénées, et qu’il se présentât toujours à son esprit une bonne excuse pour retarder ce départ, il boucla ses malles, serra la main de M. Leleu, dit adieu à ces montagnes qu’il avait parcourues en tous sens et arriva à Paris le mai 1828. « Je viens de traverser une partie de Paris, écrit-il sur son journal 4, aujourd’hui, jour de l’Ascension. Que d’émotions, de souvenirs j’ai retrouvés dans chaque chose ! la succession des sensations que j’éprouvais semblait, à chaque objet nouveau, chasser un souvenir de ma pensée trop

pleine... Ils reviendront, ils sont si jolis ! Pas

tous... Dans quelques heures, je vais revoir ma mère... Quelle agitation!... Je ne sais plus quoi dire... Je ne sais pas ce que je pense. » Pendant l’année qui suivit ce retour à Paris, Gavarni passa presque tout son temps hors de chez lui. Il renouvelait dans cette ville, dont il rêvait d’être un jour l’historien, les excursions qu’il avait faites naguère dans les montagnes ; il voulait tout voir, tout connaître ;

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