Edmond et Jules de Goncourt, p
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sa curiosité n'était jamais satisfaite. Dans les rues, sur les boulevards, dans les salons ou dans les bals publics, il étudiait en observateur ce qu'il voyait, entassant dans sa tête souvenirs sur souvenirs et se préparant ainsi à remettre sous les yeux de ses contemporains ou à leur révéler un coin de la société parisienne. Il dessinait des costumes; — c'était de ce côté que son talent se dirigea tout d'abord, — il rêvait de donner aux vêtements des hommes et des femmes une forme nouvelle ; les dessins que lui avait commandés Lamésangère l'avaient mis en goût; il continuait dans cette direction les études qu'il avait faites dans les Pyrénées; mais, bien que ces dessins fussent d'une rare élégance, il ne tirait en réalité qu'un bien mince profit de son talent et ne laissait pas, à certains jours, d'être assez inquiet de l'avenir. Une circonstance fortuite vint calmer, momentanément du moins, cette préoccupation. Un de ses amis qui connaissait Susse, lui proposa de mettre sous les yeux de ce marchand de tableaux, alors fort en vogue, quelques-unes des aquarelles qu'il avait vues chez lui. Gavarni accepta, et, à quelque temps de
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là, porta timidement à Susse , à qui sa visite avait été annoncée, deux dessins qu'il venait de terminer. Susse les regarda avec attention
les trouva de son goût et consentit à les acquérir, à la condition que l’artiste les signerait. Celui-ci, après un moment d'hésitation, prit une plume, et comme s'il eût été subitement inspiré par le souvenir des beaux jours qu'il avait passés dans les Pyrénées, il inscrivit au bas de ces dessins le nom d'un des sites qui l'avaient le plus vivement impressionné; il signa Gavarni, et ce pseudonyme fortuit devait dans l'avenir faire complètement oublier
le nom de Chevalier, qui seul, le jour de la naissance de l'artiste, avait été inscrit sur les registres de l'état civil.
Les amateurs qui virent à la devanture de Susse les dessins de ce nouveau venu ne tardèrent pas à être séduits par le charme singulier de ce crayon fin et précis , par l'esprit de ces figures habillées coquettement et adroitement coloriées. On se demanda quel était cet inconnu, d'où il venait, où il avait étudié? Les mieux informés d'ordinaire ne savaient que répondre aux questions qui leur étaient adressées. La curiosité ainsi déçue est généralement très-profitable à celui qui l'éveille. On croit se décerner un brevet de connaisseur en se hâtant d'acquérir, pour les exposer aux regards de ses amis, quelques-uns de ces ouvrages encore peu répandus, et Fartiste qui, la veille, n'aurait pas eu pour ses œuvres un acheteur, en trouve promptement plus qu'il n'en peut contenter. C'est ce qui arriva pour Gavarni. Susse, qui avait vendu très-vite ces deux dessins, en demanda d'autres, et si Fartiste n'y avait pris garde, s'il n'avait eu un désir bien arrêté de pousser plus avant ses
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études, il aurait pu, en se laissant trop facilement séduire, compromettre sa carrière. Il n'en fut rien. Plus il voyait que son talent était apprécié, plus il s'efforçait de bien faire. Dans l'atelier que Gavarni avait loué à Montmartre, au '"mois de juillet 1829, il travaillait sans relâche d'après nature. Lorsque les modèles lui manquaient, il mettait à contribution ses parents et ses amis ; il dessinait tout ce qui lui tombait sous les yeux, hommes, femmes, enfants, animaux, paysages, intérieurs, objets mobiliers ou autres; lorsque, dans ses courses, il voyait une vieille masure qui menaçait ruine, un coin pittoresque, une maison de campagne bien située ou bien coquette, il en conservait le souvenir sur l'album qui ne le quittait jamais ; il étudiait le paysage dans les beaux jardins qui couvraient encore à cette époque le revers de la colline au haut de laquelle il habitait, et il faisait ainsi pour toute sa vie provision de croquis exécutés avec la précision d'un géomètre, dessinés avec le goût d'un véritable artiste. Ainsi armé de toutes pièces, rompu à toutes les difficultés du métier, il amassait de véritables trésors, qu'il/lfàurait
pour ainsi dire qu’à feuilleter lorsque le moment serait venu de placer dans leur milieu les figures ainsi recueillies une à une ou les groupes ainsi entrevus.
Gavarni avait eu le temps de consacrer une année entière à ce travail opiniâtre, à cette étude continuelle de la nature animée ou inanimée, lorsque M . Émile de Girardin vint lui demander de collaborer au journal la Mode . Pour un homme qui avait toute sa vie rêvé de réformer le costume, qui n’avait cessé d’étudier les vêtements des hommes et des femmes aperçus chemin faisant, à Bordeaux ou à Tarbes, dans les villages de la frontière espagnole ou à Paris, c’était une fortune inespérée. Aussi accepta-t-il avec empressement l’ofFre de M. de Girardin, et envoya-t-il chaque semaine au rédacteur en chef de la Mode des dessins qui étaient gravés, à mesure qu’ils étaient terminés, par Trueb et par Nargeot. Cette heureuse fortune en valut une autre à Gavarni. M. de Girardin avait appelé à lui la plupart des littérateurs qui débutaient alors dans la carrière et chez lesquels il avait cru deviner une chance d’avenir. Gavarni ne tarda
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pas à lier connaissance avec eux. La tâche de l'artiste dans le journal la Mode consistait à fournir, à des époques fixes, des costumes de tout genre ; on y voyait des travestissements, des toilettes de ville et de campagne, des habits de chasse, les uniformes de la garde nationale, et quelquefois des dessins de détail étaient destinés à faire exactement comprendre la forme même de certains vêtements que Gavarni avait inventés et qu'il entendait faire adopter par le public. A côté de modèles de costumes proprement dits, c'étaient quelquefois aussi des projets de jardinières et d'écrans, des modèles de bijoux, des dessins de dentelles et d'étoffes que Gavarni inventait avec la même facilité ; et pour se rendre un compte exact de la mode qui régna en France à partir de l'année 1829, on ne pourra mieux faire que de consulter les dessins que Gavarni donna au journal fondé par M. de Girardin. Il ne se contentait pas d'ailleurs, nous le répétons, de reproduire fidèlement les vêtements qu'il voyait ou qui lui étaient soumis, il devançait la mode et réalisait le rêve qu'il avait toujours caressé, de présider à la destinée du
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costume. Le dessinateur du journal là Mode était devenu l’arbitre et l’inspirateur ordinaire de la toilette masculine et féminine.
Un moment après la révolution de 1830, Gavarni se laissa aller, comme Decamps, à de regrettables plaisanteries, à des épigrammes à l’adresse de la monarchie déchue ; il ht du roi Charles X une caricature dans laquelle il représenta le souverain vêtu d’une longue soutane, tenant sous un bras une mitre, un chapelet et les ciseaux de la censure, et sous l’autre, un habit très-brodé, un grand sabre et une épée. Charles X, coiffé d’un colback de lancier, portant le grand cordon de la Légion d’honneur en sautoir, et chaussé de grandes bottes à l’écuyère, était censé crier à gorge déployée la légende inscrite au bas de la planche : Vieux habits, vieux galons 1 . Dans une autre caricature sortie également du crayon de l’artiste, et également relative à la chute de la royauté légitime, le Ballon perdu, Charles X, le
1. Aux trois états de cette planche décrits dans le catalogue de l’œuvre, il faut en ajouter un quatrième : Au-dessous de l’inscription : Vieux habits , on lit une traduction anglaise de cette légende.
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duc et la duchesse d’Angoulême, grotesquement serrés les uns contre les autres, étaient portés dans la nacelle d’un ballon lancé dans les airs et déjà loin de la terre. Gavarni, il est vrai, ne s’était pas senti le courage de signer ces caricatures. Elles parurent sans nom d’auteur. Il ne les reniait pas toutefois; mais il se reprochait jusqu’à la fin de ses jours de les avoir faites. MM. de Goncourt nous racontent à ce propos 1 qu’un « soir, il leur fit l’honorable aveu qu’en lisant tout haut, plus tard, dans les Chants du crépuscule, les vers suivants :
Pas d’outrage au vieillard qui s’exile à pas lents.
C’est une piété d’épargner les ruines.
Je n’enfoncerai pas la couronne d’épines
Que la main du malheur met sur les cheveux blancs.
la voix lui manqua, le remords lui vint; il se sentit comme souffleté, pensa à son vieux père et prit pour toujours l’horreur de la caricature politique. »
Gavarni n’avait pas, au surplus, le sens de la caricature; à Daumier et à Traviès appar-
i. Edmond et Jules de Goncourt, p. 89.
tenait cette aptitude particulière, qui consiste à rendre grotesque un visage en exagérant certaines parties au détriment d’autres que l’on diminue, à ridiculiser quelquefois jusqu’à la cruauté ou jusqu’à l’injustice tel ou tel acte, tel personnage, telle réunion d’hommes.
Gavarni avait en outre pour la politique la plus entière indifférence, sinon la plus grande aversion, et son indépendance naturelle, son insouciance si l’on veut, l’aurait empêché de mettre son crayon au service d’une cause quelconque ; il sentait d’ailleurs fort bien qu’il n’était pas fait pour la caricature et il écrivait quelque part : « La caricature que je ne méprise pas du tout est, pour moi, le dessin naïf approchant le dessin de l’enfant. Eh bien, je suis arrivé, après de longues études, à faire un bonhomme comme en fait un enfant de dix ans, mais je ne puis en faire qu’un comme cela1. »
Gavarni avait d’ailleurs bien autre chose à faire qu’à s’occuper des événements politiques auxquels il se trouvait contraint d’assis-
i. Edmond et Jules de Goncourt, p. 167.
ter. Ses dessins obtenaient un succès immense; les éditeurs commençaient à venir à lui et ambitionnaient l’honneur de mettre leur nom au bas de quelques lithographies dues au crayon du maître à la mode. Le Musée des familles et l’Artiste publiaient fréquemment des dessins ou des lithographies signés de lui. Il ne se bornait plus à être un simple dessinateur de modes, un inventeur de costumes, il ne lui suffisait plus de diriger le goût des hommes et des femmes pour leurs ajustements, son ambition avait peu à peu grandi ; il aspirait à devenir un peintre de mœurs, et, presque du premier coup, il atteignit le but auquel il visait. Tout en continuant de collaborer aux journaux de mode qui paraissaient de son temps, il s’exerçait dans un genre qu’il n’avait pas encore abordé. Il débutait à l’Artiste, en 1831, par une scène empruntée à la Peau de chagrin, de Balzac : le docteur Planchette explique à Raphaël la théorie de la presse hydraulique, lithographie fine et harmonieuse qui accuse déjà l’aptitude de Gavarni à exprimer la pantomime des personnages en scène; l’année suivante il entre en pied dans le jour-
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nal, et après V Intrigue , deux femmes déguisées et masquées parlant à l'oreille d'un homme en habit noir fort préoccupé des révélations qui lui sont faites ; après la Mascarade, les Apprêts pour le bal ; après un Bal à la Chausse'e-d’Antin, une des rares planches dans lesquelles Gavarni ait peint la bourgeoisie aisée, il puise le motif d’une composition dans un roman d'Henri Berthoud, la Sœur de lait du Vicaire , ou il choisit dans une nouvelle d'un romancier bien oublié, Paquita, par Hector de Laferrière, un épisode particulier qui lui permet de montrer une fois de plus la finesse de son crayon et la justesse de ses interprétations. Les premiers volumes du journal V Artiste sont remplis de charmantes lithographies de Gavarni qui avoisinent des œuvres analogues, signées des noms de Decamps, des Johannot, de Charlet et de Devéria. Tous les dessinateurs de talent étaient appelés par Ricourt, le directeur d'alors, à concourir au succès de ce recueil, et les planches de Gavarni étaient goûtées au moins à l'égal de celles de ses confrères. Jusqu'à la fin de sa vie, Gavarni continua à envoyer de temps en temps à V Artiste quelques
dessins. Jamais ITn’y travailla avec autant d’assuidité que pendant les années 1832 et 1833.
A cette même époque il fît paraître les Nouveaux Travestissements , les charmantes
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études d'enfants 1 qui marquent le véritable point de départ de son très-réel talent de lithographe, et une série de planches qui étaient coloriées à la main avec un soin particulier et qu’il intitulait : Physionomie de la population de Paris. Balzac fit à cette série l’honneur d’un article sympathique dans un journal du temps. Ces deux hommes, Gavarni et Balzac, étaient du reste bien faits pour se comprendre et bien faits pour s’apprécier mutuellement. Voués par goût à l’étude de la société au milieu de laquelle ils vivaient, possédant au suprême degré cette faculté d’analyse qui les poussait à ne rester indifférents à aucun des événements qui se passaient sous leurs yeux, ayant tous deux à leur service un moyen également puissant, la plume et le crayon, d’exprimer leur pensée, ils pouvaient
i. Études d’enfants dédiées à Raimond Lagarrigue, peintre, professeur à l’école de Tarbes, par Gavarni, 1834. Paris, chez Gihaut frères. Ces lithographies, qui portent la date de 1834, étaient terminées en 1833, car e^es furent déposées par Pimprimeur au ministère de l’intérieur le 4 décembre de cette année. Gavarni a lithographié deux fois le portrait de Raimond Lagarrigue, un ami qu’il avait connu aux Pyrénées. Le premier porte la date de 1841, le second la date de 1842.
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se rendre de mutuels services, s’entr’aider dans la campagne sociale qu’ils avaient entreprise presque simultanément, et dès lors l’opinion que chacun de ces hommes a exprimée sur l’autre est précieuse à rapporter : « Balzac a fait de belles choses, dit Gavarni 4, on ne pourra guère pousser plus loin la vigueur de l’analyse. Son œuvre, composé d’imagination et d’intuition, est une grande œuvre. » « Le secret de Gavarni, dit de son côté Balzac1 2, c’est la nature prise sur le fait, c’est la vérité. — L’artiste élit domicile chez un marchand de vin, mange du fromage et boit le suresne à seize; entend les : « Moi! — Toi. — Oui. « — Ahô ! — Ah! je te dis. . . — Non — si — pas « vrai!... » Il entend ces idiomes inconnus qui, dans les langages, sont entre le bas-breton et le samoyède ; il comprend les onomatopées des porteurs d’eau, des crieurs, des gamins ; il admire les charretiers et les saisit dans le vrai. » Ces deux portraits sont également ressemblants; ils ont, en outre, le mérite d’avoir