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été faits à une époque où Gavarni et Balzac n'avaient pas encore le bénéfice de la notoriété, à une époque même où leur talent n'avait pas acquis son complet développement.
Soit que la fréquentation des gens de lettres lui eût donné le désir d'écrire, soit qu'il crût sincèrement avoir en lui l'étoffe d'un écrivain, Gavarni fut pris, en l'année 183 3, d'une démangeaison immodérée de faire de la littérature. C'est de cette année ou de l'année suivante que datent la plupart des nouvelles que M. Yriarte a publiées en 1869, sous le titre un peu prétentieux que Gavarni avait luimême choisi lorsqu'à la fin de sa vie il avait songé à mettre au jour ces écrits de jeunesse : Manières de voir et façons de penser i. Ces nouvelles, que Gavarni lui avait communiquées en épreuves, ont fourni à Sainte-Beuve, dans ses Causeries du Lundi , matière à un de ces articles dans lesquels il n'y a rien à reprendre ; l'incomparable critique, en liant entre eux ces récits un peu décousus, en mettant en
1. M. Yriarte a fait précéder ce volume d’une très-intéressante étude sur Gavarni.
évidence certaines situations inégalement développées , a extrait de ce livre juste ce qu’il y avait à en extraire; il a présenté sous le jour le plus favorable ces essais littéraires , et il a si bien su donner la substance des nouvelles écrites par Gavarni que, lorsque le volume publié par M. Yriarte parut, on éprouva comme une sorte de désappointement en le lisant. On croyait, à en juger par les extraits donnés par Sainte-Beuve, que tout l’ouvrage était au niveau des passages que le critique avait encadrés dans son propre travail, et lorsque Ton se trouvait en face de la réalité , lorsque l’on constatait certaines longueurs ou surtout certains caractères incomplètement dessinés, on ne tardait pas à reconnaître que c’était au talent d’exposition de Sainte-Beuve, au moins autant qu’au mérite même de l’ouvrage, qu’il fallait rapporter la bonne impression que l’on avait ressentie.
Ce besoin impérieux de s’adonner à la littérature eut pour Gavarni un résultat autrement fâcheux que celui de lui faire perdre des heures qu’il eût certes employées plus utile-
GAYARNI.
ment dans d’autres occupations, il compromit son indépendance pour un temps. Non content d’écrire des nouvelles qu’il eût pu facilement, s’il avait voulu s’en donner la peine, faire insérer dans les revues qui paraissaient à cette époque, il lui vint la malencontreuse idée de fonder un journal. Il lui tenait à cœur d’avoir à lui une tribune dans laquelle il serait absolument libre de dire ce qu’il voudrait. Chaque numéro devait contenir un dessin et un article de lui, et le public auquel il s’adressait était précisément celui qui le connaissait le mieux, le public élégant.
Malheureusement Gavarni n’avait aucune des qualités requises pour mener à bien une entreprise de ce genre. Il ne sut pas se former une clientèle qui, seule, eut pu faire vivre le recueil qu’il avait fondé ; il ne lui fut pas possible de grouper autour du Journal des gens du monde assez de lecteurs pour lui assurer une longue vie. Il avait cependant attiré à lui les gens de lettres et les artistes qui jouissaient de la faveur publique 5 il avait fait à Alexandre Dumas, à Henri Berthoud, à Alphonse Karr, à George Sand et à quelques
autres littérateurs un appel qui avait été entendu; Jean Gigoux, Charlet, les Devé-
ria, le comte Turpin de Crissé, les Johannot et Isabey avaient offert à leur confrère de lui fournir périodiquement des dessins. Il semblait qu'avec un personnel aussi bien choisi, l'entre-
prise de Gavarni dût réussir ; et cependant il n'en fut rien. Le premier numéro du Journal des gens du monde avait paru le 6 décembre 1833 ; au mois de juillet 1834, la publication en fut forcément interrompue. Ainsi en sept mois Gavarni avait englouti dans ce journal une grosse somme qui ne lui appartenait pas et qui, avant d'être remboursée aux personnes qui la lui avaient prêtée, lui causa mille ennuis et entrava sa liberté. Harcelé de tous côtés, livré aux mains d'usuriers qui, sous prétexte de lui venir en aide, l'enfonçaient tous les jours un peu plus dans l'abîme, Gavarni n'avait même plus le temps de travailler. Il était toujours contraint d'avoir recours aux expédients, et il se vit bientôt exposé aux griffes de ces officiers ministériels dont il a esquissé l'office dans une série qu'il publia plus tard sous le titre de M. Loyàl *,
1. C’est à cette série qu’appartient la planche bien connue dans laquelle un huissier dicte à son clerc la liste des objets qu’il saisit. A propos d’un tableau accroché à la murailler, eprésentant une femme absolument nue lisant dans un livre posé sur une tête de mort, une sorte de sainte Madeleine, Gavarni
met dans la bouche de l’huissier ces paroles : « ... item un tableau représentant une femme couchée dans un cadre doré, lequel
et ne gagnant rien ou presque rien, puisqu’il ne travaillait pas, il sentait fort bien qu’une catastrophe était imminente. Cette catastrophe arriva au mois de mars 1835. Gavarni, dans Fimpossibilité momentanée de faire face à ses engagements, fut, à la requête d’un créancier plus exigeant que les autres, appréhendé au corps par les gardes du commerce et enfermé pendant quelque temps dans la prison de Clichy. Le Journal des gens du monde n’avait eu pour lui d’autre résultat que de le mener là.
Loin de s’affliger outre mesure de sa triste situation, Gavarni profita des circonstances qui le mettaient en contact avec un monde qu’il n’eût peut-être pas connu sans cela pour l’étudier dans ses moindres détails. C’est le séjour fait par Gavarni en prison qui nous a valu Cli chy , s uite de dix-neuf planches publiées en 1 840 . Ces planches nous initient aux habitudes d’une maison pénitentiaire aujourd’hui supprimée, dans laquelle, à côté de journées longues et tristes , il y avait encore des moments de
tableau ma susdite dame de Beaupertuis nous a déclaré être un portrait de famille. »
gaieté et des heures où Ton oubliait la porte de fer qui séparait les détenus du grand air. Si Ton excepte même ce jeune homme assis dans sa cellule, les mains dans ses poches, le chapeau sur le derrière de la tête, réfléchissant à la rigoureuse réalité et s’adressant à lui-même ce mot que Gavarni a inscrit au bas de la planche : Enfoncé ! ou cette femme disant à son mari emprisonné qui couvre son enfant de baisers : Petit homme , nous t'apportons ta casquette, ta pipe d’écume et ton Montaigne, on trouvera que le coté gai de la vie avait, pendant le temps qu’il passa dans la prison pour dettes, plus préoccupé Gavarni que le côté profondément pénible de ce séjour i.
i. A propos de la série intitulée Clichy , il nous paraît intéressant de rappeler une anecdote que M. Charles Blanc rapporte dans V Avenir national du 7 décembre 1866. Inutile de dire que l’ancien membre du gouvernement provisoire n’est autre que le frère de l’auteur de l’article, M. Louis Blanc : «Un jour, Gavarni se rencontra (à Londres) chez un rédacteur du Times y Cork Street, Burlington Arcade, avec l’un des anciens membres du gouvernement provisoire, et comme il lui faisait, sans mot dire, un salut gourmé : « Monsieur Gavarni, lui dit « son compatriote, j’ai bien peur de ne pas être dans vos
A sa sortie de Clichy, pendant les rares instants de liberté que lui laissaient ses courses d'affaires, Gavarni fît un certain nombre de lithographies signées G., 1835, ou quelquefois Gavarni , 1833, qui exerçaient sa main sans remplir beaucoup sa bourse. La plupart de ces planches ne furent pas publiées et, tirées à très-petit nombre, elles sont aujourd'hui fort difficiles à rencontrer. Elles représentent des figures isolées ou des sujets familiers. Une femme assise sur un banc de pierre tient à la main une fleur; une autre se dispose à ouvrir
« bonnes grâces... — Vous Pavez dit, répondit-il froidement... « — Eh bien, monsieur, aidez-moi, je vous prie, à m’en conso- « 1er en me disant pourquoi. — Pourquoi? n’étiez -vous pas <t membre du gouvernement provisoire, et ce gouvernement « n’a-t-il pas aboli l’emprisonnement pour dettes? — Est-ce « donc là un si grand crime? — C’est un acte de tyrannie abo- « minable. Je voudrais bien savoir de quel droit on m’ôterait « la liberté d’engager ma liberté pour me procurer de l'argent. « — Ah ! je comprends : vous ne voulez pas qu’on vous ôte « devance l’occasion d’un voyage à Londres. » Cette réplique, loin d’offenser Gavarni, l’amusa. « Parlons d’autre chose, dit-il « avec un commencement de sourire. Après tout, on tire en « général ses opinions de son expérience. Vous ignorez, je le « vois, combien il est parfois nécessaire... et difficile d’avoir « des créanciers... je vous eit.fais mon compliment. » La glace était enfin rompue; il devint très-aimable. »
un album; une jeune fille poursuit un papillon avec un filet de gaze, une amazone monte des degrés, deux femmes dorment dans le même hamac ; une veuve accompagnée de son enfant va déposer deux couronnes d’immortelles sur la tombe encore fraîche d’un époux et d’un père; une jeune mère fait sauter son enfant à la corde, compositions assez prévues en somme, qui n’ont d’autre mérite que d’être finement dessinées et ingénieusement agencées. Bien que ces planches fussent exécutées au moment même où les aspirations littéraires de Gavarni venaient de se manifester, aucune légende ne les accompagnait. L’artiste semblait garder rancune quelque temps à la littérature et vouloir uniquement s’occuper du dessin.
Ce ne fut qu’un peu plus tard, en 1837, qu’il songea à se charger lui-même de nous révéler ce que pensent, ce que se disent, ce que méditent les personnages qu’il met en scène, qu’il invente, qu’il groupe. Philippon qui dirigeait alors le Charivari, voyant le succès qu’obtenait Robert-Macaire, dont Daumier venait d’imaginer le type, et sachant
avec quel esprit Gavarni savait peindre la femme, alla le trouver et lui demanda de faire une madame Robert-Macaire : « Mais Robert- Macaire, lui fut-il répondu, c'est la filouterie, cela n'a pas de sexe. Quand ce serait une femme, cela n'y ferait rien. C'est la filouterie féminine qu'il faut faire, voilà le neuf1. » Philippon se rendit facilement à l'opinion de Gavarni et le laissa libre de faire ce qui lui plairait. Au bout de quelques jours, l'artiste apporta au directeur du C/z^nVarz les premières planches des Fourberies de femmes en matière de sentiment j série interrompue, puis reprise, qui ne fut terminée qu'en 1840. Dans ces planches, Gavarni apparaît pour la première fois tel qu'il sera toujours dans la suite, un dessinateur aussi original que précis, un penseur profond et un observateur d'une rare sagacité. Dans cette série, trois personnages sont en scène le plus souvent, le mari, la femme et l'amant; victimes tour à tour des pièges qui leur sont tendus par la femme, le mari et l'amant acceptent avec plus ou moins de phi-