Sainte-Beuve, Causeries du Lundi , 1866. Tome VI, p
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losophie la situation souvent ridicule qui leur est faite; ils sont tour à tour confiants ou jaloux, débonnaires ou terribles. Ici une femme étendue dans un fauteuil et paraissant profondément endormie, cache sous son siège le chapeau d’un homme blotti derrière le lit, tandis que le mari, en chemise, armé de deux pistolets, s’avance furieux vers elle, et se dit à luimême : « Il me semble pourtant avoir entendu la voix d’un homme dans sa chambre ... mais elle dort ; elle dort paisiblement. O Angélique, je suis un monstre d'ingratitude !.. . » Là deux jeunes gens se rencontrent sur la terrasse du bord de l’eau ; il pleut à verse ; ils s’abritent sous le même parapluie et voici le dialogue qui s’établit entre eux : « J'ai rende\-vous ici, mon cher, avec une femme charmante! — Et moi aussi ! — Une blonde ! ! — Et moi aussi ! !
— Les jeux bleus!!! — Et moi aussi. Alphonsine!!!!! — Et moi aussi!!!! — Petite!!!!!
- — Et moi aussi!!!!! — Ah! je suis floué!!!! !!
— Et moi aussi!!!!!! » Gavarni avait réalisé le programme qu’il avait développé devant Philippon ; le succès répondit à l’attente du directeur; l’artiste, désormais un des dessi-
nateurs habituels du Charivari , avait trouvé sa véritable voie.
Après cet heureux début, Gavarni publia dans le Charivari d’autres séries qui eurent le même succès que leur aînée. Dans la Boîte aux lettres (1837-1838) Gavarni donnait, au-dessous de chaque sujet, le fac-similé de lettres imaginaires, écrites dans les styles les plus variés et avec une orthographe presque toujours ultra-pittoresque. Le côté comique domine ici comme dans presque toutes les planches que Gavarni met au jour à cette époque : un jeune homme remet comme lettre d’introduction à un protecteur auquel il ambitionne d’être présenté, ce billet cacheté : Mon cher Camille, le grand dadet qui vous remettra cette lettrée est bien le plus ennuyeux jobard du département (ce qui n’est pas peu dire), mais je n'ai pas su me défendre de vous l'adresser. Débarrassez-vous en comme vous pourrez. Le plus souvent les personnages mis en scène sont des étudiants ou des lorettes. Rendez-vous donnés en partie double, demandes d’argent d’un neveu à son oncle, déclarations d’amour ou mises en demeure, voilà les données que développe ou
que commente le crayon du dessinateur. Gavarni excelle dans cette correspondance où les sous-entendus jouent un grand rôle, où ce que trace la plume n’est qu’une très-faible partie de la vérité. Bien que Gavarni ait prétendu « avoir acheté au poids chez les épiciers les lettres d’amour 1 » qu’il transcrit au bas des planches formant la série connue sous la rubrique de la Boîte aux lettres, il est permis de penser que le plus souvent il retouchait ces épîtres et qu’il y mettait précisément le mot qui en faisait l’intérêt. Dans cette série, Gavarni se contente de nous initier aux mystères occultes de la petite poste; il aura un but différent en 1839, lorsqu’il publiera encore, dans le Charivari, les Leçons et Conseils : « Si Von avait asse q de fonds, dit sérieusement un homme d’affaires à un confrère, pour acheter toutes les consciences qui sont à vendre... les acheter ce qu'elles valent et les revendre ce qu elles s'estiment, ça serait ça une bonne affaire !... — Ah fichtre ! » répond le confident. Une autre fois Gavarni mettra dans la bouche d’un