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our conquérir l'Espagne, Charlemagne y resta longtemps, si longtemps que les fils ^ftdes barons de France y durent aller après *i&K leurs pères, et encore la conquête ne putelle être achevée. La mort de Roland força l'empereur à la retraite, lui fit perdre du terrain et le rendit d'autant moins redoutable. Son armée était campée sous les murs de Nobles, lorsqu'un jour Thibaut d'Aspremont, le frère du fameux Ganelon, le puissant seigneur de Montaspre et d'Hautefeuille, sortit du camp avec sept des siens pour examiner les remparts de la ville. Ils s'arrêtèrent près d'un petit bois, sur une hauteur d'où le regard s'étendait au loin, et là l'armée de France se développa sous leurs yeux. De toute part à plus de trois lieues on n'apercevait que tentes et pavillons. A cette vue, Thibaut devint pensif et changea de couleur. * Sans doute vous songez, lui dit Alori, que l'empereur est bien puissant? — L'empereur ! répondit Thibaut, je ne saurais l'aimer, il m'a trop fait souffrir. Il a couvert notre famille de honte en faisant brûler mon frère Ganelon et écarteler mon
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neveu Pinabe!. Nous ne méritons pas d'être de si haut parage pour ne l'avoir point encore mis à mort, quand le plus pauvre des nôtres pourrait conduire à la guerre deux mille hommes bien armés et bien montés. — Ce n'est pas l'empereur qu'il faut accuser, dit Alori, c'est Gaydon, notre ennemi mortel ; c'est le duc Naimes, son oncle; c'est le Danois, que Dieu confonde! Ils sont ses conseillers si privés que rien ne se fait sans eux. Voyez leurs tentes, comme elles sont près de la tente impériale! Si quelqu'un de nous savait un bon moyen de faire perdre à Gaydon l'amitié de Charlemagne, qu'il le dise, au nom du Ciel! — Eh bien! reprend Thibaut, écoutez-moi. Dans mon jeune âge, je fus mis aux lettres de bonne heure, et je reçus les leçons de l'abbé de Saint-Denis, qui était mon oncle et m'aimait beaucoup. C'était l'homme le plus sage de la chrétienté et le plus habile qui se pût voir dans l'art de la nécromancie. Il me fit part de son savoir, et avec grand succès, pensant que je deviendrais abbé après lui ou que je serais évêque de Paris. Mais mon frère Ganelon ne l'entendit point ainsi ; il me manda près de lui, m'arma chevalier et me donna les domaines de Montaspre et d'Hautefeuille. Toujours est-il que je n'ai point oublié ma science. J'ai conservé et j'ai ici dans ma tente telle herbe médicinale qui, pilée dans un mortier et détrempée dans du vin blanc, pourrait servir à empoisonner des pommes, de façon que celui qui en goûterait tant soit peu n'aurait pas le loisir de demander un confesseur avant que les yeux lui sortissent de la tête et les entrailles du ventre. Mon dessein est d'envoyer de ces fruits à l'empereur, comme un présent de Gaydon. Charlemagne n'hésitera point
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à en manger, tant est grande son amitié pour le duc et sa confiance en lui. S'il en mange, il est mort. Alors, vous me couronnez roi de France , je vous donne les riches domaines d'Orléans, de Reims et de Beauvais, et c'en est fait de nos ennemis : Ogieret Naimes sont brûlés, Gaydon est écartelé. — Bien parlé! s'écrient les traîtres, il faut mettre en œuvre ce projet. » A ces mots, ils rentrent au camp, se renferment dans la tente de Thibaut, préparent avec lui le poison et en pénètrent trente pommes, qu'un garçon de cuisine, un méchant Provençal, est chargé de porter à l'empereur. P. 1-6.
Le messager, richement vêtu, se rend à la tente de Charlemagne, où il arrive au moment du coucher de l'empereur. Il est introduit malgré l'heure tardive, et s'acquitte de son message. « Grand merci , lui dît Charles, j'attache beaucoup de prix aux présents de Gaydon; naguère encore il me donna vingt destriers. Par saint Denis, il en sera récompensé. Pour vous, ami, revenez demain à mon lever : si vous suivez la carrière des armes, je vous ferai chevalier; si vous êtes d'un autre métier, je vous donnerai assez d'or pour que toute votre parenté s'en ressente. » P. 6-7.
Comme le garçon revient à la tente de Thibaut, Alori accourt au devant de lui, et lui passant un bras autour du cou : « Eh bien, l'ami, quelle réussite? — Par Dieu, sire, très-bonne. J'ai vu distribuer les pommes aux chevaliers et passer de main en main le claret qui les accompagnait. — A merveilles! dit Alori. Tiens, frère, voici une pomme que je t'ai réservée. » — Le messager la prend sans défiance et en mange. A peine en a-t-il goûté que les yeux lui sortent de la
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tête et que ses entrailles se déchirent. Il tombe mort aux pieds d'Alori, qui s'écrie dans sa joie: « Allons, notre poison vient à bien. Si l'empereur et les princes en tâtent, avant l'heure de complies Ganelon sera vengé. » — Mais Dieu aimait trop Charlemagne pour permettre qu'il lui arrivât mal. Voici venir dans la tente de l'empereur un jeune damoiseau qui s'agenouille devant lui. Charles, qui l'avait en grande amitié, lui dit courtoisement : « Jeune homme, c'est avec grand plaisir que je vois en vous le fils de ce vaillant duc Gaifier qui à Roncevaux se laissa tailler en pièces avec Roland et Olivier. J'aimais le père, le fils ne me sera pas moins cher. Pour vous le prouver, j'accrois votre fief de deux cents hommes. » En même temps il lui présente amicalement une pomme qu'il tenait à la main. Le jeune homme la prend, y goûte et tombe frappé de mort. L'empereur, hors de lui, le relève, le regarde attentivement, s'étonne de lui voir les yeux hors de la tête et le visage sain d'ailleurs, sans autre altération. Il devine alors ce que recèle le présent qu'il vient de recevoir, et s'écrie : «. Seigneurs, vous êtes empoisonnés, tous tant que vous êtes qui avez mangé du fruit! — 0 bonheur! répondent les barons, aucun de nous n'y a encore goûté. » Et d'une commune voix ils en rendent grâces à celui qui règne dans la gloire du ciel. P. 7-9.
Charlemagne, en grand courroux, prend Dieu à témoin qu'il ne mangera pas avant de tenir dans sa main le cœur du coupable. Il fait mander Girart de Roussillon, Gui de Beaufortet Aymon de Dordonne. Quand ils apprennent ce qui vient d'arriver, les trois barons sont saisis de stupeur et font le signe de la croix.
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« Juste empereur, dit Girart, qu'avons-nous à faire ?
— Combien êtes-vous, barons? demande Charles. — Deux mille, sire, répond Girart; sommes-nous assez?
— Oui, dit l'empereur, car vous êtes tous des preux. Vous savez comme m'a servi le fils de Geoffroi l'Angevin, ce Gaydon que j'aimais plus que personne de ma maison. Il m'a voulu faire périr traîtreusement en m'envoyant des fruits empoisonnés. Que Dieu me confonde si je mange ou bois avant de l'avoir fait brûler sur des charbons ardents ! Comme il ne sait si je suis mort ou non, et qu'il connaît bien les chemins, il va s'enfuir cette nuit; mais, par l'apôtre qu'on invoque aux prés de Néron, si vous ne me le livrez demain au jour, avant prime, faites peu de compte de votre vie !
— A ce prix, répond Girart, nous aurions trop à perdre. Vous pouvez dormir en paix, sire , nous ferons bonne garde. » — Puis ils vont s'embusquer sur la rivière qui coule non loin de là pour couper le passage du pont. P. 9-10.
Cependant Gaydon, qui n'a soupçon de rien, dort paisiblement dans sa couche d'ivoire, sous sa tente, où brillent des escarboucles d'un tel éclat qu'au milieu de la nuit la plus obscure on y voit clair comme à la première heure du jour. Un rêve vient troubler son sommeil. Il songe qu'il est égaré dans sa forêt de Valie sans pouvoir retrouver son chemin. Un grand aigle à tête rouge vient fondre sur la tête de son cheval qu'il met en pièces* Des sangliers l'assaillent luimême, dont l'un lui fait au flanc quatre blessures mortelles ; d'un coup d'épée Gaydon l'abat à ses pieds. Alors, saisi d'effroi, il se réveille en sursaut et s'écrie : « Sainte Marie, soyez- moi en aide ! » Revenu à lui, Gaydon. c
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il appelle ses chambellans, se lève à la hâte, et après avoir entendu la messe annonce à ses barons qu'il va se rendre à la tente impériale pour y jouer une partie d'échecs avec son seigneur. P. 10-12.
Il part, et l'instant d'après arrivent à sa tente les barons qui l'ont guetté toute la nuit. « Où est ton maître? demande Girart au maréchal de Gaydon. — Seigneur, il est allé à la tente de l'empereur. — Estil bien vrai? — Oui, seigneur. — Il faut que le duc ait perdu le sens, se disent entre eux les barons, pour aller à la cour après ce qu'il a fait. Comment a-t-il osé concevoir pareille trahison ? Il a mérité d'avoir tous les membres coupés, d'être brûlé ou jeté à la mer. — Ne vous hâtez pas de le condamner, dit Girart; maint gentilhomme est parfois accusé à tort. » A ces mots, ils retournent à leurs tentes, se désarment et se rendent au pavillon de l'empereur, où Gaydon vient d'arriver et est allé s'étendre, appuyé sur son coude, entre les jambes du duc Naimes, au milieu des chevaliers assis de tous côtés sur les nattes et sur les tapis. P. 12-13.
L'empereur regarde cette nombreuse assemblée et aperçoit en face de lui le fils de Geoffroi l'Angevin. A cette vue, il change de visage, se colore et devient noir comme un charbon. Il tient à la main un long couteau d'acier poitevin; il va en frapper Gaydon, mais il se retient, et s'adressant à Naimes : « Beau sire duc, lui dit-il, demandez donc à votre neveu Gaydon s'il réclame en France quelque château, quelque donjon ou bourg, quelque ville, forteresse ou maison, ou quoi que ce soit qui vaille seulement un éperon. Nous sommes prêt, en ce cas, à faire droit à sa
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demande. — Non certes, sire, répond Gaydon qui s'est levé à ces mots. Je m'estimerais assez riche rien qu'avec le don que je reçus de vous le jour où je tuai le traître Pinabel. Je m'appellais Thierry alors; on m'a donné depuis 1e nom de Gaydon en souvenir du geai qui à ce moment vint se poser sur mon heaume. Sire, ce n'est pas en vain que vous m'avez fait riche ; je vous aime plus que personne au monde, et serai toujours prêt au besoin à vous amener trente mille compagnons qui vous serviront avec moi. — Tais-toi, lâche, dit Charles, et que Dieu te maudisse! Comme tu sais bien couvrir ta trahison ! » Puis se levant et s'adressant à l'assemblée : « Écoutez-moi, Allemands et Lorrains, Normands et Français : dois-je souffrir qu'il vienne s'asseoir à mes côtés, ce duc qui m'envoya hier en présent de tels fruits que, pour en avoir à peine goûté, le fils d'un comte eut les entrailles déchirées ? Voilà ce qu'a fait Gaydon que je vois ici devant moi ! Si je mange tant qu'il sera vivant, que le vrai Dieu me confonde! » P. 13-14.
Gaydon a entendu ces paroles. Quelle douleur pour lui ! ce Juste empereur, qu'avez- vous dit? et comment votre cœur s'est-il ainsi changé envers moi ? La trahison dont vous m'accusez, je m'en défends sur ma vie. Je ne l'aurais jamais conçue. Nourri par le duc Roland, je l'ai servi de cœur durant sept ans. Au désastre de Roncevaux, nous n'étions plus que trois survivants : Roland, l'archevêque et moi. Je venais de voir mon père taillé en pièces sans pouvoir lui porter secours, épuisé que j'étais par trois blessures. Roland me serra dans ses bras après avoir trois fois sonné de soncor,etjefusinondédusangquijaillissaitde
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ses veines rompues. Puis, quand il se vit à la mort et que tout secours lui devenait inutile, il m'envoya sur un coursier du Nord, il m'envoya vers vous, bon roi, pour vous rapporter la trahison de Ganelon. Il n'y eut alors autour de vous ni Lorrain, niTrançais, ni Normand, ni Breton, ni Anglais qui osât lever la main sur le traître. Ce fut moi qui mis à mort Pinabel, ce fut moi qui vous fis justice de Ganelon le maudit, le renégat. Est-ce donc ainsi que vous m'en récompensez ? ai-je mérité ce serment que vous venez de faire de ne point manger avant ma mort ? Par le Seigneur qui siège haut et voit loin , prenez garde , beau sire, de vous attirer ainsi le blâme de vos Français! — Tais-toi, répond Charles, et maudit sois-tu! Comment espères-tu m'abuser de la sorte quand tous ceux qui étaient près de moi hier soir ont vu le présent qui m'était adressé et qui me venait de ta part ? » P. 14-16.
Aces mots se lève Riol, le duc du Mans, II n'en est point de plus sage dans toute la France et qui sache mieux discerner le tort du droit. Sa barbe et sa chevelure sont blanches comme neige. Il fend la presse et s'avance près de l'empereur, a Juste empereur, lui dit-il, je suis le vassal de Gaydon : si je pensais que vous ayez dit vrai, je serais d'avis qu'on l'allât brûler sur l'heure; mais je crois que nul n'osera se lever qui se déclare prêt à soutenir que mon seigneur a manqué à sa foi envers vous. — Tais-toi, dit Charles, et maudit sois-tu! Tais-toi et fuis de devant mes yeux; ta vue m'est odieuse. C'est par toi peut-être que le crime fut conseillé. Quelle preuve m'as-tu donnée de ta foi jusqu'à présent? Quel service ai-je reçu du Mans? Fi-
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dèlc le matin, l'as-tu été le soir? — Et de sitôt je ne rai, répond Kiol. Si vous voulez venir faire le sié^e tlu Mans, laites le Rio! savoir 6t voir; aine/ Châfice d'y rester deux ou trois ans. — Vous l'euten de/ , barons , s'écrie Charlemagne en courroux , Kiol du Mans nie provoque; il ose soutenir l'innocence de (iaydon' Ne M trouvera t il donc pas un baion dans nia COUr p<»ur convaincre le traître de |0H ( mue } » — Ogicr le Danois et Sanson de Bourgogne s'ellorccnt vainement d'apaiser l'empereur. « Si (iaydon, sVuic t-il, s'en va ainsi sans bataille, je puis bien dire que dAM ma cour il n'y | pas un homme de tour. » P. 16-17.
A ces mots se lève le traître Thibaut. Il n'est point en faveur, dit il, à cause de son hère (ianelon; il ne laissera pas, cepend.int, de montrer son dévouement au service de l'empereur 11 dira ce qu'il sait sur le compte de ce fameux (iaydon, tant aimé de C.harle Rligne. « Hief soir, ajoute- t-il, comme j'accompa gnais le à\u- Sanson du coté de mon pavillon, en passant devant toutes les tentes, je vis (iaydon (pntter un valet qui portait une serviette et une boîte. Ll boîte était-elle vide ou non :; je l'ignore. Mais toujours <■ t il que le v.ilet, empressé de s'acquitter de sa eommis sion , donna une pomme A l'un de mes |;ens qui y eoùt.i, et aussitôt les yeux lui sortirent de l.i tète. Il est m, m» gisant devant mon pavillon. Je prends à témoin du fait et Amboin, et Milnn, et (iuillemer, et (iautier d'A vallon. Si d'aventure (iaydon me démentait , je suis tout prêt | le convaincre. H — (iaydon l'.i entendu et sount de pitié. C'eil une trame oui die pour le jxrdre dans l'esprit de l'empereur; il le voit bien et en sait
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la cause. Le défi de Thibaut le comble de joie : « Juste empereur, dit-il, je suis prêt aussi, prêt à me défendre, à prouver que Thibaut a menti et que jamais je n'ai été coupable, même par la pensée, du crime dont je suis accusé. » Aussitôt Thibaut se dépouille de son manteau et s'avance près de l'empereur pour lui remettre son gage. — Portrait de Thibaut. — Quatorze comtes de son lignage se lèvent et se rendent cautions pour lui. ce Sire vassal, dit Charlemagne à Gaydon, donnez-moi des otages. Sans otages vous ne sortirez point d'ici et vous perdrez le poing. » — Le duc regarde les barons qui l'entourent; il n'en voit aucun disposé à se lever, il baisse la tête et devient pensif. « Eh bien, vassal, lui dit Charles, que tardez-vous ? Par saint Denis! vous courez risque de perdre la main qui tout à l'heure a remis votre gage dans la mienne , et tel aussi peut s'offrir à vous servir d'otage à qui je ferai couper les membres, et dont je ferai jeter les cendres au vent après l'avoir fait brûler. » P. 17-20.
Quand les Français entendent ainsi parler leur seigneur, ils demeurent tous silencieux. Le vicomte de Thouars (1), Rispeus de Nantes, Geoffroi , Gui de Beaufort et Riol se lèvent seuls, s'approchent du roi et lui disent : « Sire, nous répondons de lui sur nos biens et sur nos membres. S'il est vaincu, nous consentons à ne les point remporter. — Arrière ! barons, leur répond Charles; vous êtes tous ses hommes et ses vassaux ; c'est de lui que vous tenez vos domaines, bourgs, villes, châteaux et cités, et quand on est ac-
1. Nous traduisons le vicomte, quoique le texte porte Vevesques. V. la note sur ce vers.
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cusé de trahison, on n'est point admis à donner ses hommes pour otages. C'est parmi ses pairs qu'on en doit trouver. C'est son propre avoir que l'on doit engager. Par saint Denis, quand vous prendrez congé de moi, il vous faudra chanter sur un autre ton ! » Puis il appelle Ogier : «Danois, lui dit-il, faites-lesmoi garder jusqu'à demain au lever du soleil. Par l'apôtre qu'on invoque aux prés de Néron, s'ils bougent et que je l'apprenne, je vous retire mon amitié. — A vos ordres, sire, » répond Ogier, qui n'obéit qu'à regret. P. 20-21 .
Le courroux de l'empereur est à son comble. « Sire vassal, dit-il encore à Gaydon, pourquoi ces délais ? pourquoi tant tarder à me livrer vos otages?» Et il répète les menaces qu'il vient de lui adresser. Personne dans l'assistance n'ose lever la tête; les barons s'éloignent. A cette vue , Gaydon verse des larmes et implore celui qui a tout à juger. « Père de gloire, où ai-je commis le crime qui me réduit à cette humiliation de ne pas trouver un parent qui ait pitié de moi ? Hélas ! je croyais par mes services avoir conquis l'amitié de Charles ; mais les traîtres me l'ont aliéné au point qu'il me menace de me faire trancher la tête. Ah ! Roland, noble chevalier, si vous viviez encore, on ne me traiterait pas ainsi à la cour! — Gardez-vous de le croire, répond Charles; il vous ferait couper les membres, brûler sur un bûcher ou tirer à quatre chevaux. » — Gaydon éperdu regarde autour de lui, aperçoit Naimes de Bavière, va s'agenouiller devant lui et lui dit : « Sire, pourquoi ne me servez-vous point d'otage ? avez-vous oublié que je suis votre neveu, le fils de votre soeur? » Naimes entend ces paroles et s'en
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émeut. « Certes, dit-il, j'ai agi en homme sans cœur, en couard, en chevalier failli. C'était de crainte de courroucer mon seigneur; mais maintenant, dût-on me couper les membres, rien ne m'empêchera d'être l'otage de mon neveu* » Il tombe aux pieds de Charlemagne : « Juste empereur, lui dit-il, s'il vous plaît de m'agréer, je me porte caution pour lui sur tout ce que je possède, sur mes châteaux, sur mes fiefs et enfin sur ma vie. — Naimes, dit Charles, comme il vous plaira, mais sachez bien une chose, c'est ce, que s'il est vaincu, vous en porterez la peine. — Comme il vous plaira, sire, répond Naimes; mais je serai jugé d'abord. » A ces mots, il s'évanouit trois fois aux pieds du roi avant de se relever, et il n'y eut personne à la cour qui ne fondit en larmes à cette vue. P. 21-23.
Ogier à son tour se présente devant Charlemagne : a Juste empereur, lui dit-il, on doit aimer les siens. Le duc Naimes s'est porté caution pour son neveu ; si je pensais ne vous point déplaire, je m'offrirais aussi comme otage de ces hommes dont vous m'avez confié la garde. » Charlemagne y consent, pourvu qu'Ogier les ramène le lendemain matin un peu avant la bataille. — « Je m'en vais, dit à l'empereur Thibaut d'Aspremont ; quand voulez-vous que la bataille ait lieu? — Thibaut, répond Charles, ne pensez pas qu'un traître puisse faire long séjour près de moi, et soyez ici dès demain matin. Par ce Seigneur qui trône haut et voit de loin, si vous ne m'avez point menti, vous en serez bien récompensé. Vous serez désormais mon sénéchal et porterez l'oriflamme de France. Il sera bien aimé celui que vous aimerez, et
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qui encourra votre haine n'y pourra tenir. — Dieu soit en aide au bon droit, » répond Thibaut. Puis il ajoute tout bas : « Mal m'en prendrait. » — « Juste empereur, dit le duc Ogier, n'accordez point votre confiance à la race d'Alori, à cette engeance qui ne fit jamais le bien , et trahit à Roncevaux votre neveu et ses vingt mille compagnons. — Ogier, répond Charles, c'est merveille de vous ouïr. Me pensez-vous ébaubir par vos paroles, quand tous ceux qui étaient ici hier soir ont vu le présent qui m'était apporté ?» P. 23-24. L'assemblée se sépare. — Gaydon. retourne à sa tente encore tout ému des menaces de l'empereur. ce II faudra que je sois bien empêché, dit-il à ses corn pagnons, si je ne lui tire le sang du corps ! — Ah ! félon, s'écrie Riol, que dis-tu ? si tu frappais ton seigneur légitime avant de l'avoir défié, jamais personne en cour ne voudrait plus te reconnaître; jamais chevalier ne te tiendrait ton écu. Veux-tu ressembler à cet insensé Girbert qui guerroya contre Dieu luimême? Notre Seigneur ne lui laissa ni château, ni cité, ni donjon, ni ville, ni bourg, ni forteresse, puis il le fit entrer dans le creux d'un arbre et l'en tira ensuite d'un coup de foudre qui l'aveugla (»). Je vous ai élevé tout enfant, Gaydon, et jusqu'au jour où je vous donnai pour compagnon au duc Roland en Aspremont, où il fut armé chevalier. Eh bien, je ne laisserais point pour cela, mon seigneur légitime de qui je tiens tous mes domaines, bourgs, villes, châteaux et cités, de vous frapper de ce bâton que voici à terre ! — Grâce, beau sire, s'écrie Gaydon, grâce au nom de Dieu ; ja-
1 . Est-ce, comme il semble, une allusion à quelque poème aujourd'hui perdu ?
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mais je ne donnerai suite à ma menace. » Le comte du Perche a entendu ces paroles; il en est tout assombri et courroucé. Il s'approche de Gaydon et lui dit : « Sire, n'ayez donc nul souci de Riol et laissez le vieillard retourner au Mans boire ses vins et dîner de ses paons. Il ne demande pas autre chose, si ce n'estle sommeil et le repos. » Riol, transporté de colère, court vers le comte et lui dit : ce Sire vassal, si j'ai des paons, vous n'avez pas le droit de me les reprocher ; je les ai conquis quand j'étais bachelier avec des armes fourbies et de bons destriers, et j'ai encore quatre mille hommes à mon service. » A ces mots il le frappe de la main au visage et lui en fait jaillir le sang. — Gaydon met fin à la lutte qui commence, en menaçant de faire pendre à un arbre quiconque oserait en venir aux mains avant qu'il ait lui-même vidé sa querelle avec Thibaut. Sur l'issue du combat, iln'esl point inquiet, il se fie à son bon droit ; mais Thibaut mort, comment retourner à Angers ? - « Sire, dit Riol, voici le conseil que je vous donne. A minuit, nous ferons plier nos tentes, charger coffres et malles sur les sommiers, en ne retenant que les armes. Nous enverrons ce convoi en avant jusqu'à Angers et nous prendrons la même route après la bataille. Vous adresserez alors un défi à Charles, et le cœur vous manquera si vous ne lui faites payer cher la vilenie dont il vous charge. » — Gaydon adopte l'avis de Riol. P. 24-28.
Mais Thibaut est instruit du projet par un de ses espions qui a tout entendu. Il donne l'ordre à Alori, l'un des siens, de prendre avec lui deux mille chevaliers, d'aller les embusquer en deux bandes sur la route que doit suivre le convoi, et de mettre> à mort,
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à leur passage, ceux qui l'escorteront. — Avant que le coq eût chanté trois fois, les embûches étaient dressées. P. 28-30.
Dans le même temps, Gaydon charge ses deux neveux, Ferraut et Amaufroi, de la conduite du convoi, avec une escorte de sept cents chevaliers. Ils obéissent, font charger les bagages et prennent le chemin d'Angers. P. 30-3 1 .
Pendant qu'ils cheminent ainsi, tout s'apprête pour le combat de Gaydon et de Thibaut; de part et d'autre, les gens des deux adversaires vont prier Dieu pour leur seigneur. Après avoir entendu la messe, Thibaut se revêt de son armure, ceint l'épée de son père, Griffon d'Hautefeuille, monte sur son destrier Bausant, richement enharnaché; et l'écu au cou, la lance au poing, se dirige vers la tente de Charlemagne. Il y entre l'épée au côté, s'assied dans un fauteuil préparé pour lui et demande à l'empereur où est le duc d'Angers. « Il devrait déjà être à cheval, dit-il, et me fait grand tort, car il est midi et demi ; mais, par l'apôtre qu'on invoque à Rome, ce retardement ne lui servira guère. Si je le tiens une fois en champ clos devant moi, cette lame d'acier lui infligera, je pense, un tel châtiment que de sa vie il n'aura plus recours au poison. — Thibaut, dit Charles, qu'il te soit en aide celui qui se laissa martyriser sur la croix ! tout l'or du monde ne me rendrait pas plus joyeux. » — Le comte du Perche n'y peut tenir; il parle ainsi à Thibaut : « Sire vassal, c'est une injustice et un péché que de calomnier ainsi le duc d'Angers. Il est làbas qui entend la messe avec ses chevaliers; mais vous l'aurez bientôt en armes sur son destrier. Ce n'est
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pas son dessein de vous faire attendre, car, lui donnât-on Étampes et Orléans pour renoncer au combat, il ne les prendrait pas, j'en suis sûr. Le duc n'est ni couard ni lâche; ce n'était pas non plus le défaut de Geoffroi son père, qui de sa vie n'aima ni les lâches ni les traîtres, tandis que Ganelon, le félon renégat, vendit à Marsile et Roland, et Olivier, et Turpin, et enfin tous les douze pairs avec vingt mille chevaliers, et c'est une honte qui sera à jamais reprochée à votre lignage. » — Thibaut l'entend et baisse la tête au grand contentement des Français, qui se disent entre eux : « Thibaut a reçu son compte. » P. ji-j6.
Cependant Gaydon, au lever du soleil, a entendu la messe, puis il rentre dans sa tente pour se préparer à la bataille. Parmi les pièces de son armure, la plus précieuse est son heaume fait dans une île de mer par des fées, et doué par elles d'une telie vertu qu'aucune arme ne pourrait l'entamer. Son épée Hauteclaire fut celle d'Olivier. Son cheval Clinevent est le meilleur de la chrétienté. — Origine, histoire et description de Clinevent. — Le duc monte sur ce destrier richement enharnaché, et suivi de cent chevaliers, s'achemine vers la tente impériale. Riol y entre le premier et salue en ces termes : « Que le Dieu de gloire qui a tout créé, ciel, terre, mer, poissons et oiseaux, sauve le roi qui règne sur la France et avec lui tous ses barons ; mais puisse-t-il confondre nos mortels ennemis, tous tant qu'ils sont autour de nous et à nos côtés ! — Taistoi, glouton, dit Charles, et maudit sois-tu. Si Dieu m'aide et que j'aie le dessus, tu me le payeras cher. — Sire, répond Riol, elle n'est pas encore commencée
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l'année qui verra mon seigneur convaincu de trahison ! » — A ces mots se lève un des traîtres, Amboin de la Neuve-Ferté. Il s'approche de Riol et lui dit: a Vassal, tu es atteint et convaincu de folie ; toi et ton seigneur vous vous êtes gouvernés de telle sorte que vous ne devriez plus avoir entrée à la cour ni liberté d'aller et de venir. — Vous en avez menti ! répond Riol ; je ne suis pas de votre parenté, je ne suis pas du lignage de Hardré et de Ganelon. Vous n'avez point oublié leur métier, vous! malheur à vous et aux vôtres! » — A ces paroles Amboin, hors de lui, porte la main à la barbe de Riol, en arrache cent poils, en fait couler le sang. Riol, transporté de colère, lève le poing qu'il avait gros et carré, baisse le coude et laisse aller le coup. Amboin tombe, et Riol lui assène encore trois coups de poing. Alors se lèvent et Guichart et Hardré et au moins soixante des leurs. Ils feraient à Riol un mauvais parti si le vicomte de Thouars, le duc Gui et Ogier le Danois ne se levaient aussi. Le vieux duc Naimes, un bâton à la main, s'écrie : « Arrière, gloutons ! par le Seigneur et par sa Sainte-Trinité, pour un seul coup il vous en sera rendu soixante. » Les traîtres reprennent leur place. Amboin seul s'approche de l'empereur : « Sire, lui dit-il , Riol m'a malmené. — Tais-toi, répond Charles, et que Dieu te confonde ! Qu'avais-tu affaire de lui tirer la moustache ? Tu en seras puni. Danois, ajoute-t-il, mettez-le en prison pour avoir commencé la mêlée dans ma tente. — A vos ordres, » répond Ogier; puis il se saisit d'Amboin et lui attache si étroitement les jambes qu'il en fait jaillir le sang. P. 36-40.
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L'empereur, pour recevoir les serments des deux adversaires, fait apporter son épée, Joyeuse, dont le pommeau d'or enserre de précieuses reliques du corps de saint Honoré et du bras de saint Georges , avec quantité de cheveux de Notre-Dame. Thibaut, en face de Parme sainte, renouvelle son accusation. Mais ce n'est point un serment. — « Les mots essentiels y manquent, dit Riol, vous devez jurer. » — L'empereur reconnaît que la réclamation de Riol est fondée. — Thibaut se reprend et jure. — Gaydon lui donne un démenti, repousse par un serment solennel chacun des chefs de l'accusation, s'agenouille devant les reliques et les baise. — « Gaydon, dit Charlemagne, vous en avez beaucoup dit: il ne manque rien à votre serment. — Sire, fait le duc, j'ajoute que, même par la pensée, je n'ai pas été un instant coupable. — Voici ma décision, reprend l'empereur : c'est que l'un de vous deux mourra. » — Thibaut chancelle en baisant à son tour les reliques; mais il monte à cheval d'un bond. Gaydon, au contraire, se sertdePétrier. Grande douleur pour le duc Naimes ! En ce moment il voudrait mourir; à voir ce manque d'assurance de son neveu , il craint qu'il ne soit coupable. Il s'agenouille en se tournant vers l'Orient, et invoque celui qui ne mentit jamais et la grande dame dont il fit sa mère. « Dame de paradis, s'écrie-t-il, implore ton fils, ô reine qui souffris les douleurs de l'enfantement et ouvris en toi la source du ciel ! Vrai Dieu de gloire, père de paradis, sous les pieds de qui se fendit le marbre vert le vendredi où tu souffris la mort, toi qui sauvas Jonas au ventre de la baleine et le mis à terre sous les murs de Ninive; toi qui confondis le faux té-
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moin qui accusait sainte Suzanne, qui assistas aux noces du saint Architriclin et y changeas Peau en vin ; toi qui servis tes apôtres à la Cène et leur lavas les pieds un jeudi ; toi qui permis que Judas te vendît trente deniers (gain chétif, hélas! pour prix d'un tel trésor! ) , tu fus saisi par les Juifs et mis en croix le vendredi saint. Ce fut alors que Longis, qui jamais n'y avait vu, prit une lance et t'en frappa de sorte que ton sang découla jusque sur ses doigts. Il essuya ses yeux, recouvra soudainement la vue, battit sa coulpe et implora ta miséricorde. Comme il est vrai, père, que de grand cœur tu lui accordas son pardon, de même accorde aujourd'hui ta merci à mon neveu; et s'il est coupable de la trahison dont on l'accuse, beau roi de gloire, de grâce, Seigneur, laisse-moi mourir pour que je ne voie pas sa honte et sa confusion ! » P. 40-43.
En priant ainsi, le duc Naimes pleure et ses larmes mouillent sa pelisse d'hermine. A cette vue, Charlemagne non plus ne peut retenir ses pleurs. Il prend à part Ogier et le comte Richart , Gui de Beaufort et le fier Erart : « Barons, leur dit-il, depuis l'heure où je montai à cheval et où je sus discerner le mal du bien, je n'ai pas ressenti de douleur pareille à celle que j'éprouve, si ce n'est au désastre de Roncevaux, et cela à cause du duc Naimes, mon conseiller, mon noble vassal, que je vois là pleurant. N'était la crainte que tout le monde en fît bruit et que mes barons le tinssent à mal, certes, la bataille en resterait là et je ferais la paix entre le duc et Thibaut. » — Ce n'est pas l'avis d'Ogier : la paix faite, ce serait à recommencer le lendemain. « Laissez le duc, dit-il,
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combattre avec Thibaut. Le duc a le droit pour lui ; il vaincra. — Ogier, répond Charles, vous êtes loyal et de vos conseils jamais mal ne m'advint. La bataille aura lieu et ne cessera qu'à l'heure de la victoire. Mais c'est un grand deuil pour moi que de voir Naimes ainsi pleurer et de penser que Gaydon ait pu agir de la sorte. » P. 43-44.
Par ordre de l'empereur, les deux adversaires entrent au champ et sont mis aux prises — Combat à cheval. — Combat à pied. — Gaydon est blessé et l'herbe verte est toute rougie de son sang. « Rendsmoi ton épée, lui dit Thibaut, et va-t'en vers Charles lui crier merci. Il te pardonnera. Tout mon lignage et moi-même nous le prierons en ta faveur jusqu'à ce que tu aies la paix. — Malheur à qui eut telle pensée ! répond Gaydon. C'est le mauvais sang qui s'échappe de mon corps. J'en ai besoin : il y a longtemps que je ne fus saigné. En garde ! car je vais te frapper. » — La bataille continue avec acharnement. Thibaut perd un bras, donne encore un dernier coup d'épée à son adversaire ; mais frappé lui-même de l'épée sainte de Gaydon, dont le pommeau d'or renferme des reliques du bras droit de saint Georges et du corps de saint Denis, il tombe sur le pré et fait l'aveu de sa trahison : « Oui, dit-il, c'est par mes mains que le poison fut préparé et le présent envoyé à Charles. Je pensais devenir roi de France et de Laon, mais Dieu ne l'a pas permis. Si j'en fais l'aveu, ce n'est pas que je veuille obtenir mon pardon ni me confesser à aucun prêtre, car ma place est en enfer avec mon frère, le comte Ganelon. » P. 44-55.
En apprenant l'issue du combat, Charlemagne de-
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vient noir comme charbon, il se lève, se signe et s'écrie : « Dieu ! que de mal m'ont fait les parents de Ganelon! » Dans le même temps, Ogier dit au duc : « Que tardez-vous, Gaydon ? prenez la tête du félon ! — Volontiers, » répond le duc. Puis il délace le heaume de Thibaut, lui coupe la tête, la met dans le heaume, et dressant Hauteclaire devant lui : « Ah ! bonne épée, s'écrie-t-il, quelle lame je possède en toi ! béni soit celui auquel tu appartins avant moi ! béni soit Olivier le chevalier courtois ! » A ces mots il prend l'épée de Thibaut, la met en croix avec la sienne et les couche ainsi sur la poitrine de son adversaire. « Que de courtoisie ! » s'écrie Charlemagne. « Maître Garin , ajoute-t-il en s'adressant à l'un de ses meilleurs médecins, allez voir si le duc aurait besoin de votre aide. » Garin obéit. Mais en le voyant, Gaydon lui dit: ce Maître Garin, allez. Ce sera pour une autre fois. Je ne suis nullement disposé à voir personne qui vienne de la part de Charles. » — Garin rapporte ces paroles à l'empereur : ce II a pardieu raison, dit Charles; de sa vie il ne doit m'aimer. »