I. A propos du Guillaume Tell de Lemierre
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tout où une lutte s'établit entre deux écoles, dans la littérature ou dans l'art , il se rencontre toujours des esprits mitoyens , des talents modérés qui visent à la conciliation , qui cherchent des compromis, qui s'ingénient enfin à satisfaire tout le monde et ne réussissent souvent qu'à ne contenter personne. Tel nous apparaît notre poëte , dont l'ouvrage ne semble avoir obtenu de son temps ni un succès notable , ni même peut-être celui qu'il aurait mérité. Nous ne voyons pas, du moins, qu'il y soit fait allusion nulle part(') ou qu'il ait jamais passé de vers en prose; et nous n'en connaissons aucune traduction ou imitation dans les langues étrangères. Tout ce qu'on peut dire de plus favorable sur ce point, c'est qu'il nous reste trois manuscrits du poëme , les deux premiers du XII F siècle, et le dernier du XV^ , époque à laquelle il n'était pas entièrement oublié , puisqu'on le transcrivait encore.
En bonne justice, la chanson de Gaydon était digne d'une meilleure fortune, soit qu'on la considère en elle-même et pour sa propre valeur, soit surtout qu'on la compare à d'autres ouvrages du même genre qui lui sont inférieurs, selon nous, et n'en ont pas moins eu une vogue aussi durable qu'étendue. Tels sont, par exemple, les deux poëmes d'Aye d'Avignon et de Gui de Nanteuii,
I . V. cependant V Histoire de la langue et de la littérature provençales, par Emile de Laveleye. Bruxelles, 184$, in-80. L'auteur (p. iS i ) parle des romans provençaux perdus de Caydon d'Angers çtd'Elie de Toulouse, mais sans indiquer le texte sur lequel il s'appuie pour attester l'existence ancienne de ces romans.
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auxquels nous préférons de beaucoup celui que nous publions aujourd'hui.
Déjà le poëme de Guj de Bourgogne, évidemment antérieur à celui de Gaydon , n'avait pas eu , selon toute apparence , un retentissement beaucoup plus grand , malgré son incontestable valeur. On peut croire qu'au temps où furent composées ces deux chansons de geste, qui se rattachent l'une et l'autre à la conquête légendaire de l'Espagne par Charlemagne , l'intérêt qu'avait excité ce sujet s'était singulièrement amoindri et comme épuisé. En littérature aussi, il y a des modes auxquelles on est tenu de se soumettre si l'on ne veut encourir cette espèce de mépris dont la malice humaine accable tout ce qui lui semble suranné.
Notre auteur, cependant, n'avait rien négligé pour rajeunir le vieux thème sur lequel il essayait de nouvelles variations. La meilleure preuve , la marque la plus heureuse de ses efforts en ce sens, est assurément la création d'un personnage épisodique que nous avons déjà nommé, et qui tient une place considérable dans cette composition. Nous voulons parler du vavasseur Gautier, figure héroi-comique, d'un caractère très- original, d'un relief très-saillant et qui fait contraste avec les types un peu usés, un peu effacés , qu'avait trouvés notre poëte dans l'héritage de ses devanciers.
Gautier est un petit gentilhomme qui , banni d'Angers par le duc Geoffroi en punition du meurtre d'un bourgeois , a vécu pendant sept ans dans les bois. Il s'y est construit une habitation; il y a défriché et mis en culture ce fu'il
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lui fallait de terre pour vivre de la vie rustique avec sa femme et ses sept fils. Le hasard veut qu'une rencontre ait lieu aux abords de sa demeure , entre Alori , l'un des traîtres ennemis de Gaydon, et Ferraut, neveu du duc. Dès le commencement du combat qui s'engage entre ces deux chefs, Alori tente de s'emparer de la maison du vavasseur et de la faire occuper par ses gens. Mais il a compté sans le courage de Gautier et de ses fils, qui deviennent pour Ferraut des auxiliaires précieux et inattendus. Malgré leur petit nombre , ils se mettent en devoir de défendre leur demeure et leur bétail, et de repousser les envahisseurs avec des armes improvisées et des chevaux de labour qu'ils montent à cru. La lutte est terrible : Gautier y perd quatre de ses fils ; il succomberait lui-même, si Ferraut ne lui venait en aide. C'est un service qu'il lui rend bien, un peu plus tard, en délivrant Gaydon assailli par ses ennemis et en péril de mort. Ainsi sauvé et sauveur tour à tour , Gautier s'attache par ce double lien au parti du duc, qu'il suit à Angers pour ne plus le quitter, avec sa femme et les trois fils qui lui restent.
Le personnage de ce proscrit , de cet outlaw , est assurément le plus intéressant, le plus curieux et le mieux dessiné de ceux qui figurent dans ce poëme. Courage indomptable , rude honnêteté des mœurs , brutale franchise du langage : tels sont les principaux traits du caractère de Gautier, et le trouvère en a tiré bon parti tantôt pour émouvoir , tantôt pour égayer ses auditeurs, en les faisant passer de l'intérêt sévère de la chanson de geste à l'agrément un peu libre du fa-
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bliau. Partout brave et de mœurs pures, le vavasseur agit souvent en chevalier, mais il parle toujours en rustre. S'il n'est pas précisément du tiers-état par sa naissance, c'est une simple précaution de forme que notre poëte a cru devoir prendre ; c'est une concession qu'il a faite aux idées du temps et aux habitudes de la chanson de geste, qui ne choisissait jamais ses personnages , même secondaires , que dans les rangs des nobles hommes. Au fond , Gautier est vilain et très-vilain par sa vie , par ses armes , par ses idées et par son langage ('). Comme Robastre, dans la chanson de Gaufrey, c'est un héros plébéien, populaire, et, pour tout dire, démocratique. Robastre non plus n'est pas entièrement obscur, puisqu'il est le fils d'un lutin ; mais il a débuté dans la vie par être charretier, et ne combat qu'avec l'arme d'un vilain. Le seul personnage du même ordre qu'on n'ait point pris soin de relever un peu par le sang , c'est Varocher, dans le poëme de Macaire. Celui-là, et celui-là seul, à notre connaissance, n'est rien de plus qu'un bûcheron , et il ne doit qu'à lui-même le rang auquel il parvient.
Ce seul trait suffirait à prouver, selon nous, que le poëme de Macaire est postérieur à celui de Gaydon. Le personnage de Varocher n'a pu être conçu qu'à l'époque où le mouvement com-
I. Ses ennemis ne manquent pas de !e lui répéter ; mais il a réponse à cette injure :
Par Deu , le fil Marie,
Cil est vilains qui fait la vilonnie.