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« Gaydon vous mande , lui dit-il enfin , qu’il a cessé d’être votre homme et ne tient plus de vous la valeur d’un angevin. » Puis il se baisse, prend à terre un rameau de pin et le jette au roi en signe de défi. Le rameau tombe sur la coupe de Charles, qui était remplie de vin empoisonné, et le vin se répand sur l’hermine impériale. L’empereur ne dit mot, mais sa colère est grande. II tient à la main un couteau acéré; il- le serre en branlant la tête et va le lancer sur Ferraut, quand le duc Naimes et Ogier lui rappellent qu’un messager est inviolable. Il se calme, rend justice à la fermeté de Ferraut, et ne laisse pas non plus de regretter l’amitié de Gaydon. P. 107-110.
Parmi les traîtres qui n'ont pas quitté la table est Hardré, neveu d’Alori et de Guirré , celui-là même qui tout à l’heure, sur l’ordre d’Alori, a rempli de vin empoisonné la coupe de l’empereur, dont la mort était assurée sans le défi de Ferraut. Le vil coquin ose lever la tète et poursuivre de ses outrages le messager de Gaydon. Ferraut s’apprête à le châtier; mais son épée est retenue dans le fourreau par le duc Naimes et par Ogier. « Mauvais serf racheté, lui dit Ferraut, ce n’est pas Charles qui t’eût sauvé. N’étaient Ogier et Naimes, je t’aurais fendu jusqu’au nœud du baudrier. » Puis s’adressant à Charles : « Roi, je ne te cacherai pas mon nom : je suis Ferraut, neveu du preux Gaydon !» A ces mots, il salue courtoisement Ogier et Naimes, défie de nouveau le roi et sort du palais.
Ce n est pas sans regret que Charlemagne voit partir si librement ce messager au langage ôutrageux. Alori s’offre à le poursuivre ; mais « ce serait une
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grande vilenie, » dit le duc Naimes. En ce moment , l’un des traîtres vient à grands cris dénoncer Ferraut comme un meurtrier: le portier est mort; c’est lui qui l’a tué. « Aux armes ! » s’écrie Charles, transporté de colère. « Qu’on coure après lui et qu’on me le ramène. Il sera pendu! rien ne pourra le sauver. » P. Il o- i i 3.
Pendant qu’on s’élance à sa poursuite, Ferraut tombe dans l’embuscade que les traîtres lui ont dressée. De cinq il en tue deux, coupe un bras au troisième, met en fuite les deux autres et reprend sa route. — II rencontre bientôt un chevalier suivi d’un écuyer qui avait au poing un autour et menait un cheval d’une beauté sans pareille. Ferraut regarde le destrier d’un œil de convoitise, s’approche du chevalier et lui demande où il mène cette belle bête. « Au roi de France, répond le chevalier, en acquit d’une rente que lui doivent les Toulousains. Je lui porte aussi cet autour pour aller en rivière. Ce message me vaut cent marcs. — Il vous faut, reprend Ferraut, m’abandonner et le cheval et l’autour ; je veux faire présent de l'oiseau à un mien cousin, et quant au cheval, Charlemagne ne lui fera jamais mettre ni selle ni étrier. Il est à moi. Retournez chez vous et vivez-y en paix de vos rentes. — Ce ne sera pas sans combat, » répond le chevalier. Ferraut accepte le défi, met l’épée à la main, coupe le poing gauche à son adversaire, s’empare du cheval et de l’autour et part au galop. P. 113-118.
Plus loin, à la lisière d’un grand bois, il arrive près d’un manoir sans tour ni château. Sur la motte s’élevait un seul bâtiment carré , entouré de fossés nouvellement creusés. Une belle jeune fille, sans cotte ni
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manteau et vêtue seulement d’un bliaut, était assise devant la porte. Elle se lève en voyant Ferraut. Il la salue et s’arrête : « Dame, lui demande-t-il, à qui est ce manoir? — A mon père, seigneur, » répond la jeune fille. La nuit s’approche; elle lui offre l’hospitalité. ,Son père, dit-elle, est en rivière ; il sera de retour avant complies. Il chasse à l’oiseau et vit de cette chasse, lui et les siens. Il n’ose avoir de chiens courants, bien qu’il en ait grande envie; mais l’empereur le lui défend. « C’est une race maudite qui en est cause; c'est Alori, c’est Guimar et toute leur lignée qui ont dépouillé mon seigneur, dit la pucelie, et lui ont fait enlever le droit de chasser à courre. » A ces mots, elle pleure et, les larmes aux yeux, prie doucement Ferraut d’accepter l’hospitalité qu’elle lui offre. Il sera bien accueilli et rien ne lui manquera, ni pour lui ni pour ses chevaux. Ferraut la remercie. II s’arrêterait volontiers, car le soleil est sur son déclin ; mais il craint d’être poursuivi et la maison lui paraît faible. Il ira donc plus loin, mais non sans reconnaître l’offre gracieuse de la belle. « Tenez, pucelie, lui dit-il en lui présentant son autour, quand votre père sera revenu , dites-lui que celui qui vous donna cet oiseau lui rendra sa terre et détruira Alori avec tout ce qu’il y a de traîtres à la cour. » La jeune fille s’incline profondément. Ferraut prend congé d’elle et poursuit son chemin à travers la forêt. Il y trouve asile chez un bûcheron, où il passe la nuit. P. 118-121.
Le lendemain, il rencontre chemin faisant un écuyer, auquel il demande d’où il vient, où il va. L’écuyer a peur, le voyant armé; il lui répond: « Seigneur, vous saurez la vérité. Je suis écuyer du vaillant Isoré,
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sire de Mayence. Mon maître envoie à Charlemagne quatre sommiers chargés d’argent. Il est proche parent d’Aloriet de Hardré, auxquels il doit venir en aide, et mande à l’empereur que, l’été prochain, ils iront prendre Gaydon dans sa cité d’Angers pour le mettre à mort lui et les siens. C’est Alori qui a préparé le coup, et Charles, aveuglé par les présents de mon maître, y donne son assentiment. J e devance quatre barons qui escortent le riche convoi, et s’en viennent secrètement par cette vallée. » Ferraut l’entend et rend grâce à Dieu. Il dirige son cheval du côté où viennent les barons, s’arrête un instant à un prieuré où il confie au portier le destrier qu’il a conquis, et presse si bien sa monture qu’il ne tarde pas à rencontrer les quatre barons et leur convoi. « Vous n’irez pas plus loin, leur crie-t-il ; j’aurai votre trésor sans vous en savoir gré et je le donnerai au preux Gaydon.» A ces mots , il s’élance sur eux , tue le premier qu’il atteint, est blessé par les trois autres, mais réussit à les mettre hors de combat, s’empare de leurs chevaux, pousse les sommiers vers le prieuré, où il a laissé son beau destrier; le reprend, donne à la maison l’un des quatre chevaux que montaient les barons, en envoie deux autres, par un moine, à la pucelle qu’il a déjà gratifiée de son autour, et le quatrième au bûcheron, son hôte de la dernière nuit. Il prend en main le destrier, et précédé des sommiers dont il hâte la marche, il s’achemine vers Angers. P. 121-124.
Cependant Renaut , le messager de Charlemagne, est arrivé à Angers; il a sommé Gaydon de comparaître à Laon, pour se soumettre au jugement des barons. Mais le duc ne l’entend point ainsi : il veut Gaydon. «
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que les traîtres lui soient livrés ; c’est son dernier mot. Renaut est congédié si rudement qu’il craint d’être poursuivi, mais bien à tort. S’il n’a que Gaydon à redouter, il peut s’en retourner en sûreté. P. 124- 12$.
Ferraut continue fièrement à chevaucher ; mais son cheval commence à chopper. 11 s'est déjà abattu trois fois, au grand déplaisir du baron, qui ne l’a jamais vu plier ainsi. Vers le soir, il aperçoit un château dont il s’approche et voit sur le pont un chevalier qui revenait de la chasse. Mais il n’y alla jamais que pour épier l’occasion de mal faire. Il était neveu de Hardré, de Ganelon et de Rahier, cousin de Macaire, d’Amboin et de Manessier, le plus fieffé coquin qui se pût voir au monde. Hertaut était son nom; que Dieu le maudisse! Le traître avait pour femme une fille du duc Bérenger, cousine de Gaydon, de Naimes et d’Ogier. Elle lui avait donné un fils digne de toute estime, car il ne pouvait trouver grâce aux yeux de son père, qui le haïssait au point de lui accorder à grand’peine sa nourriture. Hertaut voit venir Ferraut et se prend aussitôt à convoiter le destrier qu’il a en main et les sommiers qu’il pousse devant lui. Il va à sa rencontre avec trois des siens et l’aborde courtoisement: a Seigneur, lui dit-il, faites-moi la grâce de m’apprendre où vous allez ainsi. Par le'Dieu de justice, j’ai grand sujet de m’étonner de vous voir sans écuyer.» Ferraut ne lui cache pas qu’il est messager de Gaydon, qu’il revient de porter un défi à Charles de France, qu’il est tombé à son retour dans une embuscade, mais qu’il a bien châtié ceux qui pensaient le mettre à mort. Hertaut ne peut l’entendre de sang-froid , il
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le couperait en morceaux s’il osait; mais il se contient et se promet d’en tirer vengeance par trahison : a Seigneur, lui dit-il, voici le soleil qui se couche : il est temps de prendre gîte. J’aurai plaisir à être votre hôte pour l’amour du duc Gaydon, à qui jadis j’ai été très-cher. » En lui-même il se dit : « Dieu me damne si ce soir, à l’heure du coucher, je ne te fais couper tous les membres. » Puis il ajoute : « Je puis bien vous assurer que depuis longtemps je n’ai eu un hôte qui me fût plus agréable. » Ce qu’il en dit est pour le mieux tromper. Si celui qui doit juger le monde n’y pourvoit, Gaydon ne reverra jamais son messager. Ferraut descend. Une manque pas de gens pour lui tenir l’étrier. Chevaux et sommiers sont mis à l’écurie ; le trésor est déposé en lieu sûr par les soins de Hertaut. Ferraut ne sut pas se tenir sur ses gardes : il se dépouilla de ses armes. Mieux valait les conserver; mais on l’a dit souvent : de trahison nul ne se peut garder. P. 125-128.
Hertaut introduit son hôte dans le château, dont la dame le salue courtoisement. « Asseyez-vous, beau sire, » dit le traître au baron ; puis tout bas il dit à sa femme : a Prenez à part ce chevalier, faites-lui passer le temps, devisez et contez-lui des histoires jusqu’à ce que je sois armé. C’est Ferraut, mon ennemi mortel ; il est neveu de Gaydon, qui a tué mon oncle Thibaut : je ne mangerai pas qu’il ne soit démembré. » La dame l’entend et change de visage. « Sire, dit elle, ce serait déloyauté que de lui faire aucun mal après l’avoir accueilli comme un hôte; vous seriez à tout jamais proclamé traître. Faites mieux : rendez-lui son armure, congédiez-le et le défiez quand il sera dehors.
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Alors, si vous le tuez, vous serez sans reproche. — ' Vous vous moquez, répond Hertaut ; une fois armé et monté, il m’échapperait. Mais c’est pour m’outrager que vous me parlez ainsi, je le vois bien, et mal vous en a pris, par ma moustache grise !» A ces mots, il lui donne du poing par le nez si rudement que le sang en jaillit. La dame se soumet : « Sire, dit-elle, faites votre plaisir. » Hertaut emmène avec lui dix chevaliers dans une chambre, les fait armer et leur confie son dessein de mettre Ferrautà mort. P. 128-129.
Cependant, la bonne dame est venue s’asseoir près de Ferraut. Elle soupire et pleure. « Qu’avez -vous, madame?» lui demande Ferraut tout ému. Elle l’informe du danger qui le menace. « Si j’avais mes armes, dit Ferraut, je saurais me défendre; mais j’ignore où on les a mises. — Vous les aurez, » répond la dame. Elle appelle Sayari , son fils : « Ce chevalier, lui dit-elle, est trahi par ton père qui l’a reçu comme un hôte et s’apprête à lui donner la mort. » Le damoiseau va en hâte chercher les armes de Ferraut, qui s’en saisit, se retire sous l'arc d’une voûte et s’y assied, son épée sur les genoux. — Voici venir Hertaut; que Dieu le maudisse! Il trouve Ferraut en armes et pense en crever de rage, « Ah ! vilaine salope, s’écrie-t-il, vous vous repentirez de m’avoir joué ce tour! — Père, lui dit Savari, de grâce, ne faites rien à votre honte. Vous êtes l’hôte de ce chevalier; épargnez-le ou sinon vous ne serez jamais écouté en haute cour. C’est le vassal du duc Gaydon, c’est son neveu. Si vous lui faites mal, vous en porterez la peine : la trahison finit toujours par être punie.» A ces paroles, Hertaut devient tout rouge
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de colère : «Tais-toi, dit-il â son fils, et puisse Dieu te confondre ! Je te renie : jamais tu ne fus à moi ! — Par le Dieu de paradis, répond Savari , c’est un deuil pour moi que vous soyez le mari de ma mère. Puisse le Dieu qui pardonna à Longis défendre ce chevalier contre vous et lui donner l’avantage! — Noble damoiseau, dit Ferraut, si Dieu permet que je sorte d’ici, tu seras un jour récompensé comme tu le mérites.» A ces mots, Ferraut est assailli par les traîtres. Il en tue deux et se défend contre les autres comme un sanglier contre les chiens; mais il va tomber entre leurs mains, lorsque Savari accourt à son aide. A eux deux ils viennent à bout des traîtres et les chassent du château. P. 129-1 j $.
«Aux armes! s’écrie Hertaut, aux armes! mes hommes. » A cet appel, tous les bourgeois se sont armés et sont accourus au nombre de plus de quinze cents. Hertaut les anime de sa colère et les lance à l’assaut de son château. — Défis et menaces des deux parts. — Ferraut sort jusqu’à l’entrée; grand nombre des traîtres courent à lui et montent sur le pont. Mauvaise affaire pour ceux qu’il atteint. A l’un il coupe le poing; il en tue d’autres, puis saisit la cltaîne du pont, la tire, et plus de trente de ses ennemis tombent dans le fossé, qui n’en sortiront jamais, si on ne les y repêche. « Ne vous échauffez pas, leur crie Ferraut, mais prenez votre bain doucement, à longs traits. — Père, dit Savari, tire les de là, ce serait vilenie que de les laisser noyer. » Hertaut, furieux, jure qu'ils le lui payeront. Le fossé est franchi sur des claies; les échelles sont dressées contre le donjon, et plus de trente assaillans sont déjà parvenus jusqu’aux cré-
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neaux, au grand effroi de la châtelaine qui pleure et s’arrache les cheveux, lorsque Ferraut, aidé de Savari, jette sur eux une poutre qui les précipite au fond du fossé. «Qu’ils boivent, dit Ferraut, il ne leur en coûtera rien. — Père, ajoute Savari, ils nous ont accordé trêve. Puisse-t-il en être ainsi de tous ceux qui nous veulent mal. » P. 1 3 3-1 35.
La nuit est venue. Les traîtres font le guet autour du château pour recommencer l’assaut le lendemain. Cependant, Ferraut dit à Savari : « Sire damoiseau, par saint Marcel, nous sommes en mauvaise passe, car nous ne pouvons espérer aucun secours. Si Gaydon le savait, avant demain soir on verrait ici bien des lances. » Savari s’offre à partir pour Angers. — Il part , réussit à se frayer passage à travers les assiégeants, arrive le lendemain matin au palais du duc et le conjure d’accourir en toute hâte au secours de Ferraut. A la nouvelle du danger qui menace son neveu, Gaydon fait armer ses hommes, monte à cheval et s’élance à la suite du jeune Savari qui le guide. P. 135—1 38.
A l’aube du jour, Hertaut a donné le signal d’un nouvel assaut. Les échelles sont dressées contre le château. Ferraut en saisit une, chargée de vingt assaillants, la renverse dans le fossé et s’écrie : « L’eau n’est point salée, buvez-en à discrétion ; on ne vous la portera pas en compte. » Hertaut, furieux, jure de se venger et fait miner le donjon. Ses gens y pénètrent et la dame du château tombe entre leurs mains. Ferraut veut la délivrer et tombe lui-même au pouvoir de ses ennemis. Il sera pendu comme un larron; Hertaut l’a juré, et le traître jure aussi de faire brûler
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sa femme. Des fourches sont dressées, un bûcher est allumé. « Pendons d’abord celui-ci, dit Bérenger, et puis nous brûlerons votre femme. — J’y consens, » dit Hertaut ; et déjà Ferraut a le pied sur l’échelle, déjà Hertaut a saisi le cordon lorsque Gaydon arrive à une portée d’arc en avant des siens, la lance à la main et piquant son cheval des éperons dorés. En un instant , les traîtres sont mis en fuite et Ferraut est délivré. C’est Amaufroi qui lui débande les yeux et le dégage des liens qui l’étreignent. « Cousin, dit-il , vous avez eu le frisson? — Oui, sur ma tête, dit Ferraut; je ne me suis jamais vu si près de la mort; mais j’en tirerai vengeance, si je puis. » Il aperçoit près de lui ses armes et son destrier , s'en saisit et , plus terrible que tigre ni lion, se précipite sur ses ennemis. 11 atteint Hertaut près du donjon où il cherche un refuge, le saisit par le heaume et le conduit à Gaydon. Le traître est pendu sur l’heure. « Père, lui dit Savari, voilà le prix de la trahison. Si vous étiez un homme loyal, votre mort serait pour moi un grand deuil ; mais je n’en fais pas plus de compte que d’un bouton. » A ces mots, le damoiseau court à sa mère et la délie : « Dame, lui dit Gaydon, ne regrettez point votre époux ; nous vous marierons bien , et de votre fils nous ferons un chevalier. — Et nous, dit Savari, nous vous ferons bon service. » — Ainsi fit-il plus tard, comme le dit la chanson. P. 1 38-141.
Ferraut retrouve dans le château et son beau cheval et ses sommiers chargés d’or. Il rend compte au duc de son message. Dieu ! comme chacun admire le destrier qu’il a conquis ! « Sur ma foi de chrétien , dit Amaufroi, si j’avais ce cheval rapide, quelles peines
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endurerait le roi Charles, et Alori , et Fouques , et Hardré, et tous les traîtres de cette race de félons, que Dieu maudisse ! — Eh bien, dit Ferraut, c’est ce qu’on verra à l’épreuve. Vous aurez le cheval à cette condition que, si nous combattons contre les traîtres, vous me livrerez le destrier d’Alon. » Amaufroi accepte, et la gageure met en gaieté les barons ; mais plus tard elle sera payée cher. — Le château et le bourg sont détruits et livrés aux flammes. Gaydon rentre à Angers avec ses compagnons, et la nuit suivante se passe en fêtes et en jeux. P. 142-145.
Cependant Charlemagne, déjà courroucé par le meurtre du portier que Ferraut lui a tué, entre en un courroux plus grand encore lorsque Amboin et Fouques lui rapportent les corps de ceux de leurs compagnons qui ont péri de la même main. L’empereur jure, par saint Denis, que de sa vie il n’aura joie si on ne lui livre Gaydon mort ou captif. Le duc Naimes lui répond tout bas : « Puisse Dieu l’en préserver et lui permettre de recouvrer votre amitié! » P. 143-1 44.
Notre empereur a le cœur triste et sombre; mais avant la fin du jour il sera encore plus dolent. Le chevalier à l’autour arrive à Orléans. Il raconte à Charles comment Ferraut lui a ravi et l’oiseau et le cheval de si grand prix qui lui était destiné. II lui montre son bras où manque le poing que Ferraut a abattu sous le tranchant de son épée. Charles l’entend et grand est son émoi. — Puis voici venir ceux qui lui amenaient les sommiers chargés de richesses; ils lui apprennent la perte qu’il a faite. Ce n’est pas de sang-froid que Charles les entend ; il jure par le Dieu tout-puissant qu’il ira assiéger le duc Gaydon. Mal-
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heur à lui s’il est pris : son orgueil sera bientôt rabattu; et pour Ferraut, Charles n’en fera point son héritier. — Enfin arrive le messager que l’empereur a dépêché à Angers ; il lui rapporte la fière réponse de Gaydon. Charles l’entend et peu s’en faut qu’il n’en devienne enragé. Il mande ses barons ; il mande Gaifier et Othon de Pavie, Huon de Valence, fils d’Elie, Thierry d’Ardenne, Richard de Normandie, et le roi Loth d’Angleterre, et Gilemer d'Ecosse. Il n’oublie pas le frère de Naimes, le duc Beuve sans barbe. Enfin il ordonne à Naimes lui-même et à Ogier de rassembler leurs vassaux. Autant en dit- il aux traîtres, que Dieu maudisse. Ils rassemblent tant de gens, chacun de leur côté, que la cité d’Orléans en est toute remplie. On n’avait jamais vu pareille armée. Elle campe dans les prairies qui entourent la ville. Que de tentes on y peut voir ! que d’écus tout brillants d’or, que d’enseignes de soie d’Almerie, que de destriers et de mulets de Syrie ! que de chevaliers, que de vassaux qui ont engagé leurs terres ! que de grands ribauds à la panse brûlée, à l’accoutrement hideux, que de jongleurs, que de filles de joie qui auraient bientôt vidé la plus grande bourse ! Pareilles gens n’ont guère souci de la paix ; iis n’ont l’oreille ouverte qu’aux cris de guerre et les préfèrent aux chants de none et de complies. Ils ont tôt fait de prendre une charrue ou de brûler un manoir, et aiment mieux une ville en flammes que deux cités qui se rendent sans assaut. — Que Dieu protège Gaydon ! S’il n’a pour lui le fils de sainte Marie, le duc a fait grande folie de guerroyer contre le roi. P. 144-146.
Un espion vient lui annoncer à Angers qu’on n’a
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jamais vu d’armée comme celle que vient d’assembler Charles de Saint-Denis. A cette nouvelle, il mande Gui d’Anjou, seigneur de Nantes, et Gautier, et Hugues d’Auvergne, et Morant de Riviers. Tous viennent sans se faire prier. Dans le même temps, Bertrand, fils du duc Naimes, dit à son frère Richier : « Frère, nous ne pouvons voir sans peine le roi Charles porter la guerre et la destruction dans le duché de Gaydon. Appelons à nous, avec leurs vassaux, Berart de Montdidier, Estout de Langres, et le fier Vivien , et Milon, et Regnier, et Girart de Nevers, puis avec eux allons secourir Gaydon. C’est notre cousin , il doit nous être cher, et nous ne tenons rien de Charlemagne. » Richier est du même sentiment. A l’appel des deux frères se rendent les barons qu’ils ont fait mander, suivis de maints vaillants chevaliers. Celui qui en amène le moins en a deux mille à sa suite, bien armés et bien montés. Ils s’assemblent à Tours et de là se rendent à Angers, où Gaydon les reçoit à bras ouverts. — Ici va s’accroître l’intérêt de la chanson qui raconte la lutte des fils contre leurs pères. P. 146-147.
Arrivée de Charles sous les murs d’Angers. — C’est Alori qui commande l’avant-garde et porte l’oriflamme du roi de Saint-Denis. II est accompagné de Sanson et d’Amauguin, de Guimar, de Hardré, de Fouqucs et de Gui. Tous ces traîtres maudits ont bien avec eux vingt mille des leurs. Alori apprend qu’Amaufroi s’est vanté de lui enlever son cheval pour le livrer à Ferraut. « Folle entreprise, dit-il aux siens; si Amaufroi a affaire à vous, n’ayez garde de lui laisser la vie. » — En apercevant l’armée de Charles,
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Gaydon sort d’Angers à la tête de la sienne. Parmi ses compagnons est Gautier, le gentil vavassenr, revêtu d’un haubert aux fortes mailles. — Le duc fait prendre position à son armée. Amaufroi met en bataille ceux qu’il commande. Il porte une manche plissée à petits plis que lui envoya naguère son amie. Il n’oubliera pas la promesse qu’il a faite à Ferraut. Gaydon lui accorde la faveur de frapper le premier coup. C’est un coup mortel pour l'un des traîtres, un neveu de Hardré, un frère de Macaire. Amaufroi le transperce et l’étend roide mort. Alori s’en venge en tuant un parent de Gaydon; puis Amaufroi et lui se défient et commencent une terrible joute. Amaufroi s’acquitte de sa promesse ; il désarçonne son ennemi, lui enlève son cheval et l’envoie à Ferraut. Ferraut en fait don au fils de Hertaut, au jeune Savari qui l’a bien mérité. Aux cris de rage d’Alori, les traîtres se jettent sur Amaufroi. et, si Dieu n’en a pitié, il ne reverra jamais ni parents ni amis. H est désarçonné à son tour ; deux de ses neveux sont faits prisonniers, et lui-même va tomber aux mains de ses ennemis, lorsqu’il appelle à son aide et Ferraut et Gaydon. Ferraut accourt avec quatre mille des siens. Amaufroi est délivré et remonte sur son destrier, prêt à faire payer cher aux traîtres les transes par où il vient de passer. Ferraut et lui s’escriment à qui mieux mieux. Ils sont blessés tous deux et en grand danger d’être pris, lorsque Riol, Estout de Langres et Morant de Riviers , avec dix mille des leurs , viennent les dégager, et livrent un combat qui laissa mainte dame sans mari et maint enfant orphelin. — Récit du combat. — Mort du traître Guinemant, l’empoisonneur,
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tué par Hugues d’Auvergne. — Les malins esprits viennent se saisir de son âme, se la jettent l’un à l'autre et la vont ainsi ballottant l’espace de plus d’un arpent; ce que voyant, les traîtres disent : « Seigneurs barons, réjouissez-vous, ce sont les anges qui l’emportent en chantant. » Mais Hardré, l’un d’eux, ne peut s’empêcher d'ajouter : « Je m’en étonne fort ; si c’étaient des anges, on les verrait voler. » P. 147-160.
La bataille continue. — Épisodes divers. — Charles menace de son courroux le duc Naimes et les autres barons du lignage de Gaydon, s’il les voit faiblir dans cette lutte contre un des leurs. — Noble réponse du duc Naimes. : «C’est une vaine crainte, dit-il: la loyauté avant la parenté ! et jamais notre lignage n’a failli à sa foi. » Gaydon adresse à l’empereur de durs reproches : «C’est folie, lui dit-il, que de soutenir les traîtres qui ont couvert la France de honte; c’est vendre la mort de votre neveu Roland que d’accepter une part de leurs richesses. Un jour viendra où vous les maudirez. » A ces mots, Gaydon pique son cheval, court vers ses deux neveux Ferraut et Amaufroi, qui sont serrés de près par leurs ennemis, les délivre et s’écrie en poussant son cri de guerre : « Frappez, francs chevaliers ! que Charlemagne, le vieux roi assoté, ne puisse pas dire ce soir dans sa tente qu’il n’a trouvé en nous que des valets. » Charles l’entend et fond sur lui. Tous deux brisent leurs lances sans se blesser et sans perdre les arçons, puis ils mettent l’épée à la main ; mais Charles n’est pas seul en face du duc : les traîtres entourent Gaydon et le serrent de si près qu’il tombe de cheval. Il se relève, se couvre de son écu et appelle à son aide en poussant trois fois son
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cri de guerre : « Valie !» A sa voix accourent les deux fils du ducNaimes, Bertrand et Richier, et Estoutde Langres, et Bernard et Vivien. Bertrand ne veut pas jouter contre son père qu’il reconnaît; il va frapper Ogier. — Joute de Bertrand et d’Ogier. — Le Danois reçoit un terrible coup de l’épée que fit jadis forger Hérode pour le massacre des Innocents. Son écu, son heaume ni sa coiffe n’y peuvent résister, et luimême , sans un mouvement de retraite, était pourfendu jusqu’à la ceinture. A cette vue le duc Naimes et maint autre baron se précipitent au secours du brave Danois. Mais de l’autre part accourent aussi et Bérart de Montdidier, et Richier, le frère de Bertrand, et Estout de Langres, et Milon et Regnier, et Vivien d’Aigremont, et Savari, et Guiart. Autant de fils qui vont jouter contre leurs pères dont aucun ne reconnaît son héritier, car les enfants avaient fait changer leurs armes. Ils n’épargnèrent point leurs pères, mais il advint comme à souhait que leurs lances se brisèrent dans la rencontre et que les pères furent seulement désarçonnés par la violence du choc. Il n’en demeura pas un à cheval, et chacun perdit son destrier. « Quels diables nous ont envoyé pareils soudards?» s’écrie le duc Naimes, à la grande joie des enfants qui l’entendent. Ils rendent à leurs pères les chevaux qu’ils viennent de leur prendre et s’en vont en riant sans pousser les choses plus loin. Gaydon, hors de danger, est remonté sur son destrier. La nuit approche; il donne le signal de la retraite et rentre à Angers, emmenant le Danois prisonnier. Lui et Bertrand ont si longtemps combattu, que leurs heaumes sont en pièces et qu’il ne leur reste pas assez de leurs
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écus pour en faire usage. Mais , s’il a pris Ogier, le duc a laissé son neveu Ferraut aux mains de Charlemagne, qui fait dresser sa tente et camper son armée sur les prés qui entourent la ville. P. 160-167.
En arrivant au palais du duc, les jeunes chevaliers qui ont pris Ogier l’enferment dans une chambre pour qu’il ne puisse les reconnaître, mais ils le font servir avec honneur. Les barons se dépouillent de leurs armures et se lamentent de ne plus voir Ferraut parmi eux. Le vieux Riol prend la parole pour les admonester : «On ne guerroie pas, dit-il, sans le payer cher parfois, et il ne fait jamais bon entrer en lutte avec son seigneur. Charles vous a fait dire naguère qu’il entendrait tous vos griefs et y ferait droit volontiers. Je vous ai yus répondre par un refus orgueilleux et yous ne daignâtes point écouter son messager. L’orgueil ne va pas loin. Et ce que j’en dis n’est pas par couardise, veuillez le croire, car si l’on en vient aux mains, vous me verrez jouter au premier rang. Mais c’est votre honneur qui me touche, et c’est pourquoi je vous conseille de vous livrer aux ris et aux jeux, car j'aperçois ici nombre de jeunes bacheliers qui ne demandent que la joie et la danse. S’ils vous voient courroucés et troublés, ils en perdront courage. L’empereur a pris Ferraut, mais vous avez le Danois ; livrez l’un en échange de l’autre et vous le rachèterez facilement. » Gaydon accueille avec joie cette espérance et se jette au cou de son conseiller. Les tables sont mises et le dîner servi. P. 167-169.
De son côté, Charlemagne est en grand souci d’avoir laissé Ogier aux mains de ses ennemis ; mais la capture de Ferraut adoucit sa douleur. Autour de
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l’empereur se pressent les traîtres ; sa tente en est toute pleine. Ils voient Ferraut assis sur un tapis, et près de lui le duc Naimes, Thierry, Hugues de Langres et Geoffroi de Senlis. Hardré ne peut se contenir : «Par Dieu, roi, dit-il à Charles, il m’est avis qu’il vous' faut faire du mal pour être chéri de vous, témoin Ferraut que voici, qui vous a outragé, qui a tué votre portier, qui a fait tomber dans un guet-apens Haguenon, Rahier et Henri, et a coupé le poing à mon neveu Fouques. Mais, par celui qui pardonna à Longis, si yous m’en croyez, il sera pendu demain à midi. » A ces mots, Ferraut bondit et s’écrie : «Traître, vous en avez menti ! par le Dieu de paradis, je ne fus jamais coupable de trahison ; ce que j’ai fait, je l’ai fait seul, sans guet-apens et pour ma défense.» Il dit, se jette sur Hardré, lui arrache plus de cent poils de la moustache, et d’un coup de poing en pleine poitrine le renverse tout étourdi. Assailli par les traîtres, Ferraut ramasse un bâton et se défend vaillamment ; mais c'en serait fait de lui si Charles ne mettait fin à cette mêlée. — L’empereur demande conseil au duc Naimes; le duc est d’avis de rendre Ferraut et de demander Ogier en échange. «Si vous y réussissiez, dit Charles, sachez que je m’en réjouirais fort.» Mais cé n'est pas le compte de Hardré; il met la main sur l’épaule de Gui d’Hautefeuille et lui dit : « Beau neveu, tu dois être le chef de mon lignage; tu es jeune, grand, beau, fort et bien taillé; tu vois là Ferraut qui m’a tiré la moustache : je n’aurai jamais de joie que je n’en sois vengé. Va donc l’appeler en combat singulier; car si tu pouvais le tuer ou le blesser, Ogier serait mis à mort par représailles et
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ensuite ta paix serait bientôt faite. Nous nous délivrerions par la mort de Charlemagne, du duc Naimes et de Thierry, et je serais consolé de la perte de Ganelon et de Thibaut.» Gui d’Hautefeuiile se rend à la prière de son oncle ; il s’approche de Charlemagne, accuse Ferraut de trahison et remet à l’empereur son gage de bataille. — Démenti de Ferraut. — Il livre aussi son gage. L’empereur demande à chacun ses cautions. Quatre comtes du lignage de Hardré se présentent pour Gui d’Hautefeuille. «Sire, dit Ferraut à Charlemagne, faites-moi pendre haut et court si je ne contrains ce traître à retirer son accusation. — Ce n’est point assez, dit l’empereur, il me faut des cautions.» A ces mots, voici venir Renaut d’Aubépin. 11 dit à Charles : a Sire, quand j’allais porter votre message au duc Gaydon, je rencontrai ce chevalier seul et sans écuyer; il m’entendit outrager son seigneur et me courut sus l’épée à la main. Un combat terrible commença entre nous où je crois que j’aurais laissé la vie, si Dieu n’eût envoyé là un chevalier qui nous sépara. Alors mon adversaire se montra si courtois envers moi, qu’il me sera cher à jamais. Je veux lui rendre aujourd’hui le prix de cette courtoisie : je vous conjure de m’agréer comme sa caution. — Et moi avec lui, ajoute Naimes de Bavière. — J’y consens, répond Charles, à condition que vous me le ramènerez demain avec le jour. » — Échange de menaces et de défis entre les deux adversaires. — Le duc Naimes emmène Ferraut dans sa tente. Gui d’Hautefeuille rentre dans la sienne ayec Amboin , Hardré et cent autres traîtres. Là, ils forment le projet d’embusquer le lendemain mille hommes d’armes
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dans un fourré près de la ville pour courir au secours de Gui s’ils le voient en danger. — Le matin, au lever du soleil, les embûches étaient dressées. P. 169-175.
A la même heure, Gaydon se lève et, entouré des siens, va entendre la messe au moutier Saint-Vincent. Au sortir de l’église, il tient conseil et propose à ses hommes de se remettre aux champs pour recommencer la bataille. Si son neveu ne lui est rendu sain et sauf, il fera périr Ogier. Tous s’accordent à le suivre, excepté le vieux Riol. Il conseille au duc de dépêcher à l’empereur un messager pour lui Offrir l’échange des deux prisonniers et lui demander la paix. Son avis est adopté. C’est le jeune Savari, le sauveur de Ferraut, qui est choisi pour porter ce message. — II s’arme et part. Arrivé devant Charlemagne, il commence par appeler la colère de Dieu sur les traîtres qui ont allumé la guerre entre le duc et l’empereur. Hardré ne peut l’entendre de sang-froid ; il détache aussitôt cinq des siens et leur ordonne d’aller s’embusquer sur le chemin du messager pour le mettre à mort, lorsqu’il retournera à Angers. — Savari propose l’échange des prisonniers. «J’y consentirais volontiers, dit Charles, et je renverrais Ferraut avant la nuit, si je n’avais reçu de lui hier un gage de bataille. Gui d’Hautefeuille l’a accusé de meurtre ; il doit' s’en défendre l’épée à la main ; mais, si je puis, je les amènerai à composition. Le Danois est votre prisonnier; pour rien au monde je ne voudrais que sa vie fût en danger, et je sais que Gaydon ne manquerait pas de le faire mettre à mort s’il arrivait malheur à Ferraut. » — Hardré entend ces paroles et pense en perdre le sens. II dépêche l’un des siens pour hâter l’arrivée de Gui
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d’Hautefeuille. — Gui arrive et requiert le combat. L’empereur l’adjure de l’ajourner jusqu’au moment où Ogier sera rendu, a Voulez-vous donc ma honte?» répond Gui. Comme il dit ces mots arrivent Naimes de Bavière et Renaut d’Aubépin,qui amènent Ferraut devant l’empereur. «Sire, dit Naimes, voici Ferraut prêt à se défendre. — Naimes, répond Charles, j’ai déjà prié Gui et je le prie encore de consentir à une remise. — Sire, dit Gui, vos instances sont vaines; je n’y consentirai à aucun prix. Si je ne viens à bout de lui avant ce soir, je ne fais pas plus de cas de moi que d’un balai. — Par saint Eloi, dit Savari, si Ferraut veut le permettre, c’est moi qui combattrai contre vous, et si avant la nuit je ne vous ai défait, que Charles me fasse pendre et Ferraut avec moi. — Non, répond Ferraut, aucun autre que moi ne mettra fin à ce combat, et cependant, je le dis tout haut, nul chevalier plus hardi que vous n’entra jamais en lice.» Ferraut prie Savari de retourner près de Gaydon, de le rassurer et de lui recommander Ogier. Savari insiste pour que Ferraut soit délivré sans retard ; mais Gui d’Hautefeuille s’y oppose. « Vassal, dit-il à Savari, pour une tour pleine d’or, Ferraut ne partirait pas sans avoir combattu ; car avant ce soir j’espère bien lui couper la tête avec mon épée. » Ferraut lui rend menace pour menace. Mais l’empereur fait taire les deux adversaires, ordonne que la bataille ait lieu sans plus tarder et décide que le vaincu sera pendu. « Malheur à Ogier, s’écrie Savari, si la trahison s’attaque à Ferraut !» Il dit et part sans prendre congé du roi, mais après avoir deux fois embrassé Ferraut. — Il tombe, à son retour, dans l’embuscade qui l’at-
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tend, joute contre les traîtres, réussit à leur échapper et rentre blessé à Angers. P. 175-189.
Il rend compte à Gaydon de son message et lui donne l’espoir que Ferraut lui sera rendu dès qu’il aura vidé sa querelle avec le traître qui l’accuse. Gaydon a écouté son messager ; il lève la tète et le voit couvert de sang. « D’où vient ce sang ? demandet-il. — Sire, répond Savari, après avoir quitté le pavillon de l’empereur, j’ai eu affaire à cinq traîtres qui me guettaient; ils m’ont blessé, mais, par saint Simon, ils n’y ont rien gagné, car en dépit d’eux je m’en suis tiré la vie sauve. — Aux armes ! s’écrie le duc, et courons sus à l'ennemi. Je n’aurai plus de joie que nous n’ayons repris Ferraut.» Mais Riol calme ce transport; il veut que le duc écoute sa raison et non sa colère. Gaydon s’incline devant la sagesse de son vieux conseiller. — Riol appelle Bertrand, le fils du duc Naimes, et six de ses jeunes compagnons; il leur ordonne de monter à cheval et d’aller au plus tôt avec deux mille hommes en armes s’embusquer près du champ où doit avoir lieu le combat pour porter secours à Ferraut, s’il était menacé par d’autres que son adversaire. Les jeunes damoiseaux obéissent et vont se poster non loin de l’embuscade des traîtres , sans que de part ni d’autre ils se voient ni s’entendent. En même temps s’arment Gaydon et le vieux Riol, et le preux Thyorin, et Rispeus de Nantes, et le comte Gui de Beaufort. Hugues d’Auvergne, Morant et Amaufroi sont avec eux. Le vavasseur Gautier y est aussi, accompagné de ses trois fils. Il jette avec mépris une lance que lui offre Savari. La lance tombe et se brise en deux tronçons. Gautier s’arme de sa
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massue, et jure par le roi de paradis que, s’il en peut assener un coup sur la tête de l’empereur, le heaume de Charles ne l’empêchera pas d’avoir la tête fracassée jusqu’à la poitrine. Les barons entendent ce propos et en rient aux éclats. P. 189-192.
' Pendant que dans la cité s’arment Gaydon et les siens, l’empereur ordonne à Gui et à Ferraut de se préparer à la bataille. Le duc Naimes et Renaut d’Aubépin emmènent Ferraut, qui va entendre la messe au moutier Saint-Vincent. Au moment de l’élévation, il se prosterne et dit à haute voix : a Doux Jésus- Christ, comme il est vrai que c’est votre corps qu’on élève maintenant, et comme j’en ai la ferme croyance, daignez me garantir contre toute atteinte, car c’est à faux que je suis accusé de meurtre. » — Après la messe, Ferraut est armé par le duc Naimes et par Renaut d’Aubépin. - Indication des pièces de son armure. - Son épée est celle que portait Alexandre quand il conquit l’Orient. — On lui amène son bon destrier Ataignant, plus noir que l’encre. Il monte en selle sans se servir des étriers, fait un temps de course avec une grâce qui ravit tous ceux qui le regardent, puis revient au pas et, conduit par Naimes et par Renaut d’Aubépin qui, chacun d’un côté, tiennent son cheval par la bride, il va se présenter devant le pavillon de l’empereur. P. 192-194.
Gui d’Hautefeuille aussi est allé avec ses parents entendre la messe. N’était la honte, il y aurait manqué. C’est l’évêque Guirré qui officie, un de ses proches, de Mayence. Le service achevé, pendant lequel Gui n’a point invoqué l’aide de Dieu, l’évêque sc dépouille de ses ornements et dit à Gui : « Beau
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neveu, écoutez-moi. Si vous voulez suivre mes conseils et mes recommandations, vous serez vainqueur. Et tout d’abord faites vœu de n’ètre jamais loyal envers qui que ce soit, de ne jamais garder votre foi envers votre seigneur lige, de trahir et de vendre les hommes loyaux, d’élever le mal et d’abaisser le bien. Si vous liez amitié avec quelqu’un, louez-le toujours en sa présence et le blâmez par derrière. Honnissez et raillez les pauvres gens, dépouillez les orphelins de leurs héritages et les veuves de leurs douaires. Soyez le soutien des meurtriers et des larrons. Ne portez jamais honneur à sainte Eglise , fuyez et esquivez prêtres et clercs, pillez reclus et moines, battez Cordeliers et jacobins, jetez dans la boue les petits enfants, mordez-les à belles dents, et si l’on ne vous voit pas, étranglez-les de vos mains. Empoignez et malmenez les vieilles gens, ou, tout au moins, crachezleur au visage. Ravagez, détruisez les abbayes et laissez toutes les nonnes à l’abandon. En quelque lieu que vous soyez, mentez et parjurez-vous hardiment. Vous ne fausserez jamais votre foi que le jour où vous perdrez la main. Si vous mettez ces leçons à profit, vous navez point à redouter la défaite. — Oui, répond Gui, je les suivrai et ferai pis encore. — Le voilà bien confessé, dit Alori; s’il mourait maintenant, il serait sauvé! — Honneur à un tel prêtre! » dit Hardré. — Gui s’agenouille, se prosterne, et l’évêque, qui était tout pétri de mal, lui pardonne toutes ses faussetés à la condition qu’il ne se lassera pas d’y retomber. Gui se relève et s’arme. — Description de son armure. — Il monte à cheval, fait faire un tour à son destrier et s’attire l’admiration de tous, même
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celle de Ferraut : « Voyez, dit-il aux barons, quelle belle contenance! Que je vpudrais lui ressembler, être aussi beau, aussi grand, aussi bien fait; je ne redouterais ni rois ni émirs. — Vous le craignez donc, Ferraut? lui dit le duc Naimes. — Par Dieu, sire, vous dites vrai. Se trouver en face d’un tel adversaire et ne le point redouter, ce serait folie; et toutefois avant ce soir vous verrez lequel de nous deux aura l’avantage. S’il avait le droit pour lui, je serais épouvanté, mais il a tort, et c'est là ce qui me rassure, avec la protection de Dieu. — Vous avez raison , » lui dit Naimes. P. 194-197.
A ces mots, Gui d’Hautefeuille, suivi de ses proches, vient aussi se présenter devant Charles, qui fait apporter pour recevoir les serments des deux adversaires les reliques de saint Léger et de saint Martin. Il les fait placer sur un drap de soie façonné en échiquier où on les voit comme s’agiter. Qui se parjurera sur ces reliques ne sortira pas sain et sauf de la journée. L’empereur ordonne au duc Naimes de dicter aux deux barons agenouillés les serments qu’ils doivent prononcer. Le duc Naimes obéit et dit à Gui : «Levez la main. » Puis il la lui fait abaisser sur les reliques. « Répétez, ajoute-t-il, ce que je vais vous dire : Dieu, je vous prends à témoin que Ferraut s’est rendu coupable à Orléans du meurtre du portier, quand il alla s’acquitter du message de Gaydon, qu’à son retour il blessa traîtreusement Foucart et fit tuer de guet-apens mes cousins Haguenon et Rahier. Comme c’est la vérité, puissent aujourd’hui me venir en aide Dieu et tous les saints. » Gui répète ce serment, se baisse et veut baiser les reliques ; mais le traître n’en
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peut approcher. « Comme vous vous relevez parjure ! » s’écrie Ferraut ; et à son tour il prête serment sous la dictée du duc Naimes, reçoit un démenti de Gui, le lui rend, baise les reliques, se signe et monte à cheval. Gui y monte aussi et les deux adversaires sont mis en présence. Ils se défient, piquent leurs chevaux et la lutte s’engage. Si terrible est le premier choc que les deux barons tombent évanouis sans pouls et sans haleine. « Chacun d’eux a trouvé son maître, » disent les gardes du camp. Un chevalier fait apporter de l’eau froide et les en arrose. Ils reviennent à eux tout éperdus et pensant l’un et l’autre avoir été frappés de la foudre ; puis ils redressent la tète, se regardent, se rappellent leur joute, se relèvent et recommencent à combattre l’épée à la main. — Récit du combat. — De leur embuscade les traîtres en suivent de l’œil tous les incidents. — Échange de coups , de menaces et d’injures entre les deux adversaires. — A la fin, Gui reçoit de Ferraut un tel coup d’épée qu’il chancelle et tombe à genoux. Ferraut se précipite sur lui, le terrasse, lui arrache son heaume, le frappe d’estoc au visage et va lui couper la tète, quand les traîtres sortent de leur embuscade. Ferraut, assailli, appelle à son aide les gardes du camp, qui viennent se ranger autour de lui ; mais ils ne sont que cent contre mille. Accablés par le nombre, ils sont défaits et Ferraut va périr; mais il est sauvé par les jeunes chevaliers que la prudence de Riol a fait armer pour surveiller la bataille. — Mêlée générale où tombe plus d’un traître. — Ferraut et Gui remontent à cheval et prennent part à la lutte. — Aux cris des combattants accourent en armes, avec leurs hommes, tous ceux des traîtres qui
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sont restés dans leurs tentes. Ils sont plus de vingt mille. — Ferraut et ses défenseurs soutiennent vaillamment le choc; mais les voilà de nouveau en grand danger. En ce moment arrive Gaydon, suivi de Savarî et d’Amaufroi, de Riol et de Thiorin, de Rispeus de Nantes, de Morant et de Hugues, du vavasseur et de ses trois fils. Rude assaut pour les traîtres, grande joie pour Ferraut et pour ses compagnons qui entendent le duc pousser son cri de guerre. Le vavasseur anime ses fils : «Si vous ne vous montrez bien, leur dit-il, vous ferez au jourd’hui maigre chère ; vous n’aurez que du lait bouilli sans œufs, et rien de plus pour vous farcir la panse ; mais si je vous vois bien faire, par le Dieu de paradis, vous serez bien servis. Mouton, brebis, pois et fromage, vous aurez de tout en abondance; j’en prierai votre mère Alix.» Les barons l’entendent et en rient aux éclats sous leurs heaumes brunis. — Exploits du vavasseur et de ses fils. — Alori reconnaît Gautier, le montre à ses hommes et les lance contre lui : « Sus au vilain! s’écrie t-il. — Par le fils de Marie, dit Gautier, il n’est de vilains que ceux qui font vilenies. Pour moi, je n’aimai jamais trahison ni fourberie; je ne portai jamais envie à personne et j’ai vécu de mon labeur; mais toi, l’on te connaît pour un félon ; la tromperie a été et sera toujours ton fait, et il y a longtemps que tu as mérité la hart. De par Gaydon, je te défie!» Il dit, pique son cheval, lève sa massue à deux mains, se jette sur les traîtres et fracasse la tête aux premiers qu'il atteint. Alori veut les venger et brise sa lance contre le vavasseur, qui tient bon. A son tour, Gautier va le frapper de sa terrible massue; mais Alori esquive le coup,
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passe derrière Gautier, atteint son cheval à la croupe et l’abat sur le pré. Dans la chute, la massue du vavasseur se brise ; il reste sans défense, mais ses trois fils, la hache à la main, charpentent autour de lui. P. 197-
Le bruit de la mêlée arrive jusqu’à l’empereur. « Aux armes, barons ! s’écrie-t-il. Par saint Isaïe* si je puis me rendre maître de Gaydon, je le renfermerai en tel lieu que personne au monde ne l'en pourra tirer et que sa tête y deviendra aussi blanche que la barbe qui me pend sur la poitrine.» Les barons obéissent et montent à cheval. — Avant l’heure de complies mainte terre aura perdu son seigneur. — L’empereur et le duc sont de nouveau en présence et se livrent une seconde bataille, mais non sans quelque regret. Gaydon déplore l’ingratitude et la faiblesse de Charlemagne, et de son côté le fils de Pépin commence à désirer la paix et à s’accuser d’être venu dévaster les domaines du duc. — Après de nouveaux exploits, le vavasseur est blessé et fait prisonnier. — Douleur de ses fils. — Ils sont eux-mêmes en grand . danger. Les deux fils du duc N aimes viennent à leur secours avec d’autres chevaliers et parviennent à les dégager, malgré les efforts d’Alori et de ses gens. — Les traîtres sont sur le point de prendre la fuite quand Charlemagne, -suivi de ses principaux barons, vient leur épargner cette honte en forçant Gaydon à la retraite. Ce n’est pas sans coup férir que le duc réussit à rentrer dans sa cité. Il est poursuivi et serré de bien près ; mais les arbalétriers et les archers qu’il a laissés à la garde de la ville en sortent tout à coup, font pleuvoir carreaux et flèches plus dru que grésil eu fé-
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vrier et contraignent l’armée de Charlemagne à re brousser chemin. Elle retourne à son camp pendant que Gaydon rentre dans son palais. P. 214-225.
v Ferraut y est revenu avec lui, et c’est pour le duc une grande consolation. Le vavasseur, il est vrai, est tombé aux mains de ses ennemis ; mais Gaydon le rachètera en échange d’Ogier; et si Gautier périt, Ogier sera pendu. «Il est mon parent, dit le duc; mais quand je fus accusé à tort devant Charles, il n’osa me servir de caution Honni soit qui au besoin fait défaut à ses amis, à ceux de son sang; il mérite d’être hué. — Bel oncle, lui dit Ferraut, mettez-vous à table ; après souper je vous dirai ma pensée » — Après le repas, Ferraut se lève et dit à Gaydon : « Bel oncle, j’ai été accusé de meurtre à la cour de Charles ; deux princes ont été mes otages : Renaut d’Aubépin et le duc Naimes. Je me suis bien montré en face de Gui, car j’avais pour moi Dieu et mon droit. Vous savez comment l’affaire s’est terminée. Je vous prie au nom de Dieu de rendre Ogier à l’empereur, ou sinon je retournerai à son camp et j’y resterai jusqu’à ce que j’aie déchargé mes cautions, car j’aimerais mieux rester deux ans dans les chaînes que de les savoir en peine à cause de moi. — Beau neveu, répond Gaydon, attendez jusqu’à demain et dès le matin vous irez rendre Ogier, car pour l’or de dix cités je ne voudrais pas que vous fussiez encore séparé de moi. — Sire, dit Ferraut, que Dieu vous en sache gré. » C’est une vérité reçue que la loyauté finit toujours par l’emporter. P. 225-227.
De son côté, Charlemagne est rentré dans sa lente outré de colère à cause de Ferraut qui lui a échappé.
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Il fait venir le duc Naimes et Renaut : «Seigneurs, leur dit-il, ramenez-moi Ferraut ou rendez-moi le Danois. Si je n’ai l’un d’eux sur l’heure, par ma moustache grise, vous ne tiendrez plus de moi ni terres, ni fiefs ; vous serez jetés en prison et démembrés, si vos juges l’ordonnent. » — Renaut demande répit jusqu’au lendemain ; mais Charles ne l’entend point ainsi, et ce n’est pas non plus le sentiment des traîtres. «Juste empereur, dit Hardré, si vous nous faites droit, vous les mettrez à mort. — Vassal, dit Naimes, gardez quelque mesure et ne découvrez pas ainsi votre félonie. Je ne pense pas qu’il soit encore né celui qui voudrait nous traiter de la sorte, et qui vous en croirait, traître prouvé, aurait tôt fait de grandes vilenies.» 11 dit, s’avance et de son poing gros et carré assène un tel coup sur le nez de Hardré que le sang en jaillit et que le traître est renversé aux pieds de l’empereur. Au cri de vengeance de Hardré, tous les siens s’approchent, et Naimes tomberait en mauvaises mains si plus d’un preux n’accourait à sa défense. Une mêlée va s’ensuivre; mais Charles menace de faire pendre quiconque bougera, et personne n’ose remuer. L’empereur fait mettre en prison Renaut et le duc Naimes , et ordonne qu’on les lui ramène le lendemain matin. P. 227-229.
Les traîtres s’en retournent à leurs tentes, font charger deux mulets d’argent fin et les envoient à Charlemagne, qui leur en sait bon gré et les tient pour ses plus privés amis. Le présent accepté, Alori dit aux siens : «Voilà un don qui sera vendu cher si je puis, et je vais vous dire comment. Demain, avant le jour, nous prendrons ce Gautier qui m’a fait tant de
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mai, nous le conduirons au bois voisin et l’accrocherons à des fourches sans que le roi ni personne en sache rien. Quand le duc Gaydon le verra pendre au vent, il fera mourir Ogier de mort honteuse, car il aime démesurément Gautier. Ogier mort, l'empereur tirera pareille vengeance de N aimes et de Renaut d’Aubépin , car nous nous hâterons de porter contre Ferraut une accusation de meurtre, et ainsi nous pourrons jeter la France en un grand trouble — Dieu ! quel conseil, dit Amboin ; que Jésus nous garde un tel parent ! » — Bientôt, un espion vient leur apprendre que l’empereur a juré de faire emprisonner pour leur vie Renaut d’Aubépin et le duc Naimes si le Danois ne lui est rendu. C’est une grande joie et un nouyel encouragement pour les traîtres. P. 229- 2 jo.
Le lendemain matin, trente d’entre eux se saisissent de Gautier, lui attachent les mains derrière le dos, le placent sur un roussin et l’emmènent secrètement hors du camp. Chemin faisant, ils le chargent d’injures et de coups. « Sire vilain, lui dit Hardré, vous avez tant fait par vos exploits que nous vous destinons un cheval dont l’échine a trente pieds bien mesurés, oui, tout autant, je m’en suis assuré. — Traître sans foi, répond Gautier, c’est à toi et à ta parenté que ce cheval siérait bien. Puissiez-vous tous être livrés au supplice que vous me préparez 1 » — Laissons-les un moment pour retourner à Ferraut. P. 230-251.
Au premier rayon du soleil, le neveu du duc vient le trouver et le prie de lui rendre le Danois armé et monté comme le jour où il fut pris. Gaydon envoie chercher le prisonnier, qu’on amène devant lui et qui
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s’étonne de voir le duc entouré seulement de vieillards. — Tous les jeunes chevaliers ont quitté le palais et se tiennent renfermés dans leurs hôtels. — « Sire duc, dit le Danois, je vous prie de me prendre à rançon. — Sire Ogier, répond Gaydon, vous serez bientôt iibre sans qu’il vous en coûte un parisis.» — Ferraut le revêt aussitôt d’habits de soie à grandes bandes d’or et fait charger tout son harnais sur un fort roussin. Puis on lui amène Broiefort, son destrier arabe. « Beau sire, lui dit Ferraut, vous êtes libre.
— Si vous étiez en paix avec l'empereur, dit Ogier, je vous aurais bientôt rendu le service que je reçois de vous. — Que Dieu confonde, reprend Ferraut, les traîtres qui nous ont mis en guerre avec Charles! » Ogier monte à cheval. Ferraut et Amaufroi l’accompagneront jusqu’au camp. Ils demandent leurs armes, et non sans raison, car ils en auront besoin. Ogier seul n’est point armé ; il est sans crainte. P. 231-234.
Les trois barons sortent de la ville. Ferraut et Amaufroi escortent Ogier jusqu’au camp de l’empereur. Au moment de le quitter, Ferraut dit à Ogier : « Sire, au nom de Dieu, dites à Charles que nous vous renvoyons et qu’il décharge de leur caution Renaut et le duc Naimes qui ont été mes otages. S’il n’y consent, je redeviendrai son prisonnier et vous retournerez à Angers. — Oui, certes,» répond Ogier.
— Ferraut et Amaufroi s’en reviennent en chantant, lorsqu’ils rencontrent un gars qui leur raconte qu’en passant dans le bois voisin il vient de voir une trentaine de chevaliers en armes qui avaient amené un larron pour le pendre. « Je l’ai entendu nommer Gautier, dit le gars \ il regrettait fort et Ferraut, et Gay-
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don, et .Amaufroi. Il avait la hart au cou et faisait sa prière à genoux quand je suis passé. Ils l’ont sans doute pendu à cette heure, car ils en avaient grande hâte.» A ces mots Ferraut devient noir comme charbon. a Chevauchons de ce côté, dit Amaufroi; si j’arrive à temps* ou je mourrai, ou il sera délivré. » P. 2 Î4-2 j j .
Les deux cousins pressent leurs chevaux, et au bout d’un vieux chemin, sur la lisière du bois, ils voient de loin les fourches dressées ; ils voient Gautier au haut de l’échelle et la corde au cou. C'en serait fait de lui ; mais l’échelle manque , Gautier tombe et invoque à haute voix le fils de sainte Marie : « Beau sire Dieu qui en Béthanie avez ressuscité Lazare, qui avez accordé à sainte Sophie la gloire de donner son nom à l’église construite par Constantin, sauvez mon âme, Seigneur qui êtes plein de vie, car je vois bien que ma fin est arrivée ! » Les traîtres, quand ils voient Gautier à terre, se saisissent de la corde qui lui entoure le cou. En vain Gautier les conjure au nom de Jésus de lui laisser dire sa patenôtre et un Salve. L’un d’eux jette la corde par-dessus les fourches ; plus de dix autres s’en saisissent, la tirent et soulèvent si violemment Gautier, qu’ils lui ont presque rompu les nerfs du cou, car il était grand et membru, et fort pesant. En ce moment arrivent Ferraut et Amaufroi. « Ah î mécréants, s’écrient-ils, nous vous apportons de la part de Gaydon un salut qui est écrit sur le fer de nos lances! » A leur vue ceux qui tiennent la corde prennent peur, lâchent prise, et Gautier retombe sur l’herbe sans rien voir, car il a les yeux bandés. En un instant deux de ses bourreaux périssent sous les
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coups de Ferraut et d’Amaufroi. Les traîtres sont tout éperdus, et Ferraut les maintient si bien, qu'il parvient à délier Gautier et à lui débander lesyeux. P. 2 j jj-257.
Le vavasseur ne ressentit jamais pareille joie. Il voit Amaufroi en armes; il voit Ferraut qui avait déjà brisé sa laftce et qui tenait en main son épée. Quant à lui, il avise une perche coupée pour son •supplice, mais restée sans usage, parce qu’elle était trop courte. Il s’en saisit, la lève à deux mains, en frappe à mort deux des traîtres, s’empare d’un écu, s’adosse à un grand arbre et là se défend comme une ourse enchaînée, que ses oursons auraient mordue et irritée. De leur côté, Ferraut et Amaufroi ne se montrent pas moins redoutables, et leurs coups sont plus d'une fois mortels. A la fin, cependant, après une lutte acharnée, tous trois, accablés par le nombre et cou-: verts de blessures, tombent aux mains de leurs ennemis, qui leur bandent les yeux comme à des larrons, leur mettent la hart au cou et s’apprêtent à les pendre. Les barons’ se mettent en prière. « Dieu qui souffrîtes la passion, dit Ferraut, ayez pitié de mon âme et accordez-lui le pardon. Dieu qui avez ressuscité Lazare, protégez mon oncle le duc Gaydon, que nous ne devons jamais revoir. — Non, certes,» répond le traître Amboin , et à ces mots il saisit un bâton et en frappe Gautier d’un coup si terrible qu’il le fait tomber sur les genoux. Le vavasseur se relève et dans sa fureur fait un tel effort qu’il se dégage des liens qui l’étreignent, arrache son bandeau et décharge sur la tête d’Amboin un horion (.') qui* le renverse
i. Horion. Le texte dit orillon , ce qui signifie sans
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tout étourdi. « Tiens, traître! » dit Gautier; puis il saisit le cheval de son ennemi, monte en selle et prend la fuite à travers le bois. — S'il eût été armé, le vaillant homme n’eût point tourné les talons. — Il s’en va, enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, et poursuivi par dix des traîtres. Si Dieu n’en ordonne autrement, les deux neveux de Gaydon mourront en cette journée; mais on dit avec raison, et c’est une vérité reconnue, que qui a l’aide de Dieu est assuré de son salut. P. 237-244.
Quelle heureuse fortune Dieu envoya à Gautier ! Après une longue course il a rencontré au fond d’une vallée Claresme, la sage Claresme, nouvellement proclamée reine de Gascogne. Elle vient recevoir l’investiture de Charles et lui rendre hommage. Son dessein , unefoislaguerre terminée, est de prendre Gaydon pour époux, ou sinon de ne se marier jamais : car elle l’aime tant pour sa grande renommée , qu’elle en a oublié tout autre amour. Elle est escortée de vingt chevaliers de grande valeur et suivie de deux damoiselles : Blonde (')et Esmerée. Sa naissanceest des plus hautes et sa beauté celle d’une fée. Gautier l’aperçoit, se dirige vers elle et implore son assistance. La dame le fait approcher et le recouvre de son manteau. Au même instant arrivent les traîtres qui le poursuivent. L’un d’eux, la lance en avant, perce le manteau de Claresme, et du coup, qui eût été mortel si Gautier n’eût fait un mouvement pour l’esquiver, il atteint
doute : coup de poing sur l’oreille. Ne serait-ce pas là le véritable sens de horion , que l’orthographe aurait défiguré ?
>• Le texte dit Blonde Eschevie , comme qui dirait aujourd’hui belle blonde.
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légèrement le vavasseur, dont le sang jaillit et coule sur le manteau de la belle. Claresme pousse un cri d’effroi et de vengeance. Un de ses chevaliers se précipite sur le traître qui vient de frapper Gautier et lui donne la mort; les autres sont mis en fuite par l’escorte de la dame. « Noble dame, s’écrie Gautier, vous m’avez sauvé la vie ; mais au nom de la Vierge qui porta Dieu dans son sein, secourez aussi Ferraut et Amaufroi qui sont là près de ce bois, au pouvoir de Hardré et des traîtres de sa suite. Peut-être en ce moment ont-ils déjà perdu la vie. » Puis il apprend à Claresme et le danger qu’il vient de courir, et la manière dont il y a échappé en laissant ses deux sauveurs en péril de mort. A ce récit, Claresme frémit et fait hâter ses barons. Armé par eux et pourvu d’une hache (car il faisait peu de cas d’une lance qu’on lui offrait), Gautier prend les devants et de loin s’annonce aux félons par un cri de mort. P. 244-247.
Déjà Ferraut, la corde au cou, était hissé aux fourches par Hardré et par Amboyn. A la vue du vavasseur, les deux traîtres lâchent la corde. En un moment Ferraut et Amaufroi sont délivrés et leurs ennemis tués ou mis en fuite. Les deux barons apprennent de Gautier à qui ils doivent ce secours inespéré. Ils vont en rendre grâces à Claresme et s’inclinent devant elle. En même temps, les deux belles suivantes de Claresme, depuis longtemps éprises — Blonde, d’Amaufroi, et Esmerée, de Ferraut, — s’approchent l’une et l’autre des deux jeunes chevaliers et leur font entendre de doux aveux. Claresme aussi ouvre son cœur à Gautier : « Ami, fait-elle tout bas, dites, je' vous prie, à Gaydon qu’il a une belle amie, que je la Gaydon. g
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connais bien et qu’elle est de ma maison. S’il répond à son amour, ii aura couronne d’or en tête. — C’est folie à vous, dit Gautier, de parler ainsi : femme qui fait entendre prière d’amour tombe en une grande faute. Elle se persuade souvent qu’elle en sera mieux aimée et chérie et se laisse entraîner étourdiment à l’aveu qui fera sa honte. Pour moi, je n’entends rien à pareil office ; chargez de ce soin l’un de ces deux chevaliers, car je ne m’acquitterai pas de votre message. » Claresme l’entend et rougit. — C’est avec raison que le proverbe dit : Qui a besoin de feu le doit de sa main chercher dans le foyer. — La dame ne se rebute point; elle insiste doucement: «Sire gentilhomme, de grâce, consentez à être mon messager; je ne puis en prier l’un de ces deux barons que je vois tout occupés à courtiser de si près mes damoiselles, et plaise à Dieu que leur amour soit si bien engagé qu’ils me puissent servir auprès de leur oncle. Ne manquez donc pas de dire au puissant duc d’Angers que, s’il ose aujourd’hui chevaucher jusqu’à ma tente, j’y recevrai ses caresses et ses baisers. Si je pouvais faire sa paix avec Charlemagne et s’il me voulait prendre pour épouse, je serais à lui, moi et ma terre. — Dame, répond Gautier, je prends Dieu à témoin que je ne connais rien à pareil métier, si ce n’est. Madame, en ce qui regarde les devoirs d’un prudhomme envers sa femme. Je m’entendrais beaucoup mieux à conduire une charrue. Et puis le coeur des femmes est si léger qu’on ne s’y peut nullement fier. Telle aime à la folie durant huit ou quinze jours, que l’on voit changer ensuite et courir à un autre amour. » Claresme voit bien, dont elle enrage, qu’il
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loi faudra chercher un autre messager: « Par le Dieu de justice, dit-elle à Gautier, quelle vilaine remontrance vous me faites là. Vous n’êtes qu’un méchant et ne valez pas un denier : mais, par ce Dieu qui nous jugera tous, cœur qui aime t>ien ne se laisse point abattre. — Vous savez bien discourir, reprend Gautier; si vous êtes admise à plaider votre cause devant Gaydon, vous n’aurez pas autrement besoin d’avocat ; mais enfin, puisque son amour vous tient tant au cœur, je ne vous laisserai point sécher de chagrin et vous récompenserai, si je puis, d’avoir retardé l’heure de notre mort. Vous pourrez embrasser le duc; mais faites dresser votre tente hors du camp , car je redoute fort Sanson et Bérenger, et il fait bon se tenir sur ses gardes. » C’est en parlant ainsi qu’ils préparent une aventure où maint vaillant chevalier trouvera la mort. P. 247-251.
Les ennuis nous arrivent souvent quand nous avons le cœur le plus gai. Ainsi advint-il au vaillant duc. Pendant que Claresme s’en va chevauchant vers le camp de Charlemagne, Gaydon, qui s’inquiétait de ses neveux, les voit revenir avec le vavasseur et en ressent une double joie II les presse dans ses bras, puis s’étonne et s’effraye en les voyant couverts de sang. Un médecin est mandé, qui sonde et bande leurs plaies. Le duc a hâte de savoir en quelle rencontre ils ont été si maltraités. Ferraut le lui apprend et n’oublie pas de lui dire à qui ils doivent leur salut. Gautier s’acquitte ensuite de son message. Il annonce à Gaydon que Claresme l’attend ce soir même, hors du camp, sur la lisière des prés où elle a fait dresser sa tente. « Vous ne manquerez pas d’y aller, ajoute-t-il. — Pour
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Dieu, dit Gaydon, point de railleries. Cette guerre ne me laisse pas de repos, et nous sommes serrés d’assez près, vous le savez; quand on craint de perdre son héritage, on a sujet d’être triste et courroucé. Il est donc mal à vous de prendre un ton moqueur. Par le Dieu qui fut mis en croix, je ne songe point à aller à ce rendez-vous — Si vous refusez cet amour, répond Gautier, il ne vous reste plus qu’à vous faire moine. Quand une belle comme on n’en trouverait pas en dix cités vous fait prier d’agréer son amour, c’est une lâcheté de n’oser l’aimer, à moins que vous haïssiez les femmes et les plaisirs qu’on trouve près d’elles. Que votre cœur soit brûlé de la flamme d’enfer, si c’est par peur que vous refusez ; car elle est plus belle qu’un ange ailé, et qui se sentirait enlacé de ses bras en ou blierait aisément le paradis. — S’il était vrai, dit Gaydon, pour dix mille marcs d’or je ne laisserais pas de me rendre à son désir. — Soyez sans crainte, sire, répond Gautier, car elle vous aime plus encore que je ne sais le dire. » Gaydon l’entend, et l’amour s’empare de lui, et son cœur se gonfle de la plus douce joie. Avant le lendemain, dit-il, puisque la belle l’a pris en gré, il ira vers elle en dépit de Charles et de ses barons. « Oncle, dit Ferraut, ne vous hâtez point; à l’imprudent un malheur est bientôt arrivé. Attendez encore, s’il vous plaît; puisqu’elle vous aime tant, elle n’en viendra point à vous haïr. — Beau neveu, répond Gaydon, c’est que vous ne savez pas à quel point en sont les choses ni quelle est la détresse de mon cœur. — Dieu soit loué, répond Amaufroi, votre cœur n’est pas long à émouvoir. » Le jeune chevalier prie son oncle, quand il ira faire sa
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cour à Claresme, de saluer de sa part Esmérée ; it irait lui-même avec Ferraut, si leurs blessures étaient guéries. P 251-254.
L’empereur, cependant, après avoir entendu la messe, est assis devant sa tente, entouré de ses barons. Voici venir près de lui Alori et Sanson, et Grifion, et Renaut, et Huon, et avec eux une trentaine de leurs compagnons , tous du lignage de Thibaut et de Ganelon. Que Dieu les maudisse, car ils ne pensent qu’à mal! « Juste empereur, dit Alori, faites-nous droit de Ferraut le félon ! 11 eût péri de la main de Gui sans les traîtres qui sortirent de leur embuscade pour lui venir en aide, et maintenant nous vous le réclamons. » A ces mots, Charles fait mander le duc de Naimes et Renaut d’Aubepin. Thierry d’Ardenneles lui amène. « Naimes, dit Charles, par saint Simon, vous et Renaut vous me rendrez mon prisonnier ou vous prendrez sa place. — Sire, répond Naimes, comme vous le trouverez bon. Certes, je connais trop bien Ferraut pour douter qu’il nous décharge de notre caution. — Par ma moustache grise, reprend Charlemagne, vous en avez bon besoin, car, si Ferraut ne nous est rendu, avant ce soir vous serez tous deux mis à mort. — Et si nous vous le rendons, sire, dit Renaut, en seronsnous quittes à ce prix ? — Oui, par saint Pol d’ Aval- Ion, répond l’empereur. » Comme il dit ces mots, accourt un valet qui s’écrie à haute voix : « Voici Ogierl réjouissez-vous, barons. » Ogier arrive sur son destrier d’Aragon, à la grande joie des Français, des Bourguignons, de l’empereur, au grand déplaisir des traîtres qui voudraient bien qu'on l’eût pendu. Comme dit le proverbe, il n’est pas de deuil complet :
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quand l’un pleure l’autre rit. — « Sire empereur, dit Renaut, qui s’est levé avec le duc Naimes, nous voici délivrés, grâce à Dieu et à Ferraut le courtois. Nous l’aVions cautionné; il dégage bien notre foi. — Oui, dit Ogier, que bénis soient de Dieu et le vaillant Ferraut et le duc Gaydon et le preux Amaufroi. De longtemps vous ne verrez plus loyales gens ; car, si vous n’êtes point quittes par mon retour, Ferraut revient, et moi je m’en retourne. — Pour un muids de mansois, dit l’empereur, je ne consentirais à vous voir redevenir captif. — Sire empereur, s’écrie Gui d’Hautefeuille, c’est un déni de justice, et je ne puis sans grand déplaisir vous voir acquitter le traître qui a tué votre portier, qui a fait périr Haguenon et Rahier. Je lui aurais bien rabattu son orgueil si je n’avais été assailli par deux ou trois mille des siens. Sans ce secours, sa défaite était assurée. — Soyez sans crainte, dit Ogier, Ferraut vous mande qu’il reviendra bientôt pour terminer la bataille, pourvu qu’auparavant vous ayez donné de bons otages. — Ogier, dit Charles, peu importe tout cela; mais, dites-moi, quelles gens vîtes-vous au palais du duc ? Avait-il avec lui ces Anglais, ces Irlandais, qui l’accompagnent en si grand nombre dans les tournois ? Ce sont de braves gens et de défense. — Sire, répond Ogier, ce n’est pas moi qui saurais vous le dire. Chacun se tint coi dans son hôtel, et je n’ai vu que des damoiseaux, des dames et des bourgeois. — Ainsi vous ignorez quels chevaliers, quels bacheliers sont là dans la cité ? — Oui, fait Ogier; je n’en ai pas vu un seul dans les rues, j’ai trouvé seulement la ville si pleine de chevaux que je n’en saurais dire le nombre.
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Est-ce un artifice de leur part ? je ne sais ; mais je n’ai pas vu, par Dieu, ceux qui m’ont fait prisonnier. On m’a enfermé seul dans une chambre, où j’ai été servi du reste avec honneur. — Eh bien ! dit Charles, si Dieu le permet, demain avant complies je verrai dans leur cité tous ces chevaliers qui viennent faire ici de telles sorties contre nous. — Sire, dit Ogier, gardez que le duc ni les siens ne vous aperçoivent, car vous ne manqueriez pas de recevoir quelque outrage. » P. 254-257.
Comme ils parlent ainsi arrive Claresme, la dame de Gascogne. Elle met pied à terre devant l’empereur, s’agenouille, joint les mains et lui rend hommage en s’inclinant profondément. L’empereur la relève, reçoit son hommage et lui donne le baiser de foi. Gui d’Hautefeuille, voyant la dame si belle, s’approche de Charles et le prie tout bas de la lui accorder : il lui donnera en récompense un mulet chargé de l’or le plus fin de Russie et de riches étoffes de soie. Charles le remercie de sa promesse et lui accorde Claresme, puis il prend la damoiselle par la main et dit à Gui : « Voici votre fiancée ; elle sera à vous, et, quand vous l’aurez épousée, vous régnerez sur la Gascogne. » A ces mots Claresme entre en courroux et répond dans sa fureur : « Par ma»foi, Gui, vous avez eu là une folle pensée, car jamais vous ne serez mon seigneur.» Puis montrant de la main une abbaye : « Par le Dieu qu’on adore en ces lieux, j’aimerais mieux être ensevelie que de vous avoir pour époux; j’aimerais mieux que ma terre fût ravagée par le feu. — Paroles insensées, fait l’empereur, car il vous faut obéir à mes ordres! » Lorsqu’elle entend Charles ainsi parler,
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Claresme voudrait être sous terre ; mais on connaît le proverbe : Malice de femme conchie maint homme sage. Claresme répond à l’empereur qu’elle est prête à se soumettre. « Il y a longtemps, dit-elle, qu’elle aime Gui pour sa valeur et pour sa bonté ; mais elle n'osait se déclarer avant de l’avoir éprouvé. Maintenant qu’elle connaît ses sentiments, elle se donne à lui en présence de tous les barons. Il sera pour elle un vaillant défenseur, car on lui a dit qu’il eût vaincu et tué Ferraut si on ne l’eût soustrait à ses coups — « Belle, c’est la vérité, » lui dit Gui. A ces mots il s’approche de Charlemagne et le prie d’ordonner que les serments des fiançailles soient échangés sans plus tarder. « C’est bien parlé, dit Claresme , mais je voudrais auparavant vous voir, monté et en armes, donner devant moi des preuves de votre valeur. — A vos ordres, répond Gui. Avant demain soir vous me verrez à l’œuvre. Qu’un de nos ennemis ose sortir de la ville, et si je ne vous le livre vaincu et défait, je ne fais pas plus de cas de moi que d’ün œuf pelé. — Enfin, dit Claresme, j’ai donc atteint le but de mes désirs et Jésus permet que je m’unisse à lui ! Sire, dit-elle à l’empereur, je me sens fort lasse et voudrais me retirer. » Puis, s’adressant à son maréchal des logis : « Allez, dit-elle, faites dresser ma tente hors du camp, là-bas, dans la prairie, près de la fontaine, sous l’abri du pin. » — L’empereur lui ordonne de se parer le lendemain de ses plus riches atours pour l’union qu’elle a déjà trop différée, a A vos ordres , Sire , » répond-elle ; puis elle ajoute tout bas : « Par le Seigneur qui a tout créé, j’aimerais mieux avoir la tête coupée que de voir ce traî-
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tre dans mon lit. Il faut être bien osé pour prétendre avoir une femme contre son gré, quand, plus d’une fois, telle qui s’est donnée par amour et que son époux sert bien et loyalement ne laisse pas au bout de quelque temps de lui faire subir de cruelles épreuves » P. 257 260.
La belle prend congé de l'empereur, sort du camp et se rend à sa tente, à' la distance d’environ quatre arpents. Là elle met pied à terre, se dépouille de son manteau et respire à l’aise Son amour pour Gaydon l’a jetée en un grand trouble; elle lui dépêche un écuyer pour le presser de la venir voir le soir même, suivi de trois ou quatre chevaliers. Après avoir entendu ce qu’elle a à lui dire, le duc, ajoute-t-elle, en sera plus hardi sous les armes. Elle donne au messager, pour le remettre à Gaydon, un anneau qu’elle tire de son doigt. — Le messager part monté sur un palefroi, et s’en va doucement chassant à l’oiseau le long d’une aunaie. 11 arrive sous les murs d’Angers, se fait ouvrir la porte par un des arbalétriers de garde aux créneaux, et, conduit jusqu’au donjon, il est admis devant le duc, auquel il fait part de son message. En apprenant que Claresme l’aime tant qu’elle en a perdu le sommeil, Gaydon soupire, prend l’anneau que lui apporte le damoiseau, le met à son doigt, le regarde souvent, et s’éprend du plus vif amour. Il appelle près de lui Riol et Rispeus de Nantes, les informe du message qu’il vient de recevoir et ajoute : « Je n’irai à ce rendezvous que de votre aveu; autrement, s’il m’arrivait malheur, vous ne manqueriez pas de m’en blâmer. — Je vois bien, lui dit Riol, que vous n’irez pas sans quelque crainte ; vous n’en auriez point si vous ai-
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miez entièrement. Par le Dieu tout-puissant, le cœur vous manque. Eh bien, si vous avez peur, emmenez avec vous assez des vôtres pour être assuré de revenir sain et sauf ! » Irrité de ces paroles, Gaydon fait serment d’aller visiter Claresme à la nuit, sans autre escorte qu’un seul des siens bien armé. Ainsi se termine la conférence. P. 260-264.
Après souper, la cour du duc se sépare. Gaydon, avant de partir, fait mander le vavasseur Gautier. « Beau frère, lui dit-il, allez vous revêtir de votre haubert. Vous viendrez avec moi, je vous en prie. Claresme m’a mandé par le messager que voici d’aller lui rendre visite, et je n’y veux point d’autre compagnon que vous. » A ces mots le vavasseur entre en courroux, persuadé que le duc veut l’emmener pour lui faire aussi courir quelque amoureuse aventure. Il s’écrie : « Voulez-vous donc me tendre un piège ? Vous savez que j’ai ma femme, et vous voulez me faire pécher avec une autre. Par ce Dieu qui est notre souverain maître, je me laisserais plutôt écorcher tout vif que de consentir à tromper ma femme. » Cette réponse met le duc en gaieté. 11 prend plaisir à exciter l’humeur de Gautier : « Beau frère, lui dit- il, ne vous laissez point ainsi émouvoir, et commencez de nouvelles amours. Une pucelle qui vous vit avant-hier vous aime à en perdre la tête et ne désire rien tant que de vous accorder ses baisers et ses caresses. Vous aurez le plaisir, le bonheur de la presser dans vos bras. Si une fois elle vous tient, par saint Riquier, elle voudra s’en donner à cœur joie. — Oh! dit Gautier, je saurai bien m’en défendre. Qu’elle approche de moi, par la corbleu ! et que je la tienne, je la calmerai si bien
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par un bain d’eau froide qu’elle ne se souciera plus d’avoir accointance avec un homme ! » Le duc ne peut se tenir de rire en l’entendant ainsi gronder : a Bien malin serez-vous, lui dit-il, si vous vous en tirez si aisément. — Je m’en retourne donc, dit Gautier, et vous pouvez aller sans moi, puisque je ne vous suis pas autrement nécessaire. Un jour peut-être yous vous en repentirez. Pour moi, je ne veux point d’affaires avec une autre femme que la mienne. Si je vous accompagnais, il pourrait bien m’en arriver mal, caria femme connaît l’art d’enjôler l’homme et Salomon luimême s’y laissa prendre. Vous pouvez bien mettre dans la peine un autre que moi, » Le duc, voyant Gautier si courroucé et sur le point de le quitter, lui dit en riant : « Eh bien, beau sire, puisque vous ne voulez point aimer la damoiselle, vous la laisserez là. Ne pouvant vous faire agréer son amour, elle le donnera à un autre. Mais, de grâce, allez vous armer. — Oui, répond Gautier, j’y consens ; mais vous ne me verrez point entrer sous une tente. — Soit, dit Gaydon, si ce n’est point votre gré. » P. 264-266.
Gautier s’en va donc endosser le haubert, ceindre l'épée, lacer le heaume, puis il s’arme d’une hache pendue à un pilier. Ainsi équipé, il regarde autour de lui, et, brandissant sa hache à deux mains, il fait le serment, s’il rencontre Alori, de lui faire payer cher sa trahison. — Le duc s’est aussi armé; il monte à cheval ainsi que son compagnon, et, guidés par le messager de Claresme, tous deux arrivent bientôt à la tente de la belle, dont l’impatience est grande. Le duc met pied à terre, délace son heaume, qu’il donne à garder au vavasseur, et s’offre aux regards de la belle
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Claresme. « Que le Dieu de gloire qui a tout créé, lui dit-elle, protège le duc et le tienne en joie et santé. — Dame, répond Gaydon, puisse aussi ce Dieu que vous invoquez satisfaire vos plus chers désirs. » A ces mots, Claresme embrasse Gaydon, et le duc la presse tendrement dans ses bras. Ils entrent dans la tente, où ils s’asseyent sur un drap à bandes d’or et se livrent à un long entretien. La damoiselle apprend à Gaydon comment Gui a demandé sa main et l’a obtenue de l’empereur; « mais j’aimerais mieux, dit-elle, avoir la tête tranchée que de me voir à côté de ce traître, car je vous aime d’amour sincère, et tant que j’y ai mis tout mon coeur et toute ma pensée. — Dame, répond Gaydon, je ne vous aime pas moins sincèrement et n’en aimerai jamais d'autre. » Un baiser confirme cette assurance. La belle le reçoit sans colère et en savoure avidement la douceur. Us s’éprennent si bien tous deux qu’ils tremblent d’amoureux émoi, a Ne me trompez pas, dit la dame; m’aimez vous d’amour tendre ? » Gaydon soupire, l’enlace dans une vive étreinte, et lui dit : « Oui, je vous ai donné mon amour. » Après ces doux propos Claresme dit au duc : «Tout est-il prêt pour nous transporter à Angers? — Je le voudrais, répond Gaydon, et que déjà nous fussions dans la place; je ferai tout pour qu’il en soit ainsi. — Sire, ajoute-t-elle, ce chevalier en armes que je vois là dehors est-il jeune? — 11 a cinquante ans passés, répond Gaydon. C’est le messager par qui j’ai su que j’étais aimé de vous. 11 n’est pas d’homme plus honnête ni plus brave. Je lui ai promis, avant de partir, qu’il n’entrerait pas dans une tente. — Il n’est donc point d’humeur amoureuse ?» dit la dame. A ces mots,
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elle appelle une de ses suivantes : « Allez, fait-elle, près de ce chevalier en armes qui est là dehors, et dites-lui que vous l’aimez, qu’il vous a dérobé votre cœur. » La pucelle obéit. « Sire, dit- elle en abordant Gautier avec un gracieux sourire, que le Fils de la Vierge vous garde de mal et de peine! Venez-vous en a la tente de ma maîtresse; vous avez chance d’y trouver telle donzelle qui vous aime mieux que la tourterelle son tourtereau. » Ce langage fait bondir le cœur de Gautier « Dame, dit il, par saint Paul deTudèle, je n’ai que faire de vos belles paroles. Il y a une fontaine dans la prairie, là bas sous cet arbre dont la feuille tremble au vent ; l’eau en est claire, et clair le gravier. Si vous avez trop chaud, allez-y, la belle. Une écueile aurait plus de prix pour moi que votre amour, car j’ai une femme et plus belle et plus avenante que vous. » La suivante toute honteuse lui répond avec dépit : « Messire Gaydon, qui est un preux chevalier, n’en a guère fait preuve en se faisant accompagner par un tel rustre (i), mieux fait pour être
i . Nous traduisons ainsi d’après le texte de c :
Messire Gaides qu’est si preux chevalier Fait moult forment , certes , à blastengier Qui à villain se fist accompaignier.
A une première lecture , nous avions cm pouvoir trouver un sens dans notre texte :
Mes sires Gaydes, qui son siecle a arrier Qui à vilain se fist accompaingnier.
Mais, réflexion faite, nous pensons que cette leçon, non plus
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charretier que pour parier à une belle dame. » Puis elle s’en retourne au plus vite. « Eh bien! lui demande Gaydon, que vous a dit notre compagnon Gautier ? n’a-t-il point voulu revenir avec vous ? — Sire, répond-elle, que Dieu le confonde! Si je n’avais quitté la partie, il me faisait prendre un bain pour me rafraîchir, disait-il. On ne saurait entendre rien de plus honteux. Par le Dieu tout-puissant, je ne vis oneques si vilain chevalier , et un gentilhomme qui tient à son honneur ne devrait point prendre pareil compagnon. — Il ne m’en faut pas d’autre à cette heure, répond Gaydon ; celui-ci du moins n’ira pas sur mes brisées. » P. 266-271.
Pendant qu’ils devisent ainsi, un valet de Claresme, battu la veille par elle, s’avise, pour se venger, d’aller trouver Gui d’Hautefeuille. Il arrive dans sa tente et va s’agenouiller devant lui. « Que veux tu ? lui demande Gui. — Sire, répond le valet, que donneriezvous à qui vous dirait oîi est le duc Gaydon , et le mettrait si bien en vos mains qu’à trois vous le pourriez lier pour le livrer ensuite à l’empereur Charles? » Et sans attendre la réponse de Gui, il l’informe que Gaydon est dans la tente de Claresme ; qu’il y est venu pour la courtiser et mandé par elle.
que celle de b, ne peut s’interpréter naturellement. Voici la leçon de b :
Messires Gaydes qui se siet là arrier
Qui à vilain se fist aconpaignier.
qui se siet là arrier est plus intelligible que qui son siecle a arrier; mais dans b comme dans a , le sens paraît incomplet. La leçon de c, au contraire, ne laisse rien à désirer.
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C’est pour Gui un cruel déplaisir, mais en même temps un sujet de joie, car il pense faire trancher tous les membres à Gaydon. Il s’indigne de la déloyauté de Claresme et éclate d’abord en injures contre elle. « Qui se fie à une femme, dit-il , mériterait d’être jeté à l’eau. » Puis soudain il se radoucit et se dit en lui-même : « Mais n’ai-je pas grand tort? Si elle a mandé Gaydon , c’est par ruse peut-être , et pour l’attirer dans un piège. Je me suis trop hâté de la croire coupable. » Le valet cependant demande sa récompense. « Tu vas l’avoir, répond Gui, et sans plus tarder. Frère , dit-il à Alori, acquittez-vous de ce soin, et que je n’en entende plus parler. » Et Alori le jette dans un fossé, où il se casse le cou avant d’arriver au fond. « La voilà ta récompense, dit Alori ; quand tu reviendras nous te ferons chevalier. » — Si le Dieu de justice n’y pourvoit , il en coûtera à Gaydon d’être venu faire sa cour à Claresme. P. 271-272.
Alori et Gui son frère s’arment en toute hâte avec trente des leurs. Dans le même temps Claresme dit à Gaydon : « Fuyons sans perdre de temps. Si je restais ici jusqu’au jour il pourrait bien m’arriver malheur, et vous-même seriez en grande détresse. J’aimerais mieux mourir que d’en être cause. » Comme elle parle ainsi, Gautier, à la clarté de la lune, voit briller des heaumes et entend des destriers en marche. Il accourt à la tente et avertit Gaydon du danger qui le menace. « Il va falloir vous montrer, lui dit-il. Quant à moi, avant de mourir, je me signalerai si bien pour la femme que j’épousai toute jeune, et qui n’a pas sa pareille au royaume de France, qu’elle
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n’entendra pas dire que je suis un couard. » A ces mots ii saute à cheval d’un bond et s’arme de sa hache qu’il étreint si fort que son poignet s'en couvre de sueur. « Voici venir les Français, dit il à Gaydon, nous n’avons point d’aide à attendre de ceux d’Angers. Vos baisers nous coûteront cher. Ah ! Laurence, chère et tendre femme, ma compagne durant de si longs jours, si vous me perdez, je le sais , toute joie sera bannie de votre cœur. C’était vous qui veniez à la charrue m’apporter la grande gourde de corne et dans une touaille la grande tarte rebondie. Rien que de vous voir faisait ma joie; puis, le soir, je vous pressais entre mes bras et vous payais de vos peines argent comptant, sans crédit. Ce fut une grande folie à moi que de quitter, pour mon seigneur, ma terre, ma charrue et ma femme ! » Cependant le duc est monté à cheval, et Gui est arrivé près de la tente de Claresme : « Pardieu , Gaydon , s’écrie-t-il , vous avez fait là une grande folie de venir courtiser l’amie qui m’a donné sa foi et qui a reçu la mienne. — Dame, dit Gaydon à Claresme, vous m’avez attiré dans un piège, je le vois : bien fou qui se fie à une femme. — Sire , répond-elle , je me laisserais arracher la vie plutôt que de concevoir une telle pensée. J’ai ici trente hommes de ma maison qui ne vous feront pas défaut, dussent -ils en mourir. » En effet, les chevaliers de Claresme courent aux armes.
La lutte s’engage d’abord entre Gui et Gaydon. Tous deux brisent leurs lances et vident les arçons. Ils se relèvent et combattent à l’épée. Le duc, d’un coup terrible, fait fléchir les genoux à son adversaire ;
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mais au même instant Gui est relevé et remis en selle par les siens. Gaydon, assailli de toutes parts, est en grand danger ; mais le vavasseur vient à son aide, et ce secours lui permet de remonter à cheval. D’un coup de lance il transperce Auboin, un neveu de Gui, un traître plus habile à ourdir les trames qu’une femme à filer sa quenouille. Gui le voit tomber et sa colère redouble. Il assène à Gaydon un coup furieux qui n’atteint que le cheval du duc et lui tranche la tête. Gaydon tombe, se relève tout étourdi ; mais il n’a plus son épée. 11 implore la Vierge Marie, maudit l’imprudence qui l’a fait venir seul à ce rendezvous et la fourberie de Claresme, qu’il croit toujours coupable. En ce moment accourt Alori; il saisit le duc par son heaume et s’écrie : « Votre mort est ju rée ; demain vous serez pendu par la gorge. Pour une vallée pleine d’or, je ne renoncerais pas à vous faire mettre la hart au col. » Une seconde fois, le vavasseur vient encore délivrer Gaydon, qui remonte à cheval et continue à combattre. — Du camp de l’empereur on entend le bruit de la lutte. Charles s’éveille, et plus de trois mille hommes courent aux armes. Claresme, dans le même temps, anime ses chevaliers et les menace de les dépouiller de leurs terres s’ils ne volent au secours de son amant. L’un d’eux lui répond : « Dame, c’en est fait de nous si Charles le sait. Tout votre pays sera ravagé, et c’est nous qui porterons la peine de vos folles amours; car pour vous, peu vous importe : votre paix serait bientôt faite. » A ces mots, Claresme désespérée sort de sa tente, court au duc et lui dit : « Noble chevalier , pour Dieu, ne demeurez pas plus longtemps ici. Si Gaydon. h
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vous mouriez à cause de moi, je n’aurais plus de joie en ma vie. Combien je voudrais au prix de tout ce que je possède ne vous avoir point appelé à ce rendez-vous ! — Dame, répond Gaydon , pour l’amour de vous je veux encore frapper un coup ayant de fuir. » Il dit, pique son cheval, et d’un coup de lance met à mort un des traîtres. Autant en fait Gautier avec sa hache , puis il s’écrie : a Allons , beau sire, fuyons, voici venir du camp un renfort d’ennemis. Si nous mourions ici, nous ne pourrions pas faire notre paix avec Dieu. » P. 275-280.
Le jour commence à poindre. Gaydon aperçoit la troupe nombreuse qui arrive du camp de l’empereur; il se décide à fuir, non sans regret. II pousse son cheval vers Claresme, la prend dans ses bras, l’attire à lui, la place devant sa selle, sur le cou de son destrier, et s’enfuit vers la cité. Gautier le suit. Ils enfoncent les éperons dans les flancs de leurs chevaux, qui traversent à grand’peine une terre en labour, lorsque tout à coup ils vont s’abattre dans un fossé. La chute est terrible. Claresme s’évanouit trois fois et est sur le point de rendre l’âme. — Ferraut était en ce moment dans une des tourelles de la place. Il voit de loin venir les Français ; il voit son oncle, la damoiselle et Gautier tomber dans le fossé. Il donne l’alarme, fait monter à cheval plus de deux mille barons et sort en toute hâte, suivi des deux fils de Naimes, Bertrand et Richier, du preux Berart, de Sanson et de Nevelon. — Claresme lésa vus venir et a retrouvé assez de force pour sortir du fossé. Elle fuit du côté d’Angers et va se cacher dans une vigne , sous un noyer. P. 280-282.
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Gaydon et Gautier sont remontés à cheval. Ils aperçoivent aussi les défenseurs qui viennent à leur aide, et à cette vue ils reprennent courage. Le duc jette les yeux autour de lui, s’émeut de ne plus voir Claresme , et se signe. Au même instant vient fondre sur lui Gui d’Hautefeuille, qui lui perce sonécu et lui fait vider les arçons. Gaydon se relève et se défend vaillamment ; mais lui et Gautier seraient pris, si Ferraut avec ses compagnons n’arrivait à temps pour les sauver. — Mêlée générale, où se signalent les deux fils de Naimes. — Le vieux duc les reconnaît à leurs écus de Bavière, aux grands coups qu’ils donnent, à leur fière contenance, a Ah ! gloutons, leur dit-il, c’en est trop. Vous faites défaut à Charles , votre légitime seigneur. Si vous êtes pris, par les saints de Bavière, je vous châtierai cruellement. — Pardieu, beau père, lui répond Richier, son jeune fils, c’est folie à vous de vous montrer si dévoué à l’empereur Charles, qui prend pour conseillers des traîtres, opprobre de la France. Jamais Gaydon ne s’est souillé d’une trahison. Il est votre cousin, et vous devriez mettre tous vos soins à ce qu’il obtînt de Charlemagne paix et amitié. Par le Dieu qui a fait feuilles et fleurs, je me laisserais plutôt honnir que d’abandonner jamais le duc Gaydon, qui est mon cousin et que j’aime.» P. 282-286.
Comme le père et le fils parlent ainsi, voici venir Ferraut, l’écu au cou, la lance au poing et en tète le heaume surmonté d’une queue de paon. Il parle haut et clair et de façon à se faire entendre de tous : « Gui d’Hautefeuille, où es-tu, parent de Ganelon, fils de putain, glouton, qui t’es vanté dans la tente de
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Charles que tu m’aurais tué si je n’avais été secouru ? Viens donc ici et recommençons l’épreuve. — Rien n’est plus juste, » disent les Français, et aussitôt tous les combattants font trêve pour assister à la joute de Gui et de Ferraut. — La joute se termine par la défaite de Gui. La lance de Ferraut a percé son écu, son haubert, sa cuirasse, sa cotte et son hoqueton, et lui a enlevé dans le flanc un morceau de chair qui suffirait à repaître un faucon. «Gui d’Hautefeuille, dit Ferraut à son ennemi gisant à terre, tu sais maintenant quel jouteur je suis. Le duc Gaydon, que Dieu bénisse , ne nous laisse manquer de rien ; les barons sont bien servis à sa cour, ils y ont tout ce qu’ils veulent en abondance et comme de source, tandis que toi tu languis à la table de Charles. On vous donne un chapon pour quatorze, et vous n'avez pas même de bon pain à foison. Pareilles gens ne peuvent être capables que de peu. La maison de Gaydon, au contraire, est si bien pourvue qu’on y compterait à cette heure plus de sept mille porcs, plus de deux mille bœufs, plus de treize mille chapons. Chacun en a en quantité. Le poisson foisonne aussi, et le bon froment; je ne saurais dire tout ce qu’il y en a. Il faut que Charles soit bien sot et bien fou pour penser mettre si aisément la main sur nous. Tel damoiseau de sa suite aura la moustache toute grise avant qu’il entre par force dans la cité de Gaydon. Les murailles en sont hautes, les fossés profonds et chacun de nos carreaux est scellé à plomb. » Les Français l’entendent et se disent l’un à l’autre : « Quel prud’homme que Ferraut! comme il a jouté contre Gui! jamais main d’homme ne frappa plus beaucoup. » P. 286-289.
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La joute ainsi terminée, Français et Bourguignons s'en retournent à leur camp et ramènent à sa tente le vaincu dolent et courroucé. De son côté, le duc rentre à Angers avec Ferraut et les autres barons. — Cautier était resté en arrière. En passant près d’un buisson, il voit la belle Claresme aux mains de deux valets qui voulaient lui faire outrage. Il la délivre, la place devant lui sur l’arçon de sa selle, rentre le dernier à Angers et vient mettre pied à terre devant le palais du duc. Là les écuyers l’entourent en foule et le poursuivent de leurs huées : « Où diable a-t-il pris si gentille pucelle, ce vilain malotru ? » L’un d’eux passe le bras autour du cou de Claresme et fait mine de lui prendre un baiser. Gautier tire son épée, et l’écuyer n’esquive le coup qui le menace qu’en se laissant choir tout de son long. — .Grand tumulte et grands cris. — Le duc accourt pour savoir ce qui se passe; il reconnaît Claresme et la saisit. Gautier lève encore son épée et peu s’en faut qu’il n’en frappe Gaydon. « Laissez la dame, lui dit-il, vous n’avez sur elle aucun droit. C’est moi qui l’ai conquise avec cette lame d’acier ; mais vous, vous l’avez abandonnée et n’avez eu d’elle nul souci. Si elle m’en croit, elle ne couchera jamais à côté de vous. — Continuez, répond Gaydon , vous ne parlerez jamais assez, et jamais je ne prendrai vos paroles en mauvaise part. — Je ne vous dirai rien de plus, fait Gautier, sinon que je J’ai sauyée. — Oui, répond Claresme, et que Dieu vous le rende ! Vôus n’y perdrez pas si nous vivons. » P, 289*291.
Pendant que la joie éclate dans le palais du duc, l'empereur s’inquiète dans sa tente. Il veut qu’on lui
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amène son ami Gui ; il craint que sa chute n’ait des suites mortelles. Ogier l’entend, pousse du coude le duc Naimes et lui dit tout bas : « L’empereur n’est-il pas devenu fou ? A qui le sert bien il donne la pire récompense et se prend d’amitié pour un glouton de cette espèce qui n’a jamais fait que trahisons! » Comme il dit ces mots, voici venir Gui. Charles se lève, le prend par la main et le fait asseoir à côté de lui: « Ami, lui dit-il, avez-vous point de mal ? J’étais fort en peine de vous. — Sire, répond Gui, ce ne sera rien, et je m’inquiète fort peu de cette chute. Elle n’eût pas eu lieu si l’arçon de ma selle ne se fût brisé. Ce que je désire à cette heure, c’est que vous me donniez la pucelle que vous m’aviez promise. Je l’épouserai en présence de vos barons et en dépit de Gaydon et de Gautier. Us voulaient me l’enlever, mais je les ai bien contraints de s’en dessaisir. Envoyez-Ia chercher à sa tente. » A ces mots arrive Gautier d’Avallon, un des vassaux de Claresme. 11 s’agenouille devant l’empereur et lui dit : « Sire, que dois-je faire ? le duc Gaydon a ravi ma dame et l’a emmenée captive à Angers, où il va en disposer à son gré. » Gui entend ces paroles et devient noir comme charbon. Il ne dirait mot pour toutes les richesses de Pharaon. Ogier s’en rit et dit au duc Naimes: « Voilà une bonne proie qui échappe à ce faucon ; plus d’un mois se passera avant qu’il la ressaisisse, et Charles, qui en la livrant devait avoir pour récompense un mulet chargé d’or, n’en aura rien, par saint Simon. - Seigneurs barons, dit Charles de Laon, j’ai bien sujetd’avoir le cœur en grande tristesse. Depuis si longtemps que je porte mon gonfanon, depuis deux cents
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