‹ GaydonChapitre 9 sur 15 · CX1X · texte numérisé non relu

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ans, on le sait, que j’ai chaussé l’éperon, j’ai abattu l’orgueil de plus d’un rebelle. Personne ne s’est atta* qué à moi qui à la fin n’en ait porté la peine. N’est-ce pas pour moi un cruel déplaisir que de voirceduc qui n’était qu’un petit garçon quand je l’ai investi de son palais d’Angers, au lieu de venir m’implorer comme il le devrait nu-pieds, en chemise, un bâton à la main et la hartau col ainsi qu’un larron, se montrer si félon et si outrecuidant, lui et ses hommes qui ont l’audace du lion. Il faut que j’aille l’épier à la dérobée, que je voie sa contenance et que je sache si Claresme prendra Gaydon pour époux. » Ogier s’efforce de détourner l’empereur de ce projet. S’il est reconnu, dit-il, il ne s’cn tirera pas à son honneur, à moins de faire la paix avec Gaydon. Mais l’empereur ne renoncerait pour rien à son dessein; ce que voyant, le duc Naimes lui dit: « Sire, je vous accompagnerai donc ; vous n’irez pas sans moi. » Charles y consent, et aussitôt tous deux s’accoutrent en pèlerins. — Description de leur costume. — Ainsi déguisés tous deux arrivent à la porte d’Angers « Ouvrez-nous, beau frère, dit humblement Naimes au portier. Nous sommes des chevaliers qui revenons d’un pèlerinage au saint sépulcre. Nous retournons dans notre pays et aurions grand besoin que le duc voulût bien nous faire donncrà manger. Nous n’osons aller au camp où il y a tant de ribauds qui ne manqueraient pas de nous dépouiller et de nous enlever nos esclavines pour en couvrir leurs destriers. — Entrez, leur répond le portier, entrez, pour l’amour de Dieu, et puisse-t-il permettre que le duc Gaydon fasse la paix avec Charlemagne son seigneur. » A ces mots l’empereur hoche la tête. Il entre avec le duc

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Naimes et tous deux s’en vont par la cité. P. 291-

Que de destriers s’offrent à leurs yeux dans les rues! que de bons hauberts aux fenêtres, que de heaumes brillants, que de bannières, que de forts écus, que de guerriers vigoureux et agiles, qui sont assis et jouent aux échecs revêtus de leurs hauberts et ceints de leurs épées, leurs forts chapeaux de fer à côté d’eux, pour être plus tôt prêts au besoin! A cette vue, Charles se signe: a Beau sire Naimes, dit-il à son conseiller, n‘ai-je pas sujet d’être confondu et grandement courroucé, moi qui suis là dehors depuis près d’un an à la gelée, au vent et à l’orage, quand je les vois se donner leurs aises et se divertir ainsi? Si je puis les prendre avec l’aide de Dieu, ils n’auront pas bon temps : je les ferai écorcher tout vifs. — Sire, dit Naimes, laissez là vos menaces , il vous siérait mieux de prier Dieu qu’il vous accorde de revenir sain et sauf. » — Naimes dit vrai; c’est un bon conseiller. — Les deux pèlerins arrivent au palais, où ils trouvent le duc à table avec ses barons. Ce sont les fils du duc Naimes, Bertrand et Richier qui apportent les mets. Le vieux duc les voit et soupire, et sa face se mouille de larmes « D'où êtes-vous, beau pèlerin, lui demande Gaydon, et qu’avez-vous à pleurer ainsi ? a Sire, dit Naimes, ce n’est pas merveille si je pleure! Nous sommes de pauvres pèlerins, et il fut un temps où chacun de nous était seigneur justicier d’une grande terre. Nous avions des chevaux et des armes, et maintenant il nous faut mendier notre pain. Rien que d’y songer je ne puis retenir mes larmes. — Ne vous laissez point abattre, répond Gaydon, Dieu est

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grand, il vous viendra peut-être en aide. Prenez en grâce votre pauvreté, car lel amasse de grandes richesses qui tombe en un moment dans la misère, et tel est pauvre qui se voit ensuite dans l’abondance. Ce n’est pas la douleur qui vous tiendra en santé ; allez vous asseoir: vous serez bien hébergés et bien servis, et si vous voulez retourner dans votre pays, je vous offre cent sous à chacun. Puisse le seigneur Dieu inspirer à Charlemagne la pensée de ne plus se montrer envers moi aussi cruel qu’il l’a été. C’est à tort qu’il m’a fait tant souffrir ; mais puisque je ne puis retrouver son amitié, avant le mois d'avril je lui ferai endurer des peines telles qu’il n’en a ressenties de sa vie. Si je le puis prendre, il ne m’échappera pas aisément, et le dommage qu’il m’a fait éprouver sera amplement réparé. — Par la foi que je dois à Dieu, dit Gautier, si je le tenais ici, j’aurais tôt fait de lui plumer la moustache, car je n’en sais pas de plus félon. Il ne s’entoure que de traîtres et la loyauté n’a pas accès près de lui. » Charles l’entend et pense en perdre le sens. 11 lève les sourcils, agite latête et serre les dents comme un forcené. Il tient à la main un gros bourdon carré et s’il osait il en ferait sentir le poids au vavasseur. Il pèse si fort sur le bourdon qu’il le fait voler en éclats. Tous les barons le regardent et se disent l’un à l’autre : a Ce pèlerin est fou , il a le diable au corps. — Il est enragé, dit Gautier ; lionsle, seigneurs, car il pourrait avoir un accès qui jetterait le trouble dans la maison. — Barons, dit le duc Naimes, épargnez mon compagnon. 11 fut un temps où il était puissant, où il eût bientôt trouvé mille chevaliers pour le servir au besoin. Lui-même avait un

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cœur de lion, jamais homme plus vaillant ne chaussa l’éperon. Maintenant qu’il se voit pauvre, il en a le frisson au cœur et n’est plus maître de lui. — On voit bien à sa contenance, disent les assistants, que ce fut un vaillant guerrier. » P. 296-299.

Charles et Naimes sont conduits à un buffet où on leur sert du pain blanc de farine blutée, un plein baril de vin et un paon rôti à la poivrade C’est Bertrand, l’un des fils de Naimes, qui leur verse le claret dans une coupe. Il regarde son père et le regarde encore. Il le reconnaîtrait, n’était la couleur dont le vieux duc a teint son visage. Il ne peut détacher de lui ses regards ni sa pensée, si bien qu’il en a le cœur tout ému. II hésite et peu s’en faut qu’il ne se jette au cou du faux pèlerin. Enfin, il vatrouver Richier, son frère et lui fait part de ses soupçons. — Les deux frères se consultent et se décident à éprouver eux-mêmes les pèlerins, sans éclat, sans bruit et sans en rien dire à Gaydon. — Naimes les voit venir vers la table où l’empereur et lui prennent leur repas : « Sire , dit-il , voilà mes fils ; nous sommes reconnus. » Charles alors regrette sa folie ; il sent bien, après tout le mal qu’il a fait à Gaydon, que si le duc le tient, il ne se contentera pas d’une rançon. Il se met en oraison et prie Dieu avec ferveur de détourner de lui le danger qui le menace. Cependant Bertrand et Richier s’approchent. Le duc Naimes se baisse et appuie son visage sur l’épaule de l’empereur, comme un homme qui aurait bu outre mesure. Richier regarde Charlemagne , s’agenouille devant lui , et prenant une coupe d’or qu’il remplit de vin : <x Beau sire lui dit-il, je ne saurais la présenter à plus grand

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que vous. Vous êtes le roi de France, je vous reconnais bien, et votre compagnon est le duc Naimes de Bavière, qui a céans deux fils, Bertrand et Richier. » Puis tirant l’esclavine de son père : « Beau sire père, lui dit-il, depuis combien de temps êtes-vous devenu pèlerin ? Votre traversée outre mer n’a pas été trop dure, je pense, et vous n’avez pas fait grand mal aux païens. Vous ne laissez pas que de bien faire le métier de, truand ; mais ici ce sera sans profit : vous ne vous en irez pas sans vous repentir cruellement d’être venu épier mon seigneur. — Que Dieu te maudisse ! » répond Naimes, et en même temps il donne à son fils un tel soufflet qu’il en a la face toute rouge. Richier ne peut se tenir de saisir son père, de lui déchirer ses vêtements et de lui mettre à nu toute la poitrine. Charles, pour venger Naimes, dont il ne reconnaît pas le fils, prend le bâton du vieux duc et en assène à Richier un tel coup sur la tête qu’il en fait jaillir le sang. A cette vue, Bertrand se jette sur l’empereur, le tire par la barbe et si fort qu’il lui en arrache plus de cent poils. L’empereur à son tour prend Bertrand par les cheveux et le renverse sur le pavé. Richier et Naimes les séparent. De tous côtés accourent les barons. Charles est environné et recevrait plus d’un coup de bâton, quand Naimes s’écrie : « Arrêtez , gloutons ! c’est Charlemagne , le roi de Laon ! Point de rançon pour qui oserait le frapper : il aura mérité d’avoir le poing coupé. » Ferraut a entendu ces paroles , et toutes les richesses de Pharaon ne le rendraient pas si joyeux. Il fend la presse, s’approche de l’empereur et lui demande s’il est vrai qu’il soit Charles, le roi de Laon. « Par Dieu, répond

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Charles, je ne le puis nier. Ce sont les malins esprits Pilate et Néron qui m’ont amené ici, ou c’est que j’avais trop bu, par saint Simon ! Je n’ai voulu écouter chevalier ni baron. Si l’aventure tourne à ma honte, je l’aurai bien mérité. — Soyez sans crainte, sire, répond Ferraut. S’il plaît à Dieu, il ne vous arrivera pas mal céans. C’est le Ciel qui a voulu que vous vinssiez à Angers dans le palais du duc pour faire votre paix avec lui. — Et comment faire ma paix, dit Charles, avec un glouton qui m’a voulu mettre à mort ? — Sire, dit Ferraut, ce sont là paroles perdues. Le duc est prêt à se soumettre au jugement de vos pairs et de vos barons. Rappelez vous donc la trahison de Ganelon et le grand deuil qui en fut la suite. Il n’y eut pas un baron dans toute votre cour qui osât l’accuser et lui offrir la bataille. Gaydon seul, qui n’était encore qu’un jeune écuyer, osa être son accusateur, combattit contre Pinabel, un neveu du traître, et fut vainqueur. Alors Ganelon fut traîné et pendu comme larron, à la grande honte d’Alori et de Gui, de Bérenger et de Thibaut d’Aspremont. De là le dessein qu’ils formèrent de vous mettre à mort et dont ils rejetèrent l’infamie sur Gaydon. Vous avez chassé le duc, et c’était déjà un injuste châtiment. Depuis, vous avez ravagé ses domaines. Les parents de Ganelon, les Hardré, les Amboin, les Milon et tous ceux de cette engeance malfaisante vous sont plus chers qu’aucun prud’homme de votre maison. » P. 399-30$,

Charles entend ces paroles, baisse la tête et deroeyre longtemps silencieux. Ferraut le prend par la main, lui et le dyc Najmes, et je? emmène dans une

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chambre oîi ils se lavent le visage et se revêtent de riches habits. Puis, il se rend auprès de Gaydon : a Sire, dit Ferraut au duc, il vous faut rendre grâces au Roi du ciel qui vous fait aujourd’hui un honneur plus grand que n’en reçut jamais personne au monde. Vous avez vu les deux pèlerins qui sont venus céans ? Eh bien, l’un est l'empereur Charlemagne, l'autre est le vaillant duc Naimes. Leur dessein était de vous épier. » A ces mots, le duc bondit sur son siège. Tout l’or de Constantin ne le rendrait pas si joyeux.

« Et où sont-ils? s’écrie Gaydon ; ma joie est sans pareille ! Elle va donc finir, cette guerre mortelle, ou, par le Dieu qui nous créa ! Charles passera une mauvaise journée avant de sortir de mes mains. » — Alors se lèvent et le vieux Riol , et le preux Gaydon , et le sage Ferraut, et le noble Amaufroi , et les deux frères Bertrand et Richier. Tous ensemble se rendent dans la chambre de l’empereur. Riol entre le premier, tenant Gaydbn par son manteau d’hermine. Ils s’agenouillent sur le pavé de marbre, et Riol, le plus âgé de tous, parle en ces termes : « Que le seigneur Dieu qui mourut en croix sauve l’empereur Charlemagne qui nous a en sa garde et à qui nous devons foi et loyauté ! Beau sire roi, écoutez , s’il vous plaît : cette guerre a trop duré ; elle a causé la mort de maint gentilhomme, la ruine de mainte église et le veuvage de mainte dame qui vous maudit chaque jour. C’est merveille que la terre ne s’entr’ouvre sous vos pas ! Gaydon, mon neveu, est un noble chevalier; jamais mère n’en mit au monde un plus loyal. Vous avez bien mal reconnu le grand service qu’il vous rendit lorsque pour vous, Sire, il combattit contre le traî-

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tre Pinabel. Les traîtres vous ont tellement ensorcelé, que votre cœur est tout à eux et qu’un loyal serviteur n’y peut trouver accès. Au nom du Dieu qui mourut sur la croix, cessez de poursuivre Gaydon de votre haine. — Oui, ajoute le duc, et si vous l’agréez, je me soumets au jugement de vos barons. Sire, c’est à grand tort que vous m’avez pris en haine ;

Dieu m’est témoin que je ne songeai jamais à vous

trahir. » L’empereur l’entend et se sent ému de pitié. « Duc Gaydon, lui dit-il, me voici pris, par Dieu, comme un ours à la chaîne : il me faut en passer par vos volontés; vous me promettez donc de vous en tenir à la décision de mes barons, soit qu’on vous

appelle en bataille, soit qu’on vous mette en juge-

ment. Il faut de plus qu’on m’amène le glouton qui m’a tiré la moustache. Il y a deux cents ans passés que je suis armé chevalier; j’ai conquis depuis lors trente-deux royaumes dont je suis partout proclamé seigneur et roi, et jamais encore je n'avais trouvé un homme qui osât s’attaquer à ma moustache. Celui-là a mérité d’avoir le poing coupé. » A ces mots Bertrand s’avance, s’agenouille et tendant humblement le poing à l’empereur, lui dit : a Gentilhomme sire, voici mon frère qui a la tète bandée à cause du coup qu’il a reçu de votre grand bourdon ferré ; je n’ai pu le voir frapper sans entrer en courroux , et si je vins à son aide, je n’en puis être blâmé; car je ne savais pas que vous fussiez une tête couronnée. Voici mon poing, qu’on me le coupe sur l’heure si vous l’ordonnez. — Ah ! dit l’empereur, il faudrait avoir perdu le sens, je ne l’ordonnerais pas pour un royaume. Je te pardonne ici et devant Dieu; si tu vis tu seras un

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vaillant homme.» Puis, s’adressant au duc : « Gaydon, puisqu’il est convenu que vous vous soumettez au jugement de nos hommes, vous pouvez venir avec moi dans mon camp. — A vos ordres, répond le duc ; vous êtes mon seigneur, je vous dois l’obéissance. Et ce que j’en fais n’est point par lâcheté, croyez-le bien: j’ai encore dans cette cité plus de vivres qu’il n’en faut pour un an, et des gens, ce que vous en pouvez voir. — Ils me sont bien connus, répond Charles, et les miens ont éprouvé leur valeur en plus d’une rencontre. » P. 505-310.

L’empereur monte sur un palefroi qu’on lui amène, et c’est Gaydon qui tient l’étrier. Il sort d’Angers et s’achemine vers son camp, suivi du duc, de Naimes, de Riol et d’autres barons. Aucun d'eux ne porte ni lance ni épée. Gui d’Hautefeuille les voit venir de loin ainsi désarmés : '« La paix est faite! s’écrie-t-il. S’il en est ainsi , seigneurs , dit-il aux autres traîtres, nous sommes perdus! Eh bien, qu’on me pende comme un larron si avant le coucher du soleil je n’ai pas frappé au front et Gaydon et Charlemagne. Il y a longtemps déjà que nous aurions dû tirer vengeance de l’empereur. — Oui, répond Alori, il faut le tuer, lui et le duc Gaydon , après quoi nous te ferons couronner roi de France. Oui, tu seras roi, par les yeux de ma tête, et voici par quelle trahison: Nous ferons dresser notre riche tente, qui est si belle , auprès de ce bois; nous inviterons Charles à y venir ; nos gens seront cachés dans le bois, ils se saisiront de lui, et nous disposerons de son sort à notre gré, soit pour le mettre à mort, soit pour le jeter en prison. Il a tant vécu, qu’il tombe en enfance. C’est une honte à nous de ne l a-

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voir pas encore tué ou empoisonné. — Bon conseil ! répondent les traîtres. Si Gui est roi, nous y gagnerons tous : nous serons baillis de sa maison, et notre lignage, qui est si nombreux , nous aidera à maintenir le royaume. Que personne n’ouvre un avis contraire, sous peine d’être pendu sur l’heure. » Tous les traîtres se lient par serment et se mettent aussitôt à l’œuvre. Ils font dresser leur tente, qui était la plus belle du monde. Les principaux pans en étaient de soie historiée à personnages. Sur le pommeau se voyait un dragon aux yeux brillants comme des charbons embrasés et qui éclairaient dans l’obscurité de la nuit. C’est sous cette tente que les traîtres réunis arrêtent leurs dernières dispositions. Charles ne fera point difficulté d'y venir, tant est grande sa confiance en Alori et en Gui. Une fois entre leurs mains , ils le retiendront prisonnier, pieds et poings liés, à l’insu des Français et des Bourguignons , puis ils feront plier leur tente et s’éloigneront par une marche de nuit que favorisera le clair de lune. Dès qu’ils seront délivrés de l’armée de Charles, le reste ne sera plus rien. Les Français se joindront à eux, et, s’il en est qui soient hostiles, ils seront tous mis à mort. — Que Dieu protège Charlemagne, qui n’a nul soupçon de cette trahison et qui en ce moment arrive d’Angers avec le duc Gaydon! P. 3 10-3 1 3.

De nombreux chevaliers courent à leur rencontre ; Gui d’Hautefeuille les précède, met pied à terre en arrivant près de l’empereur, se prosterne et lui dit : « Sire, que Jésus, fils de Marie, vous garde de mort et de malheur, vous et tous ceux qui vous accompagnent! La paix est-elle faite, Sire? De grâce, ne me

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le celez pas; si elle est faite, c’est une grande charité. La guerre avec tous ses maux a duré trop longtemps et a déjà fait trop d’orphelins. » En même temps il dit tout bas : o Par le Dieu tout-puissant, vous mourrez dans les tourments, et le duc Gaydon avec vous ! — Gui, répond Charles, la paix n'est pas entièrement conclue; mais voici Gaydon qui vient en conférer avec moi; il s’en remet à notre jugement. — Il a raison , répondit Gui , car il a maint ennemi puissant, et moi-même je ne l’aime nullement; mais s’il se décide à prendre de bons sentiments pour vous, je l’aimerai de tout mon cœur et lui ferai grâce de mon inimitié. — C’est bien dit, reprend Charles, la paix sera faite, s’il plaît à Dieu.» lisse dirigent alors vers le camp. Gui chevauche à côté de l’empereur, au grand déplaisir du duc Naimes. Arrivés à la tente de l’empereur , ils mettent pied à terre , et le bon duc Naimes dit à Gaydon : « Il se fait tard , le soleil baisse ; vous savez que Gui et tous ses parents vous haïssent ; je crains fort pour vous quelque mauvais coup de leur part. Prenez congé de l’empereur, si vous m’en croyez, et revenez demain à l’aube du jour pour entendre son jugement. » Gaydon remercie le vieux duc, qui, s’adressant à Charles, lui dit : « Sire, voici la nuit qui approche; donnez congé, je vous prie, jusqu’à demain matin au duc Gaydon. Je me porte garant sur tout ce que je possède qu’il se représentera pour entendre votre jugement. » — L’empereur y consent. Gaydon prend congé de lui après l’avoir supplié à mains jointes de ne point écouter les conseils des traîtres. C’est pour Gui un cruel désappointement que de voir le duc retourner à Angers. Il Gaydon. *

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pensait bien le mettre à mort traîtreusement. — Maintenant, que Charles se garde bien : c’est sur lui que va retomber le courroux des traîtres. P. $ 1 3-3 1 6- Gaydon parti , Charles reste avec ses barons. Le brave Danois s’assied à côté de lui, etlui demande des nouvelles de sa reconnaissance. L’empereur lui raconte les dangers qu’il a courus, les outrages qu’il a essuyés. « Mais grâce à Dieu , dit-il , Gaydon revient pour se défendre en bataille ou en jugement du crime dont je l’ai accusé. Dieu me pardonne, je crains fort, à ne vousrienceler, de lui avoir fait à tort souffrir de grands maux et d’avoir trop écouté tous les mauvais discours des parents de Ganelon et de Hardré. — C’est la vérité , Sire , vous les avez élevés trop haut dans votre cour. — Certes, dit Charles, ils n’en seront plus les familiers, excepté Gui, le bon guerrier; car il y a en lui du cœur et de la vaillance. Il ne ressemble pas à Alori, à Hardré, à Ganelon, ni au reste de cette race. 11 est plein de loyauté, j’en suis certain pour l’avoir éprouvé. » Ogier l’entend et pousse du coude le duc Naimes. Hélas! l’empereur ne sait pas que les traîtres ont comploté sa mort. Si Dieu ne le protège, il ne reverra plus la lumière du jour. P. 316-317.

Tous les barons prennent congé de Charles et rentrent dans leurs tentes. Le roi de Saint-Denis reste seul avec Gui et Alori, qui lui sont chers et qui le haïssent plus que l’Antéchrist, a Sire, lui dit Gui , par le Dieu de paradis , daignez vous rendre à ma prière; venez vous ébattre dans ma tente; je vous montrerai un envoi que l’on m'a fait : douze butors, quatre-vingts perdrix, quatre faisans et vingt-six

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lapins, deux saumons et cinq ou six lamproies. Venez, Sire, vous serez bien servi. — Volontiers, bel ami , » répond Charles. Le vieux roi se lève : Gui d’Hautefeuille le prend par U main et l’emmène à petits pas et aux flambeaux. Arrivé dans la tente des traîtres, Charles s’assied à la table d’honneur. Il y boit tant, qu’il en est tout étoardi. « Depuis plus d’un an que je suis dans ce pays, dit -il à Gui d’Hautefeuille, je n’ai pas encore été si richement servi. » Ah ! Dieu de gloire , vrai roi du paradis ! il ne voit pas le piège qu'on lui a tendu. Il a été richement servi, mais il le payera cher. — Gui se lève et va trouver son frère Alori : « Frère, lui dit-il, faites amener nos hommes et charger nos sommiers ; il est temps de partir. » Alori fait partir ses gens sans bruit. Gui sort de la tente et y rentre bientôt après, comme une bête effarouchée, a Sainte Marie , reine couronnée! s’écrie t-il. bon roi de France, un grand malheur nous arrive. Si Dieu n’y pourvoit, votre mort

est jurée. Voici Gaydon avec ses gens en armes : tout le pays en est couvert ; fuyons , votre armée est défaite ! Je ne vous abandonnerai pas, dussé-je y périr.» Charles a changé de visage : « Ah! Dieu, protégez-moi! protégez-moi, sainte Vierge couronnée! » Gui d’Hautefeuille fait monter l’empereur sur un cheval et le fait entourer par plus de mille des traîtres qui lui annoncent la mort de N ai mes, son conseil-

ler chéri, celle d’Ogier le Danois et de tous ses ba rons. Ils lui conseillent de fuir s’il veut sauver sa vie. L’empereur soupire, se lamente et se laisse — Ils chevauchent à la clarté de la p)eure, et sa barbe blanche est

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larmes. Il est aux mains de ceux qui ont juré sa mort, mais il sera sauvé par le Fils de sainte Marie. P. JI7-J20.

Gaydon, cependant, dort paisiblement dans sa couche, lorsqu’une clarté soudaine, aussi vive que celle de trente cierges , illumine sa chambre où se fait entendre une voix de paradis. Le duc s’éveille et fait le signe de la croix. « Sois sans crainte, bel ami, lui dit un ange. Jésus te mande de te lever à l’instant, de faire armer tes gens et de courir au secours de Charlemagne. Si tu n’obéis , l’empereur est perdu. Il est aux mains de Gui, de son frère Alori et de leurs parents, qui ont dessein de l’emmener en pays étranger. Je ne t’en puis dire davantage, je te quitte; sois prompt, tu redeviendras un jour l’ami de Charles. » A ces mots, Gaydon rend grâces à Dieu et se hâte d’obéir à l’ordre céleste. Lui et ses hommes sortent de la ville à bride abattue. La lune luit pour eux et les éclaire comme ferait le soleil à son midi, tandis que les traîtres qui emmènent Charlemagne ont peine à reconnaître leur route dans l’épaisse obscurité qui les environne. A minuit, ils s’arrêtent près d’un bois et tiennent conseil. Que feront-ils de l’empereur? « Si vous m’en croyez, dit Alori, avant le jour il aura la tête coupée et nousen serons enfin délivrés. » — Mais Gaydon chevauche toujours avec ses nobles barons. Après les avoir longtemps guidés: « Écoutez! leur ditil, ils ne sont pas loin les traîtres qui tiennent entre

leurs mains notre légitime seigneur. Apprêtez-vous à "■onabattre vaillamment. — A vos.ordres, » répondent-

et aux premières lueurs du jour

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on voit briller de part et d’autre les heaumes et les écus d’or. « Ah ! traître Gui , s’écrie Gaydon , tu ne nous échapperas pas ! L’empereur fut bien fou de se fier à toi ; mais, s’il plaît à Dieu, il va être vengé. » Il dit, pique son cheval et perce le cœur au premier traître qu’il atteint. Gui et les siens courent aux armes, et les deux troupes se mêlent. Malgré sa valeur et celle de ses hommes, Gaydon est sur le point d’être vaincu, lorsque Gui voit venir de loin le ducNaimeset les barons de France. Alors il ne songe plus à lutter et prend honteusement la fuite avec Alori. Charlemagne ainsi abandonné se lamente et ne sait plus que faire. Il aperçoit Gaydon. « Noble chevalier, si tu me donnes la mort, tu commettras un grand péché et ce sera une honte pour tous les tiens. Je t’abandonne mes domaines. J’ai trop vécu, je le vois bien. » A ces mots, le duc, tout ému, met pied à terre, s’agenouille devant Charles et lui rend son épée. Au même moment, surviennent Ogier et Naimes, suivis de leurs compagnons. Leur joie est grande en revoyant l’empereur, qui les embrasse tendrement et leur raconte ensuite comment le traître Gui lui a fait croire qu’ils avaient tous péri sous les coups de Gaydon. P. 323-325.

Gui et Alori ont abandonné, en fuyant, bon nombre de leurs parents. Gaydon les fait saisir et lier étroitement. Il obtient d’eux l’aveu que leur dessein était de mettre à mort Charlemagne. L’empereur rend grâce à Dieu et à Gaydon de lui avoir sauvé la vie. Il prend le duc par la main et lui dit : « Gaydon, je vous rends le fief que vous tenez de moi, et désormais. vous avez toute mon amitié ; pour vous en don-

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