‹ Gayetez d'EsculapeChapitre 11 sur 233 · CONTES D APOTHICAIRES · texte numérisé non relu

CONTES D APOTHICAIRES

Bouvard (mort en 1787) avait ordonné à la vieille comtesse d’Esclignac de boire tous les jours à son lever un verre* d’eau fraîche, de prendre une demiheure après une tasse de chocolat, et après le chocolat un verre d’eau.

Un matin, la comtesse ne pense pas à la première partie de l’ordonnance, et sa distraction dura jusqu’à ce qu’elle eût pris son chocolat et le verre d’eau qui devait le suivre... Tout à coup, elle s’aperçut de son oubli, et manda le médecin. — « Vous avez eu raison de me faire appeler, lui dit sévèrement Bouvart; il faut que votre chocolat se trouve entre deux eaux: prenez donc un lavement (1). »

Nous empruntons à l’Anjou médical {2), que dirige avec tant d’autorité, notre distingué confrère, le professeur Monprofit, d’Angers, l’amusant document suivant :

Enquête. — Aujourd’hui vingt-huit du moye de juing M DCCLXX, ès une maison prosche du havre du bourg de Saint-Martin, les soubsignés, maistres en sirurgie et sirurgiens ordinaires du Roy, nous sommes assemblés pour voir le corps du nommé Alphin, officier dans le bataillon du Languedoc, à qui l’un de nous avoit fait ordonnance pour un clys-

(1) Cf. Paris, Versailles et les provinces au XVIIP siècle (par Dl-gas de Bois Saint-Just), l. I, p. 294.

^2) Décembre 1900.

TiAYETEZ d’eSCULAPE

li're composé et qui était passé de vie à trépas sans le recevoir.

« A quoi le maistre apothicaire Bi.ANciiARn contre qui plainte a été portée, nous a dit :

« Qu’il s’était présenté hier ving-sept au domicile d’Alphin, étant porteur d’une seringue en bon estât, pour réouvrir et delTermer les courants cholédoques et qu’il avoit cherché à l’insinuer suivant les règles de l’art (Tuto et Jucunde), mais inutilement et avec grand empeschement et lascherie.

« Qu’il avoit cependant regardé de plus près in fundamenlo, et qu’ayant écarté les posters, il avoit aperçu, contre tous usages et coutumes, un œil qui le regardoit en face, ce qui n’était jamais arrivé depuis sept vingt ans qu’il praticoit.

« Qu’il avoit jugé que son honneur était outragé et qu’il s’était retiré de céans.

« D’après cette cognoissance, nous sousignés, maistres sirurgiens, avons procédé à l’examen du fundamentwn.

« Le 2Jostev étant ouvert, nous avons rencontré un fragment de cristal qui faisait œil et qui regardoit.

« Jugeantle cas neuf et extraordinaire mais exempt de maléfices, jongleries ou autre perfidie, nous avons interrogé les gens de sei’vice qui nous ont appris qu’Alphin avait accoustumé de mettre son œil dans un verre d’eau et qu’il avait pu l’avaler dans son délire.

« C’est pourquoi nous avons jugé que Blanchard, maistre apothicaire adolé et outragé, avait sagement agi en se retirant pour attendre la visite du sirurgien ordinaire du Roy, et déclarons que les torts et rebelleries sont du côté du mort (sic).

CONTES d’apothicaires

« De tout quoi cerLifions véritables entre les mains de Bilaud, notaire royal requis à cet effet, au jour, mois et an que dessus, et avons signé.

« L’original est signé : Monescaut, Delcour, Niel, ch. ord. du Pmy, Bilaud, not. royal.

« Contrôlé à Saint-Martin, le 10 octobre 1770. Cachet en cire rouge brisé. Beçu quatorze sols ; signature illisible (1). »

On a décrit bien des phobies, a-t-on jamais parlé de la clgstérophobie ?

Boyer a conté l’histoire d’un jeune homme, dont la mère avait une telle aversion pour les lavements, depuis qu’on lui en avait administré un presque bouillant, qu’elle tombait en syncope à la vue de la plus petite seringue !

Son fils, à qui elle avait légué celte invincible aversion, étant tombé malade, entra dans un hôpital, où ce remède lui fut prescrit. Malgré ses refus, scs cris et tous ses efforts pour le repousser, on le lui administra de force ; mais quelques minutes après, le malheureux, jeune homme avait cessé de vivre.

La deuxième observation de clystérophobic a également traita un jeune homme, dont l’histoire est rapportée en ces termes, dans le Journal de pharmacie (1815, p. 326) :

« Un jeune noble était malade d’une fièvre ar- « dente avec le ventre dur. Son médçcin, qui était

(1) Extrait des archives du docteur Kejlmerer, léguées à la ville de Saint-Martin-de-Ré.

« habilué aux méthodes italiennes de traitement, « prescrivit un lavement ; le malade refuse ; il pro- « teste qu’il mourra plutôt que de le recevoir, et que M jamais sa famille et sa noblesse n’avaient été dés- « honorées par un semblable genre de remèdes. Le « médecin ne tenant compte de ces raisons, oblige le « jeune homme à prendre son clystère ; mais, après « l’avoir reçu, ce jeune baron mourut bientôt de « chagrin, et le médecin eut la plus grande peine à « démontrer que ce remède ne pouvait pas l’avoir « fait périr.

M. de Lévis, dans ses Soiioenirs, après nous avoir parlé de l’agitation «qui régnait continuellement à Genève, petite république, dit-il, où l’on avait de temps immémorial autant de goût pour la controverse que d’aversion pour les voies de fait », ajoute en note :

« Dans un voyage que je fis à Genève, en 1782, on me montra la rue où, dans une de leurs nombreuses révolutions, on s’était battu pendant deux heures avec des seringues chargées d’eau bouillante. Plût à Dieu que cette ridicule artillerie eût été la seule arme employée dans nos discordes civiles (1) ! »

Le maréchal Lobau n’avait donc pas innové, quand, un demi-siècle plus tard, ilrecourutau même moyen, à cela près qu’il fit usage d’eau froide, au lieu d’eau bouillante.

(1) Cariosilés liisloriques (BihlioLhèciue de poche), p. 371.

CONTES d’apothicaires

C’était en 1831 ; les bonapartistes s’assemblaient souvent, le soir, sur la place Vendôme, et s’elTorçaient de soulever le peuple, soit en faveur d’une Restauration impérialiste, soit en faveur de la République.

Leroi Louis-Philippe (1), sollicité par ses ministres de déployercontre eux la force armée, ne pouvait s’y résoudre ; et comme il était aussi spirituel que bon, il cherchait plutôt à railler ses adversaires. Il communiqua son désir à ses ministres ; et c’est alors que le maréchal Lobau pensa aux pompes.

Les pompiers furent donc amenéssurla place Vendôme et, après les sommations légales, faites aussi solennellement que si l’on allait tirer à balles, on ouvrit non pas le feu, mais les jets d’eau.

En un instant, les manifestants étaient inondés et la place Vendôme transformée en un vaste marécage, où pataugeaient les mécontents.

Ils étaient furieux, naturellement ; mais la foule de spectateurs, — car il y a toujours beaucoup plus de spectateurs que d’agissants dans une manifestation, — riaient aux éclats. La révolte était noyée sous l’eau, autant que sous le ridicule. Pour se venger, les mécontents firent des caricatures, baptisèrent le maréchal Lobau V artilleur de la pièce humide ; et un chansonnier composa le fameux couplet, dont on a tant ri, les orléanistes les premiers :

(1) C’esl Louis-Philippe qui ajoutait, de sa propre main, sur un programme de spectacle des Tuileries, cette annotation, à M. de Pourceaugmac .•« surtout, beaucoup de seringues ! » Les théâtres libertins au .wiir siècle, par MM. d’ACMÉRAS et P. d’ESTRÉE, p. 151.

C'esl la serimjue Qui vous disliiujue, Partisans du juste milieu...

Ccrlains chanlcurs, pour éclaircir leur voix, preuucnl diverses subslauccs, avant d’entrer en scène. Marlin mettait dans sa bouche quelques grains de sel ; (diollet buvait de la bière ; Montaubry, du bordeaux ; La Malibran, du madère et de plus mangeait des sardines.

11 fallait à Duménil, dit le D'' Sandras, six bouteilles de Champagne pour chaque représentation et l’on voyait ses moyens s’accroître avec le nombre de bouteilles absorbées.

Le grand chanteur Garcia graissait ses cordes vocales avec la Tintilla de Rota ; puis vint le gloria, mélange de café chaud et sucré additionné d’eaude-vie, qui doit son nom à l’habitude qu’avaient les chantres de prendre cette boisson, pour mieux célébrer les louanges de Dieu.

Des actrices, pour s’éclaircir le teint et éviter les inconvénients d’une digestion indiscrète, prennent un lavement, comme le prouve l’anecdote suivante, racontée par les Concourt dans leur Journal :

t( Le D'' X... a pris pour maîtresse une actrice, aussitôt après le bruit de son acquittement pour avortement, un peu à cause du scandale de l’affaire, beaucoup parce que l’avortement a amené un dérangement curieux dans la matrice de la femme. C’est un cas qui amusel’ancien médecin, dans l’homme devenu impuissant.

La douche intenipesUve.

CONTES d’apothicaires

« Dans les entr’actes du théâtre, il s’en va chez un grand pharmacien qui est à côté. Et là, dans l’arrièreboutique, en collaboration de son ami, il se livre longuement et compendieusement à la composition d’un de ces lavements, dont la recette est perdue depuis Molière, et rapporte le lavement, où il a mis sa science et son cœur, à la belle, au théâtre. C’est son sac de bonbons de tous les soirs. »

Tout le monde sait qu’en Turquie la seule volonté du sultan fait d’un savetier un grand-vizir ; mais la transformation que Mahmoud opéra naguère est, probablement, sans exemple. Il a nommé son apothicaire grand-maître de l’artillerie.

Le nouveau dignitaire, en entrant en fonctions, s’est, de suite, occupé de créer une école de pointeurs, dans laquelle il a d’abord fait entrer un grand nombre de garçons apothicaires de Stamboul, qui, en raison de leurs premières études, ont, en peu de temps, su viser juste (1).

Cette autre anecdote peint bien également les mœurs du pays où le fait s’est produit.

Un pharmacien européen arrive au Caire. Il commence à se faire connaître ; un haut personnage réclame ses services et, bientôt, pour lui prouver toute

(1) Archives curieuses, 1” série, p. 92-93.

loO

sa reconnaissance, il le nomme son chambellan et en môme temps son directeur des chemins de 1er.

Or, veut-on savoir l’origine de cette fortune inouïe ?

M. le pharmacien européen composait et surtout administrait les clystères, avec un talent et une adres.sc que n'avaient jamais connue les Purgon et les Fleurant de Molière.

« C'est incroyable, mais c’est vrai, et je pourrais citer les noms », dit le narrateur de ce piquant récit(l).

Fig. 36. — Le lavement au Japon.

lAM

(1) Egypte et Palestine, observations médicales et scientifiques, par le D' Ernest Godaud, p. 18-19.

CONTES d’apothicaires

loi

Sur la tombe d’un apothicaire de Nuremberg ce basrelief existe ; 2 seringues en croix. Edmond de GoncouRT en avait demandé autrefois le dessin à un de nos confrères (1), et il en a parlé dans son Journal.

Ceci nous rappelle un bon tour joué à un petit-fils d’apothicaire.

Le fils d’un riche seigneur de Lyon veut se faire recevoir chanoine de Saint-Pierre de Mâcon. Il est refusé par le Chapitre, les preuves qu’il avait faites de sa noblesse étant défectueuses : il avait été reconnu queson aïeul avait exercé la profession d’apothicaire.

Cependant, l’autorité intervint, et l’admission du prétendant dut se faire.

Le jour où il prit possession de son canonicat, on vit, au-dessus de la stalle qu’il devait occuper, un écusson, que des méchants y avaient fait placer, représentant deux seringues en sautoir, avec cette devise: « J’entre dans tous les corps (2). »

L’illustre auteur de la Gazza ladruayail une jolie collection d’instruments de choix (de musique, s’entend). Au rang d’honneur, Rossini avait placé une grosse seringue en ivoire, qui figura à sa vente, en 1868, et que chacun put y voir. Bien des gens, en l’admirant

(1) Cf. Chr. méd., 1898, p. 61G.

(2) Lyonnaisiana, par G. Véricel, p. 95.

GAYETEZ d’eSCULAPE

chez lui, ne sachant qu’y voir, écarquillaienl les yeux et restaient bouche bée. A leurs timides questions, le grand maestro répondait invariablement, que c’était là le premier des instruments, l'instrumento dimusica per eccelenza, per far la musica gallica !

Une des applications les plus imprévues de la citation dévoyée est assurément cette épigraphe, empruntée à Horace par un étudiant en médecine, dans les dernières années de la Restauration, et imprimée en tête d’une thèse dans laquelle l’auteur signalait les inconvénients d’une clystérisation trop fréquente :

Est moclus in rebus : sunl cerli denique fines, Quos ullrù citrùque nequi consislere Rectum.

lîûrtft^ja I)ij0toriquc0 auef^otil]Uf0 ft Uttévttire0

Fig. 37.

Page 1