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RÊVE ET RÉALITÉ

Sur la table de bois, simple et mal équarrie,

Un homme maigre etpAle, en geignant, s’est couché. Son épais pansement par le pus est taché ;

Depuis trois ans, sa jambe encor n’est pas guérie.

Sur la fistule étroite et que rien n’a tarie.

Le chirurgien, soudain attentif, s’est penché.

Et sa sonde aseptique, en fouillant, a touché Un point qui, sous l’acier, a crié la carie.

Maintenant le malade dort profondément ;

Lorsejue monte, sonore et grave, un ronflement.

Le bistouri fait sur la cuisse un long trait rouge.

Et tandis que les chairs craquent sous les ciseaux. Et que le fémur vole en éclats sous la gouge.

Le malade sourit: il chasse des oiseaux.

Bédarrieux (Hérault)

RICORDIANA

On a souvent dit qu’il serait possible de réunir les éléments d’un livre piquant, dont la lecture serait capable de dérider les fronts les plus moroses. Ce livre, qui contiendrait toutes les réparties, tous les mots d’esprit de Ricord, en attendant qu’il soit fait, nous allons en écrire, sous le titre de Ricordiana, le premier chapitre. On y verra que l’esprit de Ricord coulait à pleins bords, peut-être avec trop de facilité ; car, au fond du creuset où il projetait ses saillies, on

l’esprit UES CÉLÉBRITÉS MÉDICALES

trouve, mêlé aux paillettes d’or, beaucoup de scories. Mais, à tout prendre, il y a encore une riche cueillette à faire.

Un des collègues de Ricord, chirurgien des hôpitaux, pour qui l’heure de la retraite avait depuis longtemps sonné, venait d’être nommé membre de l’Institut: « C’est ridicule, disait-on à Ricord, un pareil invalide sous la coupole. — Rah ! répondit-il, on se sera trompé de dôme. »

Au moment où une victime de Vénus sortait de son cabinet, Ricord le rappelant : Rendez-moi mon ordonnance, il faut que j’y ajoute quelque chose. — Elle est pourtant bien longue déjà, docteur!

— Mon ami, vous devriez, dans votre cas, vous estimer heureux que l’on ajoute, au lieu de retrancher.

A un dîner, au cours d’une discussion politique, un des convives, prenant Ricord à part :

— Et vous, docteur, quelles sont vos opinions? Conservateur, sans doute?

— Conservateur, ce n’est pas tout à fait cela. Homme du centre plutôt.

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Dans une autre circonstance, à un repas de corps, organisé dans la ville de Meaux, par les praticiens de l’endroit, pour fêter Saint-Corne, Ricord, invité, termina son speech par cette exclamation, qui provoqua

GAYETEZ d’eSGULAPE

l’hilarité générale : « Peuple de Meaux, tous les liens vont finir ! »

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Lejeu de mots était, au reste, à peu près le seul jeu qu’il pratiquAt. On arrivait parfois à le décidera faire une partie d’échecs, mais on ne réussit jamais à lui faire tailler une banque. Malgré les affectueuses instances de son neveu, le D‘‘ Calvo, Use refusa avec énergie à s’asseoir devant le tapis vert.

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On a tout dit sur les débuts de Ricord, ou à peu près.

A-t-on rappelé ([u’il avait commencé ses éludes médicales à Philadelphie, où il eut pour premier maître le D'" Rousseau, un partisan chaleureux de Rroussais, de ce même Rroussais, qui se montra un adversaire tant acharné de la médication mercurielle ? A-t-on dit que Ricord dut donner des leçons d’anglais, audébutde sa carrière,pour pourvoir à son existence? 11 connaissait cette langue à merveille, à en croire un de ses biographes, au point qu’il donna des traductions fort passables d’ouvrages anglais, qui eurent les honneurs de l’insertion dans le Magasin encyclopédique de Férussac, un des recueils les plus estimés de l’époque. L’allemand, par exemple, était pour lui langue morte. « Comme je me félicite d’être né Prussien, lui disait un jour un habitant des bords de la Sprée ; si l’allemand n’était pas ma langue maternelle, je ne serais jamais parvenu à l’apprendre. » Ricord se consolait facilement de son ignorance de la langue germanique, se contentant de rester Français, et, qui mieux est, Français de Paris ! Il riait de

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lout et de tous, lançant ses flèches barbelées, sans se préoccuper des blessures qu’elles provoquaient.

On sait qu’il se brouilla avec Dupuytren, pour n’avoir pu résister à la tentation de lécher une malicieuse boutade. Dupuytren venait d’achever une leçon sur l’alcoolisme, et à l’appui de sa démonstration, voulut présenter à ses élèves un sujet en plein accès de delirium Iremens. — « Je ne le trouve pas très mince, moi, lâcha impétueusement Ricord, d’une voix bien timbrée. » — « 11 faut opter entre mes leçons et celles d’Odry (le comique en vogue du Palais-Royal), répliqua Dupuytren, d’un ton bourru. » Ricord se le tint pour dit et de ce jour déserta le service de l’illustre chirurgien.

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Un de ses collègues de l’Académie, l’ayant abordé par la phrase banale : Comment vous portez-vous?

— Ne me demandez pas comment je me porte, mais comment je pisse, lui répondit Ricord, avec un mélancolique sourire.

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Mais c’est surtout dans les dîners ou les réunions d’amis que sa verve se donnait libre cours. Les Propos de table de Ricord auraient mérité d’être recueillie avec la même religion que les Propos de Luther ou de Hugo. Nous connaissons un de nos plus malins camarades de journalisme, qui tenta plusieurs fois de sténographier au vol les répliques du plus « mordant des caustiques », comme le désignait Néiaton. Mais Ricord s’apercevait-il qu’on braquait sur lui l’objectif :

— Dites donc, vous, là-bas, clamait-il d’une extrémité à l’autre de la table, les mains sur la nappe !

Le D’’ Baudin — pas celui qui montra comment on meurt pour 25 francs — fut appelé, un jour, auprès d’une jeune actrice, fort jolie, atteinte d’une tumeur énorme de l’abdomen, avec ascite. On lui avait imposé Uicord comme cousuUaut. Naturellement, celui-ci conclut à la ponction immédiate. Gémissements et cris delà malade; mais le chirurgien, sans se laisser émouvoir, ponctionne au lieu d’élection. Le liquide jaillit, et Hicord de remarquer : « Allons ! ma petite, vous voyez bien, ce n’est jamais (ju’un coup d’épée dans l’eau. »

Un jour, ses malades de l’hôpital, qui l’adoraient, voulurent lui souhaiter sa fête. Le poète de la salle, — ceci se passait à l’IIôpital du Midi, — débite un compliment rimé, où il loue le divin Mercure, dont la puissance guérit les plaies faites par Vénus. Ricord écoute gravement; puis, quand l’orateur a fini, il remercie en ces termes ; « Vous avez bien raison de me fêter comme un père, car je vous aime bien; n’ôtes-vous pas tous mes enfants, mes enfants gâtés...? » (F. Helme, Rev. mod. de méd. et de chir.).

Il y a quelques années, à l’époque où l’ambassade persane était venue nous rendre visite, un pauvre palefrenier, originaire de ces régions, se présentait à l’hôpital du Midi, pour se faire traiter par Ricord.

Quand le maître arrive le matin à la visite, il trouve ses élèves groupés autour du lit de l’étranger.

s’évertuant à deviner la mimique expressive du malade dont ils n’avaient pu arriver à comprendre le langage.

— Laissez-moi faire, dit Ricord aux assistants, il va bien m’entendre, moi.

— Et comment vous y prendrez-vous, cher maître ? interrogent les élèves.

— Je lui pousserai des cris perçants.

Autre mot du célèbre spécialiste.

Comme quelqu’un lui demandait s’il avait assisté au banquet des hippophages :

— Ma foi, non ! j’ai craint que ce diable de cheval ne me trottât sur l’estomac.

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A la suite d’une escapade avec une demoiselle, à qui Saint-Lazare, si elle y eût passé, n’eût point délivré patente nette, un gros banquier se trouva fort empêché de continuer ses amoureuses campagnes. Il s’adressa à Ricord, qui, après examen de la partie lésée, eut une moue significative : « Ce sera délicat et douloureux. » — « Mon Dieu, docteur, je tâcherai d’être brave ; mais franchement, si vous réussissez, sortirai-je de vos mains capable ou incapable .^ » — « Ma foi! répondit Ricord, vous savez que les opérations de Bourse sont toujours aléatoires; on ne peut répondre ni de la hausse ni de la baisse. »

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A l’une de ses consultations se présente un vieil officier d’Afrique. Rondement, le vétéran se met en posture d’être examiné. Ricord remarque certaines

fîAYETEZ d’eSCULAPE

éraflures Ibrl suspeclcs. Sou client, alors, d’un ton dégagé: « Ne vous creusez pas la cervelle pour en chercher la cause. .le suis cavalier et c'est ma selle qui m’a blessé. »

— Tiens, faitRicord, vous montez doncen croupe?

Une danseuse de l’Opéra vient le consulter. Elle s’était auparavant adressée à un praticien, moins expérimenté, (pii, sous couleur de cautérisation, l’avait assez sérieusement brûlée. Elle s’imaginait que Ricord ne remarquerait que les brûlures, et comme elle se croyait guérie, elle voulut le duper, en s’attribuant une aventure survenue à l’une de ses camarades.

— Figurez-vous, monsieur le docteur, lui contaitelle, que c’est un pompier qui m’a ainsi abîmée. Il se promenait dans les dessous avec une grosse lampe à main ; en passant sous une costière, il lui vint une idée polissonne ; il voulut examiner un tutu de danseuse, et pour mieux voir, leva sa lampe; la flamme fila et mille feu à mon maillot, car c’était moi qui me trouvais au-dessus de la costière. Instinctivement, je serrai les jambes, la flamme s’éteignit, mais je fus toute brûlée. — C’est étrange, murmura Ricord, qui avait terminé son exploration, je ne savais pas que les lampes des pompiers eussent des verres grossissants. » Il venait de constater qu’elle était enceinte.

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— Tu as donc eu pour clients tous les souverains du monde, lui demandait un de ses amis, pour être décoré de tant d’ordres ? — Mais non, répartit le docteur, je l’assure que je n’ai guère soigné de têtes couronnées. »

l’espiut des célébrités médicales

— Monsieur, interrogeait une des célébrités de Mabille, à qui il venait de libeller une ordonnance, mon accident doit-il m’interdire la danse? — Sans doute, répondit Ricord, et il faut principalement vous méfier des entrechats.

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Pour finir, deu.v anecdotes, qui montrent qu’il avait autant de sang-froid et de tact que d’esprit.

Un de ses amis, nouvellement marié, l’invite à une soirée. Ricord arrive. Son hôte le prend par la main et le présente à sa femme :

« Monsieur le docteur Ricord ! »

La jeune femme rougit, pâlit ; son mari va s’étonner de son émotion étrange; Ricord, d’un ton dégagé: « .Je vois, madame, que ma réputation est venue jusqu’à vos oreilles. Mais je puis vous donner ma parole d’honneur que je n’ai jamais eu besoin de soigner monsieur votre mari ! » C’était elle qu’il avait eue comme cliente : grâce à la présence d’esprit du docteur, le mari ne s’en douta jamais.

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Un autre de ses amis était sur le point de marier sa fille, quand le futur gendre vint soumettre son cas à Ricord. Le mal était fort grave, éminemment contagieux. Comment empêcher le mariage sans révéler le secret professionnel ? Le fiancé, malgré toutes les objurgations, s’entêtait à vouloir épouser à la date fixée. Le maître trouva un moyen. 11 donna rendez-vous au malade dans son cabinet, pour un jour et une heure où il n’avait pas habituellement de consultations.

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Or, tandis qu’il l’examinail, la porte s’ouvrit, et le père de la jeune fdle parut... Ricord avait oublié qu’ii lui avait donné rendez-vous à la môme heure, le même jour qu’au fiancé. On devine que le mariage n’eut pas lieu : et ainsi le médecin avait concilié scs scrupules avec les scrupules de l’ami.

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Un joli mot de Ricord à Péan, que nous tenons du maître lui-môme : « Demarquay Taisait de la chirurgie ; vous, vous faites de la bijouterie. »

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On sait combien étaient suivis ses cours de l’hôpital du Midi : on se pressait en foule dans le jardin, on grimpait au besoin sur les arbres, sans doute pour donner raison au.x conceptions simiesques de Darwin. Un jour que le professeur sentait son exorde lui échapper, apercevant une véritable grappe humaine suspendue aux tilleuls, à l’ombre desquels il conversait avec ses élèves, il s’écrie, dans un de ces élans d’improvisation qui lui étaient familiers : « C’est la première fois, je l’avoue, que je vois les tilleuls porter des glands! » Inutile de dire qu’un fou rire secoua l’assemblée.

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Très amateur de gaudrioles, il suivait volontiers l'exemple de Boileau, appelant « un chat un chat, et Rolet un fripon. » C’est ainsi qu’entendant un de ses confrères se flatter d’avoir mené à bien une castration : « Mais il ne reste à votre opéré qu’un témoin et un témoin... à décharge ! »

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