LA COQUETTE
La Coquette !... C’est ainsi qu’on désignait, au xviii® siècle, le catarrhe épidémique qu’on appelle aujourd'hui grippe ou influenza. On lui donnait encore, à cette époque, d’autres noms non moins bizarres et pittoresques : tels la Lutine et la Carmélite, autant de synonymes dont je ne cherche pas à élucider l’étymologie.
Quoi qu’il en soit, la première dénomination donna lieu, un jour, à une erreur fort plaisante, que je trouve très bien décrite dans un ouvrage de l’époque et qui mérite d’être rapportée :
« Un jeune homme de province avait été amoureux, extrêmement amoureux, d’une femme charmante, mais qui avait bien au moins autant de coquetterie que de beauté. Enfin son caractère était si connu dans la petite ville qu’elle habitait, qu’on ne la nommait plus autrement que la Coquette.
« Le jeune homme en était fort jaloux, et l’on sent que l’humeur de sa maîtresse a dû le mettre à de rudes épreuves. Quoique heureux avec elle, il souffrait jour et nuit d’un amour dont il voulait et ne pouvait se guérir. Il voyait moins souvent sa maîtresse ; il essayait d’en dire du mal, il se plaignait toujours; mais il était toujours amoureux de la Coquette. A la fin, il résolut de recourir au grand spécifique, c’esl-à-
(lire, à la fuite : il est incontestable que c’est le reniètlc le plus souverain; mais il n’est pas facile à prendre ; il le prit cependant ; il s’expatria pour venir a Paris. 11 avait prié qu’on no lui parlât plus de la Coquette; il n’osait ouvrir aucune lettre, de peur (1 y trouver son nom ; il n’osait presque regarder, de peur de la trouver sous ses yeux, tant ce qu’il avait soulVert avait laissé dans son Ame une profonde terreur. 11 était enfin parvenu à y songer un peu moins en approchant de Paris ; il se llattait presque de l’avoir oubliée, lorsqu’on arrivant, il se trouva assez sérieusement malade : il se consolait de cet accident, eu songeant qu’il n’aurait plus au moins A souffrir de sa maîtresse. Le lendemain, comme il se plaignait de sa maladie, et qu’il en expliquait les symptômes:
— Savez-vous, lui dit-on, ce qui vous rend malade? c’est la Coquette. — A ce mot, le pauvre garçon se trouva presque mal. — Ah, bon Dieu! s’écria-t-il, le croyez- vous? Je suis donc bien malheureux! Quoi, c'est encore elle ! je ne pourrai donc jamais lui échapper; c’est donc en vain que j’aurai quitté mon pays pour la fuir. — Comment, lui dit-on, vous avez quitté votre pays pour la fuir ! mais elle està Paris. - Ciel ! reprit le malade, que m’apprenez-vous ! elle est à Paris ! — -Vssurément. — Et où, s’il vous plaît ! — Parbleu, partout. — Oh ! oui, je le crois, elle est toujours partout. Ah ! je vois bien qu’il me faudra mourir.
— Alors'on se prit à le rassurer, en lui disant qu’on n’en mourait pas. L’imbroglio dura quelque temps encore ; mais un mot lâché le fil cesser : on s’aperçut que l’un parlait d’un rhume, et l’autre d’une maîtresse... »
D'' ]\Iax Billard.