CHAPITRE IV
LA THEOLOGIE DE (iAZALI
Ayant ruiné le système des Philosophes et ceux des autres hérétiques, Gazali établit celui de la théologie orthodoxe. Ses écrits en cette matière sont restés l'expression adéquate de la foi musulmane. Le principal est le traité de YIhyâ ou la rénovation des sciences religieuses. Ce traité renferme de longues instructions sur les pratiques de liturgie ou de piété prescrites ou recommandées dans rislam, dont nous n'avons pas à nous préoccuper. Nous devons borner notre tAche à la recherche et à l'indication des idées ou des tendances d'ordre philosophique qui ont présidé à l'établissement de cette théologie.
Parmi les tlièses de cet ordre, la plus intéressante est celle qui a pour objet la définition de la véritable science; et la légitimité de la spéculation rationnelle en matière de foi. C'est par elle que notre docteur débute. Nous l'analyserons et la résumerons ; nous exposerons ensuite la forme qu'a prise entre ses mahis la
th^'odicco ; et nous achèverons le chapitre par quelques exemples montrant comment il a inteppr(!!té à&ns UD sens philosophique certaines expressions un peu grossières (le in révt^lation.
Quant aux tendances générales que manifeste cette docti'ine, les deux plus importantes à signaler sont un
I sentiment presque chrétien qui l'anime tout entière et dont nous noterons plusicui-s indices, et le parti pris de la débarrasser des subtilités du ralsoiinement, du poids des argumentations. Le docteur s'adresse au cœur plus
I qu'à l'esprit; il parle au peuple plus qu'aus savants. Comme plusieurs de nos théologiens chrétiens, saint Jean Chrjsostome, Fénelon, saint François de Sales, il recherche les images à la fois familières et nobles que fournit la nature. La première pi'euve qu'il invoque est toujours en principe la preuve d'autorité, celle quî est tirée du livre révélé; la seconde est la preuve traditionnelle; et en troisième lieu seulement, s'il peut penser que les deux premières ne sont pas encore assez frappantes, il fait apparaître la preuve rationnelle. Évidemment nous entrons ici dans une tout autre atmosphère que l'atmosphoro philosophique ; nous avons dépouillé la vanité de l'esprit pour pénétrer dans un monde plus humble, plus intime, plus intérieur.
L'éloge de la science est grand sous la plume de Gazali ' ; mais cet éloge s'adresse à une conception qui,
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LA TUEOLOaiP. bK GAZALI. 85
iiR'mc que chez les ascètes cbictiens, ressemble plutôt k celle de la sagesse qu'à celle de la science proprement dite. « Le plus excellent des hommes, dit une tradition, est le crayant savant ; il est utile quand on a besoin de lui, et quand on n'en a pas besoin, il se suTSt à lui-mônie. — La foi, éuonce une autre, est comme un homme nu, dont le vêtement est la piété, la parure, la crainte du mal, et le fruit, la science. » La iplume est mise ainsi en parallèle avec l'épée ; n Les ^ens de science indiquent aux bonmies la révélation des prophètes; ceux qui combattent dans la guerre sainte frappent de leurs épées pour cette révélation. Au jour de la résurrection, l'huile de la lauipe des savants sera mise en balance avec le sang des martyrs. « — « il n'y a rien de plus élevé, a dit quelqu'un, que la science ; le» rois jugent les hommes, les savants jugent les rois, n Cette science cscellente est une science morale ; « Ceux qui ont la science de Dieu et de sa religion sont les héritiers des prophètes <•; le plus haut degré après la prophétie est celui des savants prédicateurs 'i qui rapprochent les cœurs des hommes de leur Seigneur; car l'être le plus noble sur terre est l'homme, et la plus noble partie de l'honune est le cœur; le docteur s'occupe de perfectionner et d'éclairer le cœm'. de le purifier, de le pousser près de Dieu ».
Il va une science d'obligation '. Le prophète a dit : La recherche de la science est une obligation pour
I. Iliyil. I, p, lOelsuiv,; spctiun sur " la science d'obi ig a lion ».
tout miisulniao ; diercbez-Ia, dussiez- vous allrr jusqu'en Chine. » En quoi consiste cette science, dont l'étude incombe à tout croyant? L'on diffère d'avis là-dessus; « il y a plus de vingt avis, observe Cazali, et chaque docteur a prûné la science qui lui était le plus fnmi- Kère -> ', les Motékallim ont dit : c'est le\ka}àm puisque, par lui, on arrive à la crovance unitaire, à la connaissance de l'essence et des qualités de Dieu, Les jurisconsultes ont dit : c'est lejdroit,' puisque par lui on connaît les choses permises et les clioses défendues. Les commentateurs et les traditionnistes : c'est la science du |livre saint et des traditions, puisque par elle on parvient à toutes les sciences; et lcs'\SouGs : c'est notre propre science. Gazali donne k son tour son avis dont nu remarquera le caractère essentiellement religieux, mais où l'on disting-uera aussi la marque d'un fin et lumineux bon sens.
La science, pour lui, se divise en science d'action et en science de contemplation *, division qui est la transcription de coUe des pbUosoplies en science spéculative et en science morale. La science qui s'impose à tout homme intelligent et formé comprend trois parties relatives à la foi. au.\ actes qui doivent être accomplis, à ceux dont on doit s'abstenir. Au moment où l'homme intelligent a atteint la puberté, dès l'instant où le soleil se lève, la première chose qu'il lui est nécessaire de connaître, ce sont les deux paroles du
t. Conlemiitalion, terme mystique.
oldcfiafah : i-'eil ordlLinirctncnt i:
LA THEOLOniE DE GAZALI.
témoignage : « Il n'y a de Dieu «ju'Allali; Mahomet est son prophète. » Il doit en comprendre le sens ; il n'est pas nécessaire qu'il en découvre la vérité par un examen spéculatif et par les preuves de la dialectique; c'est assez qu'il y croie et qu'il s'y attache résolument, sans que le doute l'ébranlé ni que son Ame vacille, car le prophète n'a demandé aux plus vils des Arabes que la confiance et le repos dans la foi, non dans les preuves. Il a ainsi indiqué quelle était la science obligatoire en ce premier instant. Si cet homme vient h mourir en ce momeut-lA, possédant cette science, il meurt dans l'o- 'l)éissance.
Ce qui doit être su en outre de cela n'est exigible qu'au fur et à mesure des circonstances; et ces circonstances se présentent selon la division de la science, ou dans les actes à accomplir, ou dans les actes à éviter, ou dans la croyance même. Pour ce qui est des actes à accomplir, l'homme qui a vécu depuis ce premier instant du matin où nous nous étions placé jusqu'au midi, a dû connaître les devoirs qui s'imposaient à lui pendant ce laps de temps, soit la purification et la prière. Pour pouvoir s'acquitter do ces préceptes on leur temps, il a dû les connallreun peu avant la limite extrême marquée pour leur accomplissement, soit avant l'heure de midi. De ménic s'il vif jusqu'au mois de Ramadan, il sera tenu de connaître les prescriptions du jeûne assez à temps pour s'y conformer. En ce qui concerne les actes prohibés, il faut qu'il les connaisse selon les cas qui peuvent se présenter pour lui, étant donnée sa
situation ; car s'il csl aveugle, il n'a pas besoin de savoir ce qu'il est défeniiu de regarder, ou s'il mène la. vie uomadc, il n'a pas besoin de savoir où il est déTonda de réaider. Et quant â la foi et aux actes du cœur, il doit de mtlnie s'instruire â leur sujet selon les circonstances intellectuelles par lesquelles il peut passer. Ainsi s'il lui vient un doute sur les paroles du témoignage, il doit aussitôt apprendre ce qui est nécessaire pour dissiper ce doute; mais s'il ne songe à rien qui soit contraire à la foi, et qu'il meure sans connaître les preuves de rétcrnifé et des qualités de Uieu, ni les autres démonstrations théologiques, il meurt croyant.
On sent dans cette analyse une certaine réserve, mais non pas du mauvais vouloir à l'égard de la science. Ce premier exemple est déjà très topique et donne une idée des dispositions d'esprit que Gazali apjwrte dans la théologie.
Notre auteur divise ensuite ' les sciences eu sciences légales et en sciences non légales ; il est intéressant de connaître sa pensée sur ces dernières. Elles sont, à ses yeux, ou louables oublilmablcs. Celles qui sont louables sont celles qui sont nécessaires pour le bon ordre des choses temporelles, comme la médecine, le calcul; et celles-là sont dans une certaine mesure obligatoires; mais elle ne le sont que collectivement. La médecine, nécessaire pourl'entrctien des corps, le calcul, nécessaire pour les transactions commerciales et le règlement des