CHAPITRE VI
La seconde partie de cet ouvrage, comprenant les cinq derniers chapitres, formera un tableau d'ensemble de renseignement mystique et moral dans Técole de Gazali et dans les autres écoles qui entourent la sienne. Le lecteur qui a la moindre connaissance de la littérature musulmane sait combien est immense le sujet auquel nous allons nous attaquer, combien sont nombreux les documents qui s'y rapportent; il est clair que nous ne saurions en quelque cent cinquante pages, épuiser une aussi abondante matière. Nous espérons du moins pouvoir donner certaines vues d'ensemble qui mettront un peu d'ordre dans ce sujet en apparence confus et ténébreux, et arriver à une classification des œu\Tes, des idées et des influences, de la sécurité de laquelle le lecteur n'aura pas de peine à se rendre compte.
Considérons d'abord dans ce chapitre les doctrines d'un caractère plus spécialement moral, en faisant abstraction, autant qu'il se peut, de leurs connexions mys-
tiques. L'uu aperçoit lout Je suite de quelles diverses orijfines elles peuvent être issues.
Eu premier lieu, il existe dans l'islam, cela va sans
/dire, une morale qui relève du livre saint : la morale coranique. C'est celle qui s'est développée dans le droit musulman, et dont les jurisconsultes ont créé lit casuistique. Nous n'eu parlerons pas. Cesujet est âlafoisasse» spécial, un peu étranger k l'histoire de la philosophie, et passablement connu. Rappelons seulement que cette morale dérive surtout de la morale biblique adaptée d'ahord à la vie du désert, rendue ensuite plus sa%'ante en conséquence de la conquête et amendée par quelques traces de charité chrétienne. En ce qui concerne la façon dont le Coran conçoit la loi morale, on se souvient qu'il la présente comme l'ordre duû Dieu omnipotent, autocrate et impérieux, intimé au genre humain avec une rigoureuse précision par la voix des prophètes, et qoe, selon lui, le caractère ohligatoire de cette loi est garanti par des sanctions sur la vigueur desquelles la prédication coranique ne laisse subsister aucun doute. Les principes de cette éthique sont donc tout objectifs; on n'y voit pas la conscience se mettant par une impulsion intime à la reclierchc de la loi, et se sentant obligée par sa nature même ou par lo caractère transcendantal du bien, bans l'ordre des systèmes moraux, l'éthique du Coran no peut être placée qu'à un rang assez bas.
En dehors de la loi religieuse, il existe dans presque tout l'Orient, et en particulier dans le monde musulman, une masse de documents éthi<[ues d'espèce et d'origine
LA MOnALE.
un pou mystérieuses : c'est celle qui est constituée par Iles sentences, les proverbes, lesdictons. les lubies. Ces documents, dont la forme agrée au goût oriental, contiennent une philosophie ou pout-iHre plusieurs pliilosopliies morales, fort indépendantes la plupart du temps de renseignement dogmatique, et dont les sources, anciennes, reculées, profondes, aussi subjectives que celles de la morale coranique Tétaient peu, sont dignes d'attirer les recherches des historiens psychologues. Une histoii-e complète de la philosophie ne devrait pas négliger cecbapitro; mais il dépasse notre plan ou nos forces présentes. II y aurait à faire un départ entre celles de ces sentences qui se rapprochent des livres sapientiaux de la Bible et celles qui sont comparables aux écrits gnoniiques des Grecs, entre celles qui ont été recueillies comme des épaves des vieilles littératures indiennes et persanes et celles qui sont pour ainsi dire autochtones chez les Arabes, et qui condensent le résultat de l'expérience séculaire de leur race. Toutes diverses qu'elles sont dans leurs origines, ces formules arrivent à représenter une philosophie qui est assez une et médiocrement religiease ; c'est une philosophie qui considère la modération et une certaine justice naturelle comme les vertus essentielles génératrices en principe d'un bonheur I immédiat, qui donne ce bonheur pour fin à l'effort moral, et qui ne fait intervenir qu'avec une nuance de regret l'idée d'une vie future, en vue de corriger l'imparfaite rétribution qu'accorde aux hommcsjustesla vie terrestre ; et quant à la justice, elle est conçue comme
GAZAU.
se composant d'un certain nombre de vertus ou de dispositionf! d'esprit plutôt moyennes, qui ont été imaginées à peu près de même nature et k peu pi'ès de môme mesure dans tous les temps et dans tous les climats. L'étude de cette sagesse des nations a donc un ^-rand intérêt taut parce qu'elle adesorigines profondes qui sont à la fois subjectives et espérîmentales, que parce qu'elle témoigne d'une impuissance native de l'humanité à créer k elle seule une morale; jamais en cli'et cette éthique spontanée et à demi agnostique n'a pu prévaloir contre les systèmes de morale religieuse.
En troisième lieu, nous rencontrons, dam k littérature arabe, une grande tradition éthique qui n'est f autre que la tradition grecque. L'enseignement de l'éthique s'est naturellement prolongé chez les Arabes, provenant des écoles péripatéticiennes et néoplatoniciennes, en même temps que l'enseignement de la logique, de la physique, de la métaphysique. L'étude de cette tradition rentre dans notre sujet, et nous en dirons quelques mots ci-dessous.
Enfin il s'est manifesté dans la même littérature nn
quatrième courant dont l'origine ne saurait soulever
I ni doute ni étonnement : c'est le courant chrétien. C'est
celui-là dont l'étude de la morale de Gazali va nous
révéler la réalité, l'ampleur et l'énorme importance.
Nous ne savons pas avec une parfaite précision quels sont les ouvrages grecs sur l'éthique qui avaient été traduits au début de la période de floraison scienti-
fique dans l'islam. Noua avons déjà touché ce point quand nous avons parlé des traducteurs. Il conviendra d'y revenir ici brièvement, tout en ne laissant pas oublier que la traduction n'avait pas dû être le seul moyen de transmission de i'enseig-ncnient grec au monde musulman, mais que cet enseignement s'était aussi transmis par la tradition orale des écoles et par l'intermédiaire des maîtres syriens; en conséquence l'on doit d'aire qu'à l'époque de la naissance de l'école philosophique chez les Arabes, la morale des Grecs leur était au moins généralement connue.
Les catalogues de nos bibliothèques et les bibliographies rédigées par les Arabes nous apprennent que les écrits éthiques d'Aristote avaient été alors en partie traduits, et que le mieux connu en devait être l'Elhigue à Nicomaque\ Nous voyons à la bibliothèque de l'Cscurial une traduction de l'Économique. Les Lois de Platon (en arabe Naimhvis) avaient été étudiées par Uonéln. fils d'lsl)flk, et par Yahya, nist d'AcU. Dans le genre des écrits gnomiques, les Sentences de Secuudus, philosophe du temps d'Adrien, avait été ti-aduites, et cet ouvrage avait acquis en Orient une grande popularité. Nous parlerons dans un instant d'un autre écrit moral d'origine grecque qui fut connu par les Arabes, le Tableau de Cèhèa.
A côté des écrits authentiques, il circulait divers ouvrages ou recueils de composition plus moderne que
1. V. Steioschneider, CenlTalblatl jUr Bibliothtlauieien, W Beibeft,
l'un nth'ibuait aux [tliilosoplips ancieas, îles sentences, des testaments. On avait des Testaments d'Aristote, de Pythagore oud'aiifrcs sages; et sans doute ce mot testament («Ji'sdiflA) litait d'origine chi'étieuiie. Ces sentences et ces recommandations s'éloignaient d'ailleurs fréquemment de la doctrine péripatéticienne, pour rentrer dans le sentiment des proverbes ou des fables. On rencontre dans plusieurs bibliothèques une exhortation morale et mystupie, portant des titres variés, dont l'un est Muâtabat en-nafs, et qui est attribuée tantôt à Socratc et tantôt à Platon. Un livre sur l'éduration des enfants [Edeb es-Sibiân) traduit par Yohamia, fils de Yousof, est attribué à Platon, mais doit peut-être de préférence être rapproché de l'œuvre de Plutarque. Ali, (ils de Ridwân (mort en 461), composant un triiité sur le bonheur, le dédia à Aristote, Un livre qui fut assez célèbre, le Kitàb et-toffôhah [Livre de la pomme), est un entretien d'Aristote mourant avec l'un de ses élèves, où se décèle, parmi les enseignements de l'éthique péripatéticienne, une imitation du Phédon'. Yabya, fils d'Adi, composa un livre de la Castigation des mœurs {Tehdib el-akhlàg).
Dans l'école philosophique musulmane, on s'était occupé lie morale ; mais on n'y avait, scmlile-t-il, jamais pris autant de goût qu'à la logique, à la psychologie et à la métaphysique. Les Frères de la Pureté seuls, qui s'étaient faits pour la science ot la doctrine les vulgarisateurs des jihilosophes, avaient apporté à la