LA MVSTIQUK AVANT GA2ALI
(lemmcnt il transparaît un peu de l'orgueil des ascètes hindous dans sa légende et dans son caractorû. A côté île cela on lui prête de bonnes paroles sur Taliaiidon fi Dieu, sur le support du prochain et autres dispositions pieuses. Il mourut en 2I>].
Beaucoup des ascètes qui sont cités dans les biographies après ceux-là sont du Khoràsan. Il est â noter que si les Soufis de cette première période eurent leur principal centre d'études en Syrie où ils ne purent ignorer la mystique chrétienne, d'autre part l'éloignenient de ces lieux d'origine, le KhorAsan. l'Egypte, par rapport aux centres de la vie musulmane, prouve que le soufisme fut retenu longtemps aux frontières de l'islam et eut quelque peine à y pénétrer. La province du KhorAsan fut fertile en nouveautés ou en renaissances religieuses. Le soufisme, k n'en pas douter, naquit presque comme une hérésie.
Le plus célèbre ouvrage antérieur à Gazali où nous trouvions une histoire et un expose complet et systématique de la doctrine du soufisme, est l'épSlre de Kocbélri ' . Ce document nous anii'-ne à une époque déjà tardive, car Abou '1-KAslni Abd el-Kèrim Kochéïri composa son ouvrage en .'»37 et mourut en 465. Il fut maître du maître de Gazali, Farmadi. Il appartenait à l'école acharite dans laquelle s'élaborèrent toutes les doctrines orthodoxes de l'islam ; le soufisme, sous sa plume, s'cfi'orce de prouver (pi'ii est orthodoxe et il s'exprime avec une
I. Er-HMttk el-Qocliéir\eh. Nout éludions cet auvraga d'après le ras. arabe 13.^0 de la ltiblLol]u^i]ue nalioiialc de Pari».
aisnDCG, une Icrmett', une aLoiuiuncc qui raontrpnt qu'il se sent cru. Kochiiïri paraît être riiomnie qui fit le plus, avant Gazali, pour la fixation de l'orthodoxie mystique de l'islam; à en juger par les apprùciations niénte de Gazali, il avait été précédé de loin dans cette voie par el-HAril el-Mohàsibi, mort en 213.
Le livre de Kochéïri est uu recueil bien ordonné de définitions et de sentences, touchant les états, les dispositions, les qualités mystiques. L'exposition n'y est pas encore faite en un mode rationnel; cependant la doctrine y est déjà fort explicite, et la multitude des traditions recueillies sur chaque matière et rapportées à des auteurs divers, prouve de quelles préoccupations cet ordre d'idées et de sentiments avaient déjà été l'objet dans l'islam. Ce livre, abstraction faite de quelques préambules, se divise en deux principales parties, consacrées à deux grandes théories : l'une est la théorie des états mystiques, qui sans doute a ses origines dans le christianisme, mais à laquelle les soufis ont donné une précision, un caractère systématique que n'ont jamais osé lui donner les théologiens chrétiens, plus réservés en ces matières; l'autre théorie est celle de la morale ascétique, et celle-là, de toute évidence, est chrétienne. Disons quelque chose de l'une et de l'autre.
La terminologie des .Soufis contient un assez grand nombre de mots usuels qui y reçoivent des acceptions mystiques. Ce sont des mots tels que les temps ou moments, les états, les lieux ou les stations, et dans la no-
nienclaturc des états : le trouble, le saisissement et la dilatation, la révérence et la familiarité, la séparation ot la réunion, le goût et l'ivresse. Ces termes expriment les sentiments de l'âme dans son approche de Dieu; ils ne sont pas trop obscurs en somme; l'on peut aisément en entrevoir le sens, et l'on conçoit bien qu'ils expriment toute la gamme des émotions, peu nonilireuses dans le principe, mais nuancées à l'infini, sur lesquelles se déroulent les romans de l'amour divin. Cependant le soufisme a tenu à donner de ces mots des définitions empreintes d'une certaine prétention, d'un certain pédantisme scolastique, qui souvent en obscurcissent le sens plutôt qu'elles ne l'éclaircissent. Ces définitions ont engendré des façons de parler singulières et une espèce de langage réservé, qui rendent fort difficile l'étude de la mystique'.
Par exemple les temps [aicqdl) sont, ainsi qu'on peut le deviner, les moments que Dieu clioisit pour toucher d'une façon particulièrement sensible une àmo qui le cherche. Or voici l'une des définitions qu'eu donne Kochéiri (f 18) : » Le temps est une chose produite conçue dont l'apparition dépend d'une chose produite réelle ; la chose réelle est le temps de la chose conçue. Tu dis que tu viendras à la nouvelle lune ; ta venue est imaginée, la nouvelle lune est réelle; donc la nouvelle lune est le temps de ta venue. » — Les lieux ou sta-
1, Il existe di?B dictionnaires des termes sou fi s, dont le plus connu est le
ifi((16-«(-ra'ri/a((li»redeïdélinilions) de Séîd Ch^iifDinrdjini (mort en 81fi). Ce livre a été édile par Fliigel, Leipiig, ia43;au Caire en 1283.
lions (»iC[y(!»() sont desc'tats stables (le rame dans lesquels elle séjourne au cours «le son progrès mystique. C'est ce que sainte Thérèse appellera « les châteaux >• de l'âme. Voici comment Kochéiri les définit, en les distinguant des états proprement dits (Ad/). >< I^e lieu, c'est uue manière d'être dans laquelle l'homme stationne et où il parvient par une espèce d'accoutumance » ', chaque lieu est caractérisé par un certain travail et par certains devoirs, auxquels l'homme doit s'exercer; et » il n'est pas dans sa condition qu'il passe d'une station à une autre, tant qu'il n'a pas atteint la perfection dans l'accomplissement de l'œuvre propre à cette station-là ». Tandis que le lieu est fixe au moins pour quelque temps et est atteint par l'edort du mjslitpie, l'état proprement dit au contraire est transitoire et changeant et ne dépend que de Dieu; « l'état estune disposition qui survient au cœur, sans travail conscient et sans acquisition •<; la station est le prix du conihat spirituel ; l'état n'est pas une récompense, mais un don de la munificence de Dieu.
Kochéïri s'occupe plutôt des états que des stations. Cependant je relèverai troLs termes assez souvent cités, qui désig'nent des stations et dont les équivalents dans la mystique chrétiemie nous échappent un peu : la croyance unitaire (lawhid), la trouvaiUe, rinventîott [de Dieu] (wadjd) ' et l'existence (liiurf/oKrfl. La croyance unitaire, est-il dit (f° i9), est le commencement, l'invention de Dieu, le milieu, et l'existence, la fin. « On n'at-
I. Le mot watlj'l GiRailienormalemenleilase. Cf. Gaiali, livre de t'Judition muiiciilc. dans Hacdonald, Emotional religion, p. 730.
lA UYSTIQl'E AVANT GAZALI.
teint à l'csistencc qu'après être sorti du lieu de l'invention ; et Dieu n'existe qu'après riHaiiouïssenient de la chair, car la chair ne peut subsister quand apparaît le sultan de vérité, ii Je pense que nous dirions daus notre langage ; la foi est le commencement, l'ascétisme le milieu, et la vie unilive la fin. — Vn autre passage assez curieux est celui-ci : L'auteur ayant expliqué les termes séparation et réunion, et enseigné que l'état de réunion (djam') suppose l'anéantissement des sens à toute autre chose que Dieu, ajoute (f" 52) : u après cet état, il y eu a mi autre que les mystiques appellent la seconde séparation, et par celui-là le mystique se réveille au monde dans les temps où il doit accomplir les préceptes de la loi; c'est Dieu alors qui le renvoie à Dieu », Cette phrase est très frappante parce qu'elle est tout à fait conforme à l'esprit de la mystique chrétiemie, dans laquelle aucun don extraordinaire ne saurait être considéré comme venant de Dieu, s'il détourne celui qui en est l'objet de l'accomplissement de ses devoirs.
Touchant la doctrine de la morale ascétique, Kochélri s'exprime à peu près comme il suit : Selon l'usage chrétien, il place comme introduction à la vie mystique le repentir et la retraite (f 67). " Le repentir est la première station de ceux qui mareheot [dans la voie mystique], la première demewe de ceux qui cherchent. Le repentir véritable exige trois choses : le regret de ce qui a précédé, l'abandon actuel du péché et la résolution de ne plus le recommencera l'avenir, u Nous retrouverons chez Cazali cette définition que l'on croirait extraite d'un de
nos cîitiichiwiiios. Jl y a trois ilcgréfi de repentir (f° 70) : le repentii' par la crainte du chStiment [lanbuh); le repentir par le ilésîi' de la récompense [inâbah) ; et le repentir par respect <le l'ordre de Dieu {awbah). — « La retraite (f 70) convient aux hommes purs. Il est îndispensiible au novice au début de sa carrière de se séparer de la société de ses contemporains. La iiii qu'il doit attendre de la retraite est de bien remplir ses devoirs envers ses semblables. Il doit croire, en se séparant du monde, qu'il délivre les hommes de ses propres vices, non pas croire qu'il se sauve <les vices des homme». •>
L'ascèse comprend : la crainte de bieu, ou piété, l'abstinence du péclié, ou purgation des vices, l'ascétisme proprement dît [zohd) ou mortification. L'ascétisme a donné lieu à des définitions diverses. Le plus souvent, on a dit que ce mot désignait l'abstinence des choses permises, non pas celle des choses défendues qui est nécessaire; « il y a ascétisme (f 85) quand Dieu ayant g-ralifié son serviteur d'un bien licite, celui-ci l'en remercie , puis, de sa propre volonté , s'en al)stienl malgré la permission divine ». Une autre définition semble appeler déjà ascétisme le sentiment tant prisé par les Orientaux du contentement de son sort, ou simplement l'abstention do toute avidité : i< L'homme, est-il dit (r 85). qui se tient avec patience dans sa situation, satisfait du sort que Dieu lui a départi, humble devant ses dons, est plus parfait que s'il recherchait une plus grande liberté ou une plus grande opulence. -> — « Les
LA MYSTIQrE AVANT GAZALI.
biens du monde, avait dit le Comn (I\, 38) sans emphase, sont peu de chose, >i
Des sentinients qui ont donné lieu chez les mystiques musulmans a beaucoup de sentences et de fines analyses, sont ceux de révérence et d'aspiration, de crainte et d'espérance, c'est-à-flire tous ceux entre lesquels est combattue l'âme tantôt épouvantée par la majesté, tantflt attirée par la bonté, tandis qu'elle cherche à approcher de son Seigneur. Le Coran qui, sans ôfre aucunement un traité de vie spirituelle, contient pourtant un certain nondjre de formules heureuses au point de \'ue de la mystique, otl'rait entre autres celle-ci : i< Us appellent leur Seigneur avec crainte et avec désir " (Coran, XXXlf, 16). Nous demanderons à Gazali quelques considérations sur les Kenliiiients de cet ordre.
Le silence, la componction, l'humilité sont des vertus propres aux ascètes. Le silence est un moyen de se tenir en la présence de Dieu. <( La componction (f" 102) retient le cœur et l'empêche de s'égarer dans les vallées de l'ignorance. L'homme qui a de la componction avance plus eu un mois dans le chemin de Dieu que ne fait en un an celui qui en est dépour\T] ». " Dieu aime un cœur contrit n, dit encore Kochéiri semblant emprunter ce mot au psaume Miserere.
L'humilité conduit à l'abandon qui est le terme de l'éducation ascétique. Il y a de nombreuses définitions de cet abandon qu'expriment d'ailleurs en arabe plusieurs vocables : tcv-akhitl, tewddii' , hkochou' , « L'a-
Ijaudon (l'" 100), c'est Tf-tat du cœur qui se tient entre les mains de Dieu; c'est la crainte perpétuelle inhOrenle au cœur » ; et ici apparaît ft sa juste place la célèbre comparaison (f° 119j : « L'iionimc abandonné doit tire entre les mains de Dieu comme le cada\Te entre les mains du laveur, que celui-ci retourne comme il veut et qui n'a plus ni niouvenieut ni action libre. » 1,'homrac abandonné ne s'occupe de sa subsistance que pour un jour et ne ne soucie pas du lendemain; il livre son corps à la servitude, attache son cœur aux choses di\-ines et se repose en Dieu qui lui suftit. L'homme abandonné ne conserve aucun doute et s'en remet aa roi des rois. Cet état d'abandon engendre la certitude (P" 12!)). et la certitude entendre le rafralehissement el la joie.
La niystiipie propre ù. l'école des Philosophes fut, ainsi que nous l'avons montré, une mystique dérivée de celle du néoplatonisme. Nous ne parlerons pas dans ce chapitre de la forme particulière que reçut cette mystique sous le nom de philosophie illumi native, parce que les œuvres que nous pouvons connaître sur cette sorte de philosophie sont postérieures à (iazab. Mais il est bon de remarquer que les Philosophes n'ont pas été étrangers au soufisme ou à la mystique d'origine chrétienne, et qu'ils en ont traité d'une manière intéressante quoique accessoire dans quelques passages de leurs écrits.
L'on se souvient que Farabi était doué il'un tempe-
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raincut profondément mystique : il était regardé comme Boufi à. la cour de Sélf ed-Daoïiiah. Plusieurs expressions dont il se sert, appartiennent à la terminologie des Soufis; malheureusement les textes que nous possédons de lui sont trop rares et trop concis pour qu'ils puissent servir à éclairer à nos yeux l'histoire du soulisme; ils auraient plutôt besoin d'être eux-mêmes éclaircis. Kn revanche, nous trouvons dans les Épltres des Frères de la Pureté et chez Aviceune des morceaux fort explicites.
Les Frères do la Pureté, qui fuient les vulgarisateiu-s des PliiloHophcs, mais qui poussèrent plus loin qu'eux la pratique du syncrétisme, ont sans embarras rccomiu I le Christ et ses disciples comme les fondateurs de la ' vie apostolique à laquelle ils prétendaient eux-mêmes se vouer. Je ne pense pas que l'on trouve nulle part un aveu aussi formel de dépendance par rapport au christianisme chez les soufis orthodoxes.
Le Messie envoyé aux Juifs, disent les Frères de la Pureté ' , ayant vu que ceux-ci étaient attachés aux formes extérieures de la loi, et qu'ils lisaient la Târah et les Prophètes sans en comprendre l'essentiel, sans être connaisseurs, 'ârif, — c'estle terme propre employé par les Philosophes et les soufis eux-mômes pour désigner les hommes qui ont la connaissance mystique, — sans être connaisseur de leurs réalités profondes, sans songer h l'autre vie, voulut réveiller leurs âmes, les
. Dietericl, Die Afikanillitai/en dcilchwdn ct~Safcl,p, 5'Ji
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dégager de Tocéaii de Ici matière, les i'a'nv passrr des ténèbres des corps aux lumières du nionde des ctîprits. Vous lavez vos vêtements et vos corps, dit le Hessîeaux Juifs, et vous ne lavez pas vos &mes. Votre dévotion est misérable et vile. Vous n'avez pas d'attrait pour le royaume des cieux, dans lequel ÎI n'y a ni Diort, ni vieillesse, ni maladie, ni On, ni crainte, ni tristesses, pour le royaume des astres et des anges. Par de telles exhortations, il dessilla leurs yeux et ils aperçuivnt ce qu'il leur décrivait avec la lumière de la certitude et à la clarté de la foi ; ils s'en éprirent, se vouèrent à l'ascétisme, et se répandirout à la suite du Messie dans le pays. Et Jésus passa avee eux de bourg en bourg et de ville eu ville dans le pays des Bénou Israël, guérissant les hommes et les exhortant, les excitant au désir du salut.
Quand Dieu voulut le faire mourir*, Jésus réunit ses frères et ses apôtres dans im cénacle & Jérusalem, et leur dit : i< Voici que je m'en vais de vous à mon Père et à votre Père. Je vous lègue avant de voua quitter ma divinité et mon humanité. Je reçois votre parole et votre foi; quiconque reçoit mon testament et ma foi sera avec moi demain dans le royaume des cieux. » Alors il les envoya prêcher sa parole jusqu'aux extrémités de la terre : « Ne craignez pas, leur dit-il; quand j'aurai quitté mon humanité, je nie tiendrai dans l'air h la droite du trône de mon Père et de
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fotre père, elje serai avec vous partout où vous irez, ft je vous assisterai par la permission de mou Père. » Puiy l'auteur de cette épltro raconte comment Jl'bus fut crucifié et mourut, comment il ressuscita, et comment ses Apôtres se dispersèrent sur toute la terre, conformément à ses paroles. Aussitôt après, et comme si les deux sujets se soudaient au point de se confondre, il
aite de l'institution de In vie monastique, qu'il rapporte
a Messie :
A ces « actes des Apôtres », dont nous venons de parer, dit-il', il faut joindre « les actes des moines ». Les baoines sont l'élite des disciples du Messie; ils empiifuuinent leur corps dans le cloître pendant de longues Bnnées; ils le privent de bonne nourriture, de vin délicat, de vfitemcnts agréaltles, des plaisirs et des voluptés du monde, tant ils sont sûrs de la survivance de l'Ame ietde son intégrité après la mort du corps. Et développant ce sujet, l'auteur parle de l'examen de la vocation Êtes novices et du choix d'un directeur, comme pourrait le faire un religieux chrétien ^ : Ctioisir des frères est une matière plus digne de réilexion que tous les accidents de ce monde, parce que les frères selon la vérité
(ont des aides dans les choses de ce monde et de l'autre.
ils sont plus précieux que la pierre philosnphale ; quand frous en avez trouvé un, attachez-vous-y; qu'il soit Bomme la prunelle de votre œil. Les frères selon la pureté ef la sincérité, sont le secours contre l'ei