I. lliyn, III, p
I état. " Par ces derniers mots, Subrawei'di semble s'écarter de la doctrine chrétienne, dans la dépendance de laquelle il était resté jusqu'ici, pour rejoindre la théorie indienne dos Pôles; mais il ne la développe pas et s'en tient iJt.
Je noterai, avant de quitter cet auteur, une particularité de sa psychologie : Il établit un échelonnement de l'esprit, du cœur et de TAnie. L'esprit est en haut, toum^ers le monde invisible; l'àme en bas, tournée vers le monde visible ou la nature; le cœur, situé entre les deux, peut se diriger, soit vers l'esprit, soit vei's r<lme'. <> Le cœur a une direction vers l'Ame et une direction vers l'esprit; l'âme a une direction vers le cœur et une direction vers la nature. Tant que le cœur n'est pas tout entier éclairé, il ne se tourne pas tout entier vers l'esprit, et il est partagé entre ses deux directions, vers le haut et vers le bas; quand il ae tourne tout entier vers l'esprit, il atteint les choses spirituelles; alors aussi l'Ame se trouve attirée vers le cœui"; autrement elle est attirée vers la natui-e, La marque que l'Ame est illuminée du cûté où elle regarde le cœur, c'est sa quiétude. "
Les grands mystiques fondateurs d'ordres qui fleu-
I rirent aux environs de l'époque oii nous sommes placés,
' adhérèrent, autant qu'on peut croire, à cette sorte
d'ascétisme dérivé do l'ascétirtmc chrétien, que nos
].lli!/a U. |i. ■l\G-2il.
3i3 CAZALI.
lecteurs connaissent niaiatenaDt. L'abbi^ Bai':^<^s, danti une monographie qu'il consacra jadis à l'un de ces pieux personnages et où il réunit bon nombre de renseignements intéressants sur le soufisme, a cru pouvoiiconclure avec beaucoup d'assurance à l'origine principalement indienne du soufisme ', L'abbé Barges nous semble avoir été Induit en erreur par deux circonstances : il a donné beaucoup trop d'importance à la théorie des Pôles, qui jamais ne fut franchement reçue dans le soufisme orthodoxe, à laquelle celui-ci emprunta tout au plus quelques expressions, et (|ui, omise par Gazali, n'apparaît chez Suhrawcrdi que par quelques traces. En second lieu ce savant jugea du caractère de son personnage, le marabout Abou-Médien, par ses biographies, non par ses œuvres. Or il n'est pas douteux que les biographies de ces ascètes ne soient trompeuses; elles ont été forgées par des honmies jaloux de tirer parti des mérites et de la popularité du saint, préoccupés du souci d'exploiter la superstition beaucoup plus que de garder la pureté de la doctrine. Aussi les faits merveilleux que l'on relate au siyet de ces grands soufis et les pai'oles qu'on leur pi-éte dan» CCS légendes, heurtent-ils la plupart du temps le véritable sens mystique, et ils porteraient à voir dans le soufisme une grossière superstition ; tandis qu'au contraire les quelques sentences conservées de ces saints qui.
I. Baigèd, Vie du célèbre marnbout Cùli Abou-ilédieii, avlrement dit Bau-Médin, Parit. I8S4. V. principalemenl , inlroducUon, p. z-si, Abou-Médien naquil j>i i's de Sérlllu et mouruL jirËs de Ttemceo en 591.
MYSTIQUES .VUABES POSTKBIEDRS ;
n'étant pas mêlées aux légendes, ont cliance d'être authentiques, sont le plus souvent conformes à la mystitpie <pie nous avons exposée.
Nous avons déjà rencontré cette opposition it propos de BestAmi dont la légende respirait un violent orgueil, au lieu que ses sentences étaient empreintes do douceur chrétienne. Le même elFet se produit avec plus de netteté au sujet d'Abd el-Kàdir Djllflni. Un InTC aujourd'hui répandu en Orient ' nous donne à la fois la vie de ce saint, mêlée de légendes, l'histoire de son ordre, et un petit traité mystique qui lui est dû, le Fotouh el-gaïb (les conquêtes du mystère), La vie est fort contraire au sentiment chrétien; le livre appartient à l'école do Gazali. L'ordre fondé par Ujtlâuî, qui est celui des Kadriah, existe encore et est puissant dans l'islam; ses membres s'attachent à la pratique de la douceur et de la charité. Les disciples de Djllftni se conforment donc à l'esprit de son traité plutôt qu'à celui de sa biographie; par conséquent celui-là doit faire foi contre ceUe-ci.
Ahd el-Kâdir el-DjllAni, qui fut contemporain de Gazait, mais lui survécut longtemps, naquit en 470 dans le DjUan ■'. On dit que sa mère avait 60 ans quand elle en devint grosse; c'est, paralt-il,un privilège des
1. Qaiûiil el-DjaiL-ahir fi mandi/ib ech-clitlkh Abd fUQddir (les Nllkrs de pierres |ir^cieiises toucbant lea mériles du clieikh Abd el-Kâdir), le Caire, I303. Le Folouk cl-gaib est en marge du livre. Cet ODTrage contient «nul aui paijes HS-nj, une espace de dictionnaire des terme! saufis, donnant r«iplicali<in d'une trentaine de termes iniporlantii.
1. L'essentiel dp telte liograpliie occupe les pages 1-7 du livre cite.
SiV r..\zAi.i.
femmes Koréichifoa d'enfanler k cet âge. L'onfanl it U mamelle rcTusa de téter pemSaut le Kamadan. k 18 ans, le jeune Abd cl-KAiIir vint à Bagdad pour x étudier. Aux portes de la ville, il rencontre le prophète Kiiidr qui l'empi^che d'entrer; il reste 7 ans devant les murs, au bord du Ccuvc, se nourrissant de légumes. Admis cnGii dons la \'ille,il y fréquente île nombreux sa%'auts. il acquiert dans ta jurisprudence et dans la science du conimeiitairc une habileté qui émerveille les docteurs; il rend des décisions jui'idiqiies liL'lon te rite de Cliâfii et scion celui d'Ibn llanbal. Son principal maître, le Kadi Makhrimi, de qui il avait reçu la robe de soufi ou Khirqah, lui confie son école. Abd el-KAdir y attire une foule énorme cl peu à peo l'agrandit; il donne aux pauvres, convertit des clir^tiens, lléchitdes brigands, acquiert une r<^pu(atioll et une popularité énormes. Après être demeuré longtemps sans se marier, il s'y résout à la suite d'un avertissement divin et il engendre 49 enfants '. Quand il lui naissait un enfant, dit le biographe, il le ]irenait dnns ses mains et disait : je le tiens pour mort ; puis il le chassait de sou cœur, e( si l'enfant venait à mourir effectivement après, il n'en éprouvait plus aucune émotion, puisqu'il l'avait retranché de son cieur dès l'instant de sa naissance. — Notre ascète enseignait encore
I. Qaldld el-iljau)d/iir. y. J2. Sans vouloir rien relranclier lui iwrites de Sidi DjII&ni, je mu permelirai île remtrqoer que bcnucatip i* ycnvnaes oui |iu troir inlérit à se faire pauer poar ses irctiU-enbnUi * cause desavanUgea altachéià la descendance marabout ique.
MVSTIUIKS ARABKS POSTÉRIEURS A GAZALI. 2i5
à Bagdad en 561 ; il mourut vers ce temps-là. Oii lui prête ces paroles (p. 33) : « les états mystiques sont chez moi comme des vêtements pendus dans une chambre; je revêts celui que je veux. — Quand vous demandez quelque chose à Dieu, demandez-le en mon nom. — Je suis le chef des anges, des hommes et des génies, — disciple, voyage mille ans pour entendre une parole de ma bouche » ; et ces vers énigmatiques qui semblent parodier des versets de la Sagesse : « Mon esprit a été accoutumé à vous aimer dès l'éternité, avant qu'il n'existât, tandis qu'il n'était pas encore, Aprèsqu'il vous a connu, pourrait-il soiiffrir que mon pied dé\'îftt des sentiers de votre amonr? » Abd el-Kâdir mourant aurait répondu (p. 172) à ceux qui s'enquéraient de ses souffrances : ic personne ne connaît mon mal et personne ne peut le comprendre, ni homme, ni génie, ni ange ».
Voilà In biographie; et maintenant voici quelques phrases authentiques du même ascète : l'on jugera du contraste.
n Mourez à la créature, dit DJUâui dans sou traité (p. 12), par la permission de Dieu, à vos passions par l'ordre de Dieu, à votre volonté par l'acte de Dieu; et vous serez dîpne alors il'étre le tabernacle de la science divine. La marque que vous êtes mort à la créature est que vous soyez séparé d'elle et affranchi du désir d'y revenir; la marque que vous êtes mort à votre concupiscence, est que vous cessiez de rechercher l'utile et de repousser le nuisible et que. n'étant plus ni troublé ni
pressé par vos passions, vous remettiez k Dieu touteg choses, conimc au temps où vous étiez dans le sein de ] votre mère ou que vous tétiez sa mamelle. La marque que vous êtes mort à votre volonté est que vous no désiriez rien, que vous n'ayez plus rie but, qu'il ne i reste plus de besoin, ne voulant plus rien d'autre que la volonté même de Dieu; l'acte de Dieu circulera alors on vous; il habitera vos membres, reposera dans votre cœur, s'éploiera dans votre poitrine, éclairera votre visage. Cette présence en vous de la volonté diWue apparaîtra dans vos actes et vos décisions Mtérieures; et vous entrerez dans le chœur de ceux qui ont brisé la volonté charnelle, détruit les passions naturelles et en qui a éclos la volonté du Seigneur. »
Ne sommes-nous pas de nouveau ramenés vers les plus hauts sommets (lu christianisme? — Cet abandon de la volonté propre, fondement de tout l'ascétisme chrétien, est le thème favori de Djllftni ; il y revient sans cesse ; et le retour de cette grande idée, comme d'une mélodie caractéristique, donne un charme austère k ce traité, d'ailleurs un peu froid et pauvre. Notre ascète rappelle (p. 25) ce mot de BcstAmi. Celui-ci ayant vu le Seigneur en songe, lui demanda : quel est le cbeDÛn pour aller à toi? — Le Seigneur répondit ; abandonnetoi toi-même. — « Alors, dit BestAmi, je mo dépouillai de moi-même comme mi serpent se dépouille de sa peau, et le bien m'apparut soudain dans tous ses étals. » hjllflni excite ainsi ceux qui sont lAclies dans le combat spirituel (p. 121-122) : k Si vous êtes en l'absence de
MVSTIOVES ARABES POSTKRIErRS A CAHALI. i%7
Iticu, que restez-vous attsis et que vous attardcz-vous loin des félicités abondantes, de la satisfactiou profonde, du salut, de la richesse impérissable? Levez-vous donc et dépêchez-vous de voler k lui. » — Ce dernier mot donne l'impression cjue Ion entend saint Augustin. — On vole vers Dieu avec deui ailes : l'une est la renonciation au monde et aiL\ passions mauvaises; l'autre le support des peines et des choses qui répugnent à la natnre, la résolution ferme ef l'efl'ort. Jetez-vous donc entre les mains de Dieu, reprend Djllânî insistant toujours; jetezvous-y comme la boule entre les mains du cavalier qui la relance avec son mail ', comme le cadavre entre les mains du laveur, comme l'enfant dans le sein de sa mère.
L'approche de Dieu aboutît à l'union [el~ivosoul). L'union est un état de joie et de clarté. Quand l'ascète est arrivé à co point (p. 1291, « tout ehag-iin et toute tristesse disparaissent de son cœur, toute crainte de ses entrailles, et il ressent les haleines fraîches et la bonne odeur de la familiarité divine... (p. 132), Son flme s'isole en la compagnie de Dieu ; foutes sortes de connaissances et de gnlces se déconvreni à lui ».
L'on attribue à Ahmed er-Réfâ'i, le fondateur de l'ordre des derviches hurleurs, un certain nombre d'exhortations et de sentences, qui, traduites en turc,
1. Comparaison emprunlù au Jeu de polo que l'on »ll Aire d'origine penuR. Le mol puur miU esl savic'djdn.
H8 CAUU.
ont été réumps daus dd petit livre actuellement aux malû!) des dévulâ niusulmans '.Jenf saurais assurer que tous ces petits morceaux fort décousus, appartienncol autheutiquemciit au cbeikli KéfAi; du moins exprimenlils la tradittou de non ordre, et cela sunit i notre de»sein qui a été de prouver l'existPDce et la fixitt.^ d'une certaine doctrine mystique orthodose dans lislani; noaic espérons que quelques citations de ce curieux ou^Ta^ achèveront de fournir celte preuve, avec surabondance.
Le reli^eux dont nous parlons vécut à ttnmm'Obéldafa et Qiourut en 570,
L'une des questions qui préoccupe Réfâi est la définition de la vérilaLle science: c'avait été une question importante dans te système de Gazali. Prenez ^arde, dit-il (p. 67), que lin^'entiou, l'expusilion, les bcUnîleltrfs ne sont pas la vraie science ; non plus que le syllogisme cl la dispute. La science , en un mot . coosisto i savoir ce qui est ordonné et ce qui est défendu. En on sens plus complet, la science comprend aussi l'étode des commentaires, de la tradition et du droit; on y peut adjoindre la grammaire et les principes de la spéculation ; ces denûi-res matières sont des parties de la science au sens où Ton dit : " Mieux vaut savoir mie chose que de l'ignorer. >■ — Que vos oreilles soient sourdes sur la science ayant pour objet la vie solitaire, sur la philosophie et sur les choses semblaliles. Uaicoa-
I. Cf-Soràit* (/•wMtforf lia preurc fortiliée], iippriiB#ri« Zeridnâ
dMÛrt, IM3.
MVSTlgiES ARABES POSTERIEIRS A (
que trébuche dans des études de ce g^cnre, tombe, et, en l'oulant, va jusqu'à Tenfcr.
Réfài, sans doute par un souci d'orthodosic, par un respect prudent pour les autorités officielles, sapplique à comparer la science des soulis fi celle des jurisconsultes, et il affiriue même que ces deux sortes de sciences sont identiques {p. 111) : » La voie du souti est la même que la voie du jurisconsulte. » Il partage (p. 100) les hommes pieux entre quatre degrés, selon qu'ils sont plus ou moins avancés dans la vie intérieure. Au premier degré l'homme, témoin du respect qu'a le peuple pour les Soufis, prend le goût de se vêtir comme eux, éprouve du plaisir à fréquenter leurs couvents, et, choisissant im maître, il se fait derviche. Au second degré, l'homme pieux s'intéresse aux traditions des soutis, admire ceux-ci avec sincérité, et se rendant obéissant à son directeur, il devient moj'W (aspirant). Au degré suivant, l'aspirant a fait des progrès, et, guidé par sou maître, il a prêté attention aux pai-oles saintes dont il a commencé à pénétrer les secrets; sa force et sa liaison avec Dieu apparaissent dans ses paroles et dans ses actes. Au quatrième degré, tout le chemin est accompli; le dévot, arborant dans tous ses actes, toutes ses paroles et tout son caractère, le drapeau de la piété, habitué à ne voir plus que Dieu dans chaque atonie de l'univers, est parvenu lï son but, et il est devenu parfait.
De même les jurisconsultes peuvent être divisés en quatre classes : dans la première, ils parlent beaucoup et ils recherchent la science par goilt de la dispute; ils
-250 GAZALt.
la lecherchciit dans la iteconde par le désir d'être adm'b au nombi-e des docteurs et de recevoir des louantes. A ces deux degrés ils sont encore des hommes estériems: ils deviennent iatérieurs quand, au degrré suivant, ik s'attachent îi résoudre lesdifficultés des procès, ft élucider les questions obscures, dans l'intention de servir la loi sainte. Enfm ils deviennent parfaits quand leur zéli- le* porte à tout moment à exciter les nonchalants, à guider les ignorants, A repousser les contradicteurs de 1& loi, à ne travailler plus que pour l'honneur de Dieu.
La science ainsi conçue est moins intellectuelle qu'a& lîve, CVst bien ce qu'entend RcfAi : n N'interrompez pis vos relations avec les docteurs, s'6crie-t-il (p. 68) ; revenant à eux souvent, ne cessez pas de les fréquenter- Asseyez-vous dans leurs assemblées; apprenez d'euï. ■ Et aussitôt après : « un tel ost savant, dit~on, mais il n'agit pas; vous, mettant à profit la science, faites des œuvres! »
Il parle de la sorte de la dévotion (p. 62) ; « La d^rotion est une quaUtl; telle que celui qui la possède al réellement détaché de toutii chose autre que son Seigneur; la dévotion est l'abandon de tonte chose générale et particulière. Il n'entre pas dans le but de 1* dévotion d'obtenir un avantage. Celui qui possède cette qualité ne se sépare pas de ses frères et ne s'élève pw au-dessus d'eux. La dévotion n'outrepasse pas les Hmites marquées à la nature humaine. La dévotion parfaîti' est dans la liberté. Étant libre, celui qui l'a acquise est totalement sauvé de la servitude du monde. » — Elle ei
MVSTIOfES ARABES POSTKRIEIRS -'
2Jl
très belle, cette pensée que la liberté est la conséquence du complet abandon à Dieu, très belle, très profonde et aussi tout à fait chrétienne.
Pour finir, après avoir noté, au point de vue de l'histoire religieuse, qu'on trouverait dans ce petit livre d'assez curieux passages sur les théories de la prophétie et des miracles, écoutons cette noble apostrophe, d'un si vigxiureux mouvement et d'une si saine précision philosophique, que notre ascète adresse à Dieu (p. I2i) : " C'est merveille que, tandis que je te cherche, tu es avec moi; et comment vois-je que tu es à mou côté? Merveille plus grande encore que, n'étant pas du genre des choses connues de moi, je puisse te connaître. Par rien d'habituel on ne peut l'expliquer. Infini, rien ne te délimite; iiTcpréscntnble, tu n'as pas de corps; invisible, tu n'as pas de figure. Comment te connaître? De quelle manière l'apprécier? Tu n'es pas présent pour que je te saisisse; tu n'es pas absent pour que je te cherche. Tu n'es pas extérieur pour qu'on puisse l'atteindre; tu n'es pas intérieur pour qu'on ait la faculté de te nier. Tu n'as pas de mesure pour qu'on puisse t'imaginer un semblable- ■> Et poursuivant jusque dans le monde la recherche de telles antinomies, Réfâi BJoute ; <i Puisque tous les êtres finis subsistent par toi, ils sont nécessairement près de toi; mais les êtres finis n'ont aucun rapjKirt avec loi en dignité, ils sont donc éloignés de toi. »
Ainsi est-il prouvé ([u'il s'est continué dans l'islam, depuis Gazalijusqu'ànous. une philosophie mystique qui
a gardé on maints endroits la splendeur, l'éléval et intime la pureté de la plulr)S(i[>liie chrétienne.
Nous avons distingué une école mystique ào caractère grec et une autre de caractère chrétien. Nous voudrions maintenant former un groupe d'auteurs mystiques qui s'écartent des deux divisions précédentes et de la seconde plus encore que delà première, et que nous aimerions à appeler, si cette désignation un peu étrange n'offusquait pasle lecteur, àc?, pseudo-orthodoxes. Ce sont des auteurs généralement obscurs dans leur style, liabitués à pratiquer un certain syncrétisme qui jette du premier coup des doutes sur la pureté de leur doctrine, d'ailleurs considérables, et que le prestige qu'ils ont su acquérir dans l'islam a contraint, nonobstant de longues bésitations et d'importantes protestations, à classer parmi les orthodoxes. Les mystiques de ce genre appartiennent pour la plupart à l'islam africain.
Je nommerai d'abord, parmi eux, le poète Omar ibn Fftrid. Ibn Fflrid est un type Ji peu près unique dans la littérature aralie où la poésie mystique a eu beaucoup moins d'éclat que dans la littérature persane. Né ati Caire on 577, mort en 632 dons la mosquée Alazhar, cet écrivain était lui-môme un ascète sujet à des troubles extatiques violents. Il restait parrois, plusieurs jours durant, rnivci-sé sans mouvement sur le sol; d'autres
MïSTIQtES AR.ABES POSTftlllEinS A GAZALl. 253
fois Use roulait à torre en proie à une mystérieuse frénésie. C'est à la suite de tels accès qu'il composait ses vers. D'après un usag'c aimé des Orientaux et que les poètes persans ont suivi jusqu'à l'abus, il décrivit, doiton croire. l'amour divin sous les couleurs de comparaisons profanes et voluptueuses. Nous avons vu que les grands docteurs de l'école de Oazali avaient su s'abstenir de sacrifier à cette coutume, bien faite pour cboquer les Ames délicates.
Unérudit italien, Valerga, a traduit le divan d'Omar ibn Fârid i, et il s'est plu à le comparer aux rimes de Pétrarque; ce jeu subtil a moins dintérét philosophique que d'agrément littéraire. Je ne crois pas en somme que notre poète ait une grande importance dans l'histoire de la philosophie. Ce qui sans doute est le plus digne d'attention dans l'étude d'un auteur de ce genre, ce sont les commentaires qui ont été faits sur ses œuvres. Couverts par un texte consacré et jouissant d'un haut prestige, les commentateurs émettent des idées fort hardies, dont plusieurs ne diffèrent guère de formelles hérésies. C'est un ou deux exemples en ce sens que nous nous bornerons à donner.
A propos delà plus célèbre Qasîdak (pièce de vers) de notre auteur, la Khamrû/ak (celle qui traite du vin) ', pièce dans laquelle l'amour est décrit sous les
. Valcrga, U ditaao di Omar bta at-Fared, Florence, 1871.
!. La KkamHijnli a élé citée par Sacv, Chreitomathie arabe, t. III,
155, Iraduile ea rrançaJa par Grangeret de Ugrange, Journal asia-
2hï
formes de l'ivresse, un commentateur, le chcïkh Kalsari ' , énonce ainsi la tliéoric de l'amour :
Il y a cinq «spèces d'amour [t° 6) : l'amour essentiel qui naît de l'intuition de l'essence de Dieu; l'amour qualiticatif qui naît de la contemplation de chacune de ses qualités; l'amour nominal, qui vient de la méditation sur les noms divins; l'amour actif, qui tend à la manifestation de Dieu : c'est celui-là ijui a créé le monde, car les qualités et les noms divins n'ont pas besoin du monde; enfin l'amour par influence : c'est celui qui parait dans tous les êtres cxei-çant leurs influences les uns sur les autres selon leurs rangs [dans l'échelle scolastiquej, depuis les purs esprits jusqu'aux bêtes et aux plantes, car il n'y a nulle chose où il ne se trouve de l'amour.
Quelqu'un a défini l'amour (f i) : une exultation par laquelle on imagine la présence d'une certaine perfection dans l'essence de l'être atmé. — Cela, observe le commentateur, énonce seulement un résultat de l'amour qui se produit en de certains moments; l'amant éprouve cette exultation lorsqu'ilimagino la présence de l'aima; mais l'absence peut éteindre cette joie; elle est donc un des accidents de l'amour, non pas l'un de ses caractères fondamentaux, — Quelqu'un a dit que l'amour est aveugle aux défauts de l'aimé; — cela ne saurait s'appli-
1. Nous cilDDs ce commentaire d'aprëe le manuscrit ardbe 316S de U Bibliotbèque nationale de Paris. On pourra comparer à re passage las odricuees controverses sur l'amoDr rapportéeis par Maçrjudi dans lu Prairies rioi-.t. VI. p. 308-37C; [. VU, p. 311, ei nlibi.
MYSTIQUES ARABES POSTEKIEl'RS A UAZALI. 2^5
quer £i l'amour de l'être divin, en lequel il n'y a point de défaut. — Des médecins ont proposé cette délinition :
'amour est « une maladie suggestive », une sorte de folie démoniaque cpii ssîsit l'homme en présence de la beauté d"ime forme et le pousse à l'infidélité; — mais cela n'est vrai que de quelques amours par influence. — Des hommes doués du sens mystique (des gens de goût, ahl ez-zaotik) ont dit que l'amour est une qualité éternelle et une grâce {'indieh) perpétuelle; ce fut l'opinion d'el-Helladj ; d'autres quec'est un secretqueDieua déposé au cœur des hommes pieux ; — ces deux définitions ne se rapportent qu'à l'amour divin intuitif qui ne suppose ni raisonnement ni cogitation. Le commentateur ne croit pas en somme qu'on puisse donner une définition unique de l'amour; il décrit {f° 5) l'amour divin comme une réalité divine dépendant d'un être qui veut être préféré au,\ autres et produisant le perfectionnement de celui qui l'éprouve. L'amour essentiel, l'amour se rapportant & l'être, est le principe qui meut chaque être vers la recherche de la perfection qui lui est propre. C'est en ce sens qu'il est vrai de dire qu'il y a de l'amour en tous; l'amour se rapportant à un être autre que soi-même est une disposition spirituelle qui porte l'amant à se satisfaire dans son objet, qui l'attire vei-s sa perfection et le fait exulter à la vue de sa beauté.
La Qastdak dont nous parlons commence par ces vers : 41 Nous avons hu en souvenir de l'aimé le vin qui nous a enivré, avant que fût créée la vigne; qui a la lune
pleine pour coupe; soleil que fait tourner une lune
^Ô6 CAZALI.
nouvelle; cumbien d'étoiles sont préseutos au moment ijù il est uiélangc! » — Voici l'interprétation <Iu commentateur (f ÏO) : Le soleil auqiiel ce breuvage m>> térieux de l'amour est comparé, est l'essence unitaire de Dieu; il éclaire comme une pleine lune la tfoU]K: qm contient ce breuvage, image de l'essence de Mahomet (l'essence Mohammadieh); la nouvelle lune qui fait tourner la coupe dans le cercle des convives, c'est Alif qui est à Miiliomet dans le rapport de la nouvelle lune à la pleine lune; Ali verse la lumière de la vérité sur les p61es mystiques, les convives du divin banqueli figurés par les étoiles. — L'on sent comme cette mietvention d'Ali et des pôles a un relent d'hérésie.
Et le commentateur continue de la sorte, mêlant des expressions soufiques ou chiites à des formules péripttéticiennes; il termine par une pensée toute chrétiennf cette explication, très caractéristique de l'état d'esprit de ces auteurs que nous avons cru bien faire d'appeler les pseudo- orthodoxes. Voici ses derniers mots {f 26} ; Quiconque est mort de la mort volontaire, pour s'élre enivré de ce divin et meurtrier breuvage, acquiert 1> vie éternelle; tandis que la vie heureuse du monde aboutit à la mort éternelle. Bien fou est celui rjui profère ce qui passe à ce qui demeure. Il y a deux ivresses: la première est celle que cause le monde; c'est celle des hommes dont le cœur est voilé; la seconde est l'ivresse des parfaits ; elle les envahit quand ils se sont abreuvés de la liqueur de l'amour divin, lorsqu'ils sont entrés dans la demeure de l'union qui est la pluî
SnSTIOLES ABADES POSTÉRIEURS A GAZALl. â57
haute des demeures et le plus élevé des degrés.
Le plus grand des mystiques pseudo-ortbodoxes est Hohyi ed-Dln îbn Arabi. C'est un occidental, tià Tan 560, k Murcie, en Espagne, après avoir reçu A Séville les leçons d'ibu Bachkawàl et d'autres savants, il vint en Orient, visita la Syrie, Bagdad, la Mecque, et il y vit les principaux docteurs et ascètes de l'époque. Attiré en Asie Mineure par l'éclat que les princes seldjoukides y donnaient à leur cour, il passa quelque temps à Kotiiah, où il épousa la mère, veuve aloi's, d'un autre écrivain mystique vénéré dans l'islam, Sadr ed-Dtn Konawi. Il retourna ensuite en Syrie où il mourut l'an 0;J8. Il fut enterré au mont Kflsioun, près de Damas.
Au cours de cette vie voyageuse, Mohyi ed-l)ln ibn Arabi composa une quantité d'ouvrages, qui lui firent donner dans l'islam le surnom de Cheikh Akbar, le p^raad chcïkh. Un jugement sur cette œuvre immense, encore presque entièrement inconnue des orientalistes, serait difficile â formuler '. On aperçoit cependant, au premier coup dVril jeté sur ses écrits, qu'Ibn Arabi s'éloigne beaucoup, tant pour le fond que pour la forme, de la grande école mystique à tendances chrétiennes, et que son système, fort syncrétique d'ailleurs, passablement obscur, et mêlé de kabbale, retourne du côté du néoplatonisme. L'orthodoxie de ce système fut
1. Dans UDC cuMection Je brochures in-S", la librairie Hilmi de ConsUnlÎDojilG a publié en turc une biograiibie et bibliographie d'Ibn Arabi i Teriljumeh hâl u fedàil cheikh el-akbar Mohyi ed-Dln iàn
\ Arabi.
CMkU. 17
25« (lAZALI.
lungtenips contpstée ; clk- ne put Hvo, ce me «mUt définitivement admise, qu'en raison de la masse ésun des ouvrages d'Uni jVrabi, du mjsW^re de son styU de l'extrême subtilité de ses analyses, qui laJssaiei toujours la possibilité de croire qu'une proposition d'^ parenco hérétique relevée en quelque endroit de écrits, avait été imparfaitement comprise ou était esf&quée ailleurs.
Au point de -vue de l'histoire générale de la pbilotophie, cet auteur, malgré sa dîTSculté, ne paraît pasftn négligeable. Autant qu'on peut s'en rendre compte.1 semble avoir dû jouer un nMc d'encyclopédiste, n sant des idées de câté et d'autre et les atnalganiiil en un système d'après des procédés qui représeiilcol eux-mêmes un certain état de l'esprit pLilosophiqup.tf apparemment l'état de la tradition néoplatouicjenu au moment où, après avoir traversé l'école philosopliique orientale, elle vient se joindre avec la kabbali'.Di plus, il se peut fort bien qu'Ibn Arabi ait eu de l'îalluence sur la scolastique chrétienne, et déjà l'on i cliercbé à établir celle qu'il aurait eue sur Raynion Lulle '. Il serait donc désirable que l'on soumit M moins & un premier déchiffî-cment ses deux princîpau ouvrages qui sont : Les Révélatiotis tnecquoises [Foloukk mekkieh), écrit fort étendu, et Les Gemmes des sagtsiB [Fosotis el-hikem). Ayant parcouru ce dernier livre q»
!. V, dans Homenaje a Mmendez y Petayo (Madrid, 189U1 le* Ua inninoim : Ulgael Aiin, Mohidin; JuUan Ribcn, Originn de la f\l*- »ofM dt Baimundo Lulio-
HV!iTIQOES AIt.^BE!î POSTEHIEL'RS A GAZ.VLl.
a été édité avec commentaire à Constantinople' , nous en avons extrait quelques passages do nature sans doute k intéresser nos lectetirs.
Ce livre des Gemmes, qu'Ihn Aralii prétend lui avoir été révélé par te prophète dans une vision qu'il eut à Damas * en 627, attribue une sorte de sagesse à chacun des pi-opbètes d'Adam à Mahomet, c'est-à-dire, en fait, place sous l'invocation de chacun des prophètes certaines thèses de théolopic philosophique. Il y a 27 gemmes réparties entre autant de prophètes ; et l'on peut faire la remarque préalable que cette importance donnée à la lignée prophétique, ainsi que l'hypothèse de cette vision dans laquelle Mahomet aurait communiqué à l'auteur une nouvelle révélation, sont des circonstances qui, sans suffire à faire formellement condamner le livre, prouvent du moins déjà qu'il est conçu dans un esprit distinct de celui de la franche orthodoxie, Maintenant le lecteur jugera si, dans les passages que nous allons analyser, il y a quelque moyen de soustraire Ibn Arabi à l'accusation de panthéisme, ou si au contraire l'islam, en admettant ce mystique parmi ses docteurs, n'a pas laissé surprendre sa bonne foi.
Voici comment notre auteur explique la tliéorie de la création (p. 10-17) : U y a deux découlements ou émanations, l'une qui fait exister la matière capable de rcce-
I. Kildli charlii fosoui et-hikem, 1309. Le commenUleur est le cbeikh MU Kïïendi. mort en QGO, A la euile de l'édUion du Ta'^rifdt du Caire, 1ZS3, e&t un lexique sfiéciat intilulé UtHihàt es-soa/Uh eipllqusnt Us termes soulis qui se rencontrent dans les Fotouhûl Mekkiah.
ï. Loc. cit.. i>. \. et rf. p. 3B.
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voiries formes données en premier lieu et qui la prépare à être animée par l'esprit divin, l'autre qui produit les manifestations nominales ou individuelles en faisant apparaître au dehors les êtres que cette préparation appelle. La seconde émanation, dite émanation sainte, est ordonnée d'après la première, dite plus sainte. De celle-ci résultent les essences fi\es et leurs dispositions dans la science divine, c'est-à-dire à peu près les unîversaux; de celle-là résulte la réalisation externe des choses avec leurs dépendances et leurs conséquences, soit les particuliers, conformément à celte parole qu'aiment à commenter les mystiques : " j'étais un trésor caché et j'ai voulu être connu ».
L'émanation est expliquée par la comparaison du miroir : On entend par émanation le fait que la libéralité divine produit la lumière de l'esistence dans chaque quiddité qui reçoit l'être, sans disjonction de la forme conçue par Dieu d'avec Dieu le Très Haut, comme le miroir re^'oit l'image de l'honmie sans disjonction de l'homme d'avec sa figure », contrairement à ce qui a lieu dans le cas où l'eau d'un vase découle sur la main, car l'eau se sépare du vase dans ce découlenient.
La création est donc représentée comme une réllexioD de la science de Dieu dans un miroir. Adam , qui symbolise pour notre auteur (p. 19), comme pour divers mystiques d'orthodoxie douteuse, l'âme universelle, est la clarté de ce nuroir. Dieu tit exister le monde avant la venue d'Adam d'une sorte d'existence fantastique ; le monde n'était qu'une matière sans esprit, une ombre
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pure, coDime le liuion destiné à former le corps d'Adam, avant que l'ame n'y fût insufflée. Adam rendit manifeste le monde existant de la sorte ; il fut le principe léger et lumineux qui éclaire un miroir, par lui-même épais et ténébreus. L'émanation lumineuse de cet esprit univei^ sel n'eut pas de commencement et n'aura point de fin.
Dieu en faisant exister le monde, eut pour but de voir en lui sa propre essence. Adam, principe spirituel résidant dans le monde, permit cette vision; il fut k Dieu comme la prunelle à l'œil ' ; il fut la vision dans cet univers que certains mystiques appellent le grand homme (le macrocosme); les anges y représentèrent d'autres facultés spirituelles et sensibles, Adam acheva l'existence du monde ; ïl en fut le khalife et le sceau, et le gardien de la création. En lui, prototype de l'humanité, homme parfait, se réunirent le germe spirituel fait à l'image de Dieu, et le germe corporel donnant sa réalité et sa forme au monde. Cet homme parfait est étemel, quant à sa partie spirituelle; quand ce sceau est brisé de dessus le trésor du monde, dit l'auteur, ce que Dieu y avait emmagasiné en sort, c'est-à-dire la nature extérieure s'ôvanouit ; et la partie qui dépendait de l'esprit se transporte en haut. Tout apparaît alors en Dieu, par le moyen des noms divins qui différencient les formes, et le secret se découvre pour toujours.
Les universaux (p, 27) unissent Dieu h l'homme; ils n'ont pas d'eïistence dans la réalité externe; mais ils