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LA COLLECTION THIERS AU LOUVBE

Je classerai parmi les pièces absolument sincëres un petit buste d'homme chauve, en bronze, w 113, dont nous donnons ici le dessin. Le travail est du xv' siècle et du plus beau moment; il parait italien. Cette œuvre, vivante et fortement particularisée, est de ceUes qui me touchent au plus haut degré. Dans un autre ordre d'idées et toute proportion ga.Tdée, j'en dirai autant du petit brûle-parfums en forme d'autruche que le catalogue compare fort justement aux ravissants animaux en bronze possédés par le Musée du Bargello. Celui-ci vient de la vente du Garde- Meuble, dont il porte encore le numéro sur son socle de marbre. La secchia à puiser de l'eau, n° 120, décorée de guirlandes et de médaillons en relief, est encore un bronze italien pur de toute retouche. Le travail en est des plus délicats et son style le rapproche des dessins de Mcoletto de Modène.

Le XYU" siècle est représenté dans la collection par deux bustes de Henri IV et de"Marie de Médicis, que l'on attribue à Dupré, et par deux statuettes des mêmes personnages hautes do O'iSO. Le Louvre possédait déjà de ces dernières deux exemplaires très supérieurs. Le xvui' siècle, si l'on s'en fiait aux éloges hyperboliques du catalogue, nous apparaltridt dans une œuvre tout à fait rare : un Mirabeau à la tribune, de Pigalle. Il n'y a qu'un petit inconvénient à cette attribution : Pigalle n'existait plus depuis quatre ans, lorsque le célèbre orateur lit ses débuts à la tribune; cette statuette ne pourrait être antérieure à 1789 ; or le sculpteur était mort en 1785. La pièce est moderne, mais non sans valeur; la tête, qui est d'une belle expression, a été copiée sur l'admirable buste en marbre de Houdon, récemment transféré de Versailles au Louvre.

La série des bronzes est brillamment close, dans le six* siècle, par une réduction du Mercure de Bude et par le Saint Georges des Gonon, d'après Paul Detarocbe, fondu en 1832 pour le duc d'Orléans et offert par la duchesse à M. Thiers.

Les marbres, sauf une statuette d'Hercule, qui est assez laide pour être de Bandinelli, ne figurent dans la collection que sous fonne de copiée.

Les ivoires de M. Tbiers ne remontent pas au delà du xtii< siècle. M. Thiers ignorait le moyen âge. Les trois meilleures pièces qu'il ait acquises sont certainement le grand vidrecome de la vente Pourtalès, que l'on attribue à Van Obstal; un bel Enfant nu» couché et tenant un iruit, qui est, selon toute vraisemblance, de François Flamand', et un saint Sébastien, au sujet duquel quelques amateurs ont prononcé, assee légèrement à mon avis, le nom d'Alonzo Cano'. Gano est encore

1. Voir le dessin qu'en a donné la Gazette, 4" période, t. XII, p. 306.

un de ces artistes, plus connus de nom que de Tait, que l'on met volontiers à toutes sauces. La figure est d'un bon travail ancien, un peu maniéré, mais souple et Gnement caressé; le piédestal en bois, le tronc d'arbre et tous les accessoires^ y compris le sabre, de forme psendoantique, sont modernes.

Parmi les bois sculptés, quelques pièces intéressantes sont dignes de fixer l'attention. Le petit coffret de mariage, n* 177, est d'un précieux travail, mais il a été remanié et le couvercle est battant neuf. Le basrelief de Jinu présenté au temple est un très bon spécimen, parfaitement conservé, des travaux allemands du xvr siècle. J'en puis direautant des deux petits médaillons portraits, n" 173 et 178. On commence à apprécier toute l'excellence de ces médailles en bois de l'école d'Angsbourg et de Nuremberg. C'est un art spécial, sans idéal, mais imprégné de vie, de force et de caractère, d'une sincérité rigoureuse servie par la plus incomparable maîtrise d'outil. Nous comprenons les amateurs avisés qui font aujourd'hui des folies pour ces petites merveilles. Ces médaillons ne sont pas un des moindres étonneroents de la collection Spitzer. Ceux de M. Tbiers viennent s'ajouter i la charmante série formée par Sauvageot, au bon temps où on les payait, non sans marchander, cent sous pièce. J'yjoindrai un buste de femme, n* 19&, petit bas-relief en pierre grise de Kehibeim. Ce délicieux chef-d'œuvre, d'un eOet aussi simple que sévère, porte ta date de 1528. Quant au buste en buis que le catalogue désigne sous le titre de Portrait de Jean Bellin, il est faux de toutes pièces, et d'une fausseté enfantine.

Je citerai encore, au hasard, un portrait de femme enterre entaillée da haut relief, dans un encadrement, par l'un des délia Robbia, mab certainement pas par Luca ; une petite buire en verre de Venise d'un style très délicat, n" 209 ; une Madeleine, de Clodion, en terre cuite.

Les séries orientales sont de beaucoup la partie la plus faible de la collection. A l'époque où celle-ci a été formée, l'extrême Orient, surtout le Japon, était lettre close. J'aurais mauvaise gr&ce à me montrer dirficile ; j'admire même l'éclectisme de goât qui a conduit M. Thiers à placer au milieu de ses bronzes de la Renaissance des bronzes de la Chine et du Japon, des laques, des cloisonnés, H^heureusement, la valeur des pièces ne répondait en rien aux exigences d'un tel voisinage. Les laques étaient des plus médiocres, pour la plupart modernes, et l'on a eu le tort impardonnable de les mettre au Louvre en place d'honneur, comme d'exposer eu évidence, dans de grands chftssis mobiles, des aquarelles de l'école de Nagasaki, représentant, avec leur sécheresse habituelle, des fleurs, des insectes et des papillons, et qui n'ont même pas le

LA COLLECTION THIERS AU LOUVRE. Ûl7

mérite d'être des originaux. Je ferai simplement remarquer que, sans prendre de lunettes, on peut voir le filigrane européen du papier sur lequel elles sont peintes. De tout cela il n'y a à retenir que deux ou trois rouleaux chinois, une carpe en bronze niellé d'argent et une demidouzaine de laques, dont un seul, le n° A22, petite botte sortie des ateliers de Kioto au xtii* siècle et décorée d'une figure de Yébis sur un bœuf, est réellement hors ligne.

J'ai retenu pour la fiii de ce rapide aperçu trois pièces que, pour des raisons très différentes, on peut considérer comme les plus importantes de la collection. Il s'agit de trois œuvres en terre cuite : le bas-relief de la Déposition de croix, maquette supposée de Michel-Ange, et les deux adorables figures d'anges que l'unanimité des cononaisseurs attribue au Verrocchio.

La Déposition de croix provient de la vente de la duchesse de Béni, à laquelle elle avait été offerte par son second mari, le comte Lucchesi- Palli. Il est impossible de nier que le morceau ne soit du plus vigoureux caractère ; comme le Mirabeau, c'est l'œuvre d'un sculpteur singulièrement habile. Faut-il dire cependant toute ma pensée ? J'y trouve certains accents qui m'inquiètent. Il y a des détails de têtes qui trahissent, comme involontairement, je ne sais quel sentiment de modernité. Bien plus, certains traits, certains mouvements, certaines figures bien michelangesques, pour être auifaentiques, comme l'homme an capuchon, ou comme le Christ, me troublent plutôt qu'ils ne me rassurent. Je voudrais assurément me tromper et ne pas partager les doutes de quelques amateurs sur cette oeuvre, en réalité, d'une beauté rare. Mais, malgré moi, lorsque j'oublie l'étiquette et le catalogue, c'est à l'art du temps de Géricault plus qu'à celui de Michel-Ange que mes souvenirs se reportent instinctivement. Dans tous les cas, à supposer que U pièce soit ancienne, elle ne pourrùt sortir que de l'atelier du maître.

Devant les deux anges du Verrocchio, nous n'avons heureusement qu'à nous agenouiller et à adorer. Sont-ils de l'auteur du Colleone et du ptuio du Palais-Vieux 7 Incoatestabtement, oui; car s'ils n'étaient pas du Verrocchio, ils ne pourraient être que de la main divine de Léonard luimême, tant le pur sentiment léonardesque dont ils sont imprégnés rappelle les figures d'anges de la Vierge aux rockers, au Louvre, ou celles du Baptême du Christ, à l'Académie de Florence. M. Thiers les tenait de M. de Nolivos. Leur mouvement indique qu'ils n'ont pu être faits que pour supporter un cartouche ou une banderole. Il y a tout lieu de croire que le Verrocchio les a exécutés lors de la préparation du projet du tombeau du cardinal Forteguerri, à la cathédrale de Pistoie, vers 1474. XXX. — S* pAbiodb. 53

Mais s'ils se rai^rocbent, comme dessin gdnénl, des anges qui ûgurent ctaos le tombeau de Pistoie, ils leur sont infînimeot supérieurs comme faire, comme goût, comme élégance; à ce point de faire douter que I0 Verrocchio ait jamais mis la main au marbre de ce dernier ouvrage. Gomme style, ils correspondent i ce moment de son œuvre où il travùllait au David et au tableau du Baptême du Chriët. C'était l'époque où son élève Léonard, dans toute la fleur de la jeunesse, s'inspirait, selon Tasari, de ces têtes de femme au sourire plein de morbidesse, aux cheveux ondulés, au tendre et caressant regard, où le Verrocchio avait mis les suprêmes séductions de son génie. C'est bien fc la phrase du Vasari que semblent répondre les deui anges de la collection Thiers. Je les mets, sans hésitation, au premier rang des œuvres les plus exquises et en même temps les plus délicatement personnelles qu'ait produites le XT> siècle italien.

Le Louvre n'eût-il acquis que cet inestimable trésor, nous aurioDS encore à féliciter le ministre d'avoir accepté le legs de la collection Thiers. Hais celle-ci contient assez de belles choses pour que nous resUons, malgré tout, profondément touchés de l'acte généreux qui les a mis en la possession de la France.

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