IXX. — S* P^UODB
dans un tncavemeot qui rappelle beaucoup celui du Mercure de Jean de Bologne, et faisant le geste de tirer de l'arc. Tout le monde conviendra, j'imagine, que cette pose est purement et simplement une pose d'atelier. Seulement H. Falguiëre, qui aime passionnément la vie et la chair, ayant choisi une altitude de tradition, n'en a pas moins tâché de faire vivre son modèle. Il en résulte, ainsi que dans sa Diane exposée il y a deux ans, une contradiction manifeste entre la donnée classique de la statue et l'exécution sensuelle au premier chef. Nous avons devant nous, en somme, une vraie femme, une femme du siècle, qui n'ose paraître ce qu'elle est et qui joue à la déesse. Ce flagrant illogisme a, pour moi, quelque chose d'irritant. J'aimerais cette chasseresse si elle courait au lieu de voler, si elle avait l'allure que comporte sa chair, si elle faisait un geste en accord avec sa physionomie gamine et parisienne. Malheureusement, elle est vouée pour l'éternité à n'être ni nymphe ni femme. En outre, je suis porté à reprocher à l'artiste sa manière de modeler très sommairement, pour dissimuler ensuite ses excessives simplifications au moyen de boulettes de terre écrasées contrefaisant l'épiderme. Tous ses élèves ont adopté cette pratique impressionniste plus séduisante que sérieuse. Le bronze à cire perdue conserve bien à la figure cette qualite de morbidesse, mais que l'on veuille copier le modèle en marbre, on se rend compte immédiatement des graves inconvénients de cette facture en trompe-l'œil. En effet, le praticien ne pouvant travailler son bloc en imitation des boulettes et n'ayant point de petits plans o(t se retrouver, se voit contraint de tout unifier en ratissant à outrance. De là, entre parenthèse, la déplorable rondeur de la plupart des statues de marbre d'aujourd'hui.
M. Delaplanche nous offre une Aurore et une Sfcvrité. Laissons de côté cette dernière allégorie de l'ordre le plus commun : une femme armée et cuirassée veillant sur le sommeil d'un enfant. Cela rentre dans le goût des commandes ordinaires de l'État et des villes. Pour \' Aurore qui se dresse sur mon chemin, taillée dans le marbre blanc, j'ai besoin de recourir au catalogue officiel de l'exposition pour savoir ce qu'elle est au juste. Une femme forte, plantureuse, aux hanches développées, soulève de ses deux bras, aeadémîquement relevés, une draperie lourde, symbole de la nuit. Elle pourrait aussi bien représenter la Résurrection que l'Aube, si tant est qu'elle ne la représentât beaucoup mieux. Debout sur sa jambe droite, elle replie son genou gauche, mouvement que l'on retrouve dans un nombre incalculable de statues anciennes et modernes. Au total, je veux bien que l'on me présente une Aurore puissante et qui promette un beau jour, mais je me refuse à reconnaître le naissant matin dans cette figure de femme d'une beauté si molle et si mûre.
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Voici, de H. 6uilbert, une Èoe également en marbre, adossée à l'arbre du Bien et du Mal. Posant sur la jambe droite et repliant légèrement la gauche, ni plus ni moins que l'Aurore de M. Delaplancbe, elle renverse sa tête, relève son bras gauche vers ses cheveux et arrondit son bras droit pour cueillir la pomme. Avez-vous jamais regardé une femme en train de cueillir un fruit? Je gage qu'elle ne tournait pas le dos à r&rbre et que ses membres D'affeclaient point une forme d'élégant paraphe. 11 est clair que U. Guilbert est un homme de ressource; il ne l'est pas moins que les traditions d'école le tiennent encore. Un artiste doit, d'abord, s'inquiéter de ce qu'il veut dire, ensuite de la façon dont il le dira. Je constate avec regret que la plupart des sculpteurs procèdent justement à l'opposé.
11 me serait aisé d'analyser pareillement des douzaines d'œuvres pareilles. Les Galatées, les Charmeurs de serpents, les Charmeurs d'oiseaux, les Soirs, les Espoirs, les Abel, les Daphnis et les Cbloé abondent, en marbre, en bronze, en plâtre. L'un est un peu mieux exécuté et l'autre un peu plus mal, mais ils se ressemblent tous en ceci qu'ils n'ont rien à me dire. M. Prosper d'Epinay étend sur un petit lit la Marïon de BoUa, paisiblement endormie, et tresse ses cheveux de marbre de façon à ravir les badauds. M. Peynot envoie de Rome un Épbèbe nu, mort un sabre brisé dans la main, sous ce titre : Pro patriâ. M. Urbain Basset, U. Harqueste, M. Cordonnier, M. Sucbetet, M. Millet de Harcilly ont mis leur amour-propre en de stériles statues. Que d'adresse dépensée de tout cdté sans amour de la vie, sans profit pour l'artl Que de rhétorique et de mièvreries I Les trois quarts du temps, on sent que l'artiste a eu devant lui un beau modèle : il n'avait qu'à le copier au naturel pour nous intéresser, et il n'a pas osé. Toute cette école est, décidément, trop habile; elle nunque de violence, elle se possède à tel point qu'elle se laisse ronger d'ennui. Aussi quand, par hasard, je me heurte à une statue d'une conception hardie, d'une exécuiioa incomplète, mais marquée au coin de la vie vraie, je ne sais quelle envie me prend de crier mon plaisir. Telle est cette Lycùca de M. Eugène Brunet, cette Messaline de Juvénal, épuisée, non rassasiée, qui, les doux sei[is contenus par les mailles d'un (ilet d'or, la tête renversée sur son bras gauche, étale, dans le sommeil, tout son corps vaincu. M. Eugène Brunet n'est ni un Phidias ni un Bnonarotti : c'est tout simplement un homme de bonne foi, plus ou moins savant, mais qui s'est laissé aller à la nature, et qui a, par le fait, arraché au marbre un frisson charnel.
Sculpteurs, sculpteurs, on vous en conjure, suivez le conseil de maître Alcofribas : jetez vos maisons par la fenêtre à seule fin de leur
donner de l'air, et vous dissiperez autour de vous toutes les poussières des routines.
Vous avez pu voir ci-dessus, gravé en façon de télé de chapitre, le dessin d'un Diogène en bronze, engainé dans un tenue, signé d'une grande dame portugaise, M"* la duchesse Maria de Palmella. Il me semble que ma situation, à l'heure présente, n'est pas fort différente de celle du philosophe. Comme il cherchait un homme, je cherche un viril morceau de sculpture. Trouva-t-il l'homme? Je ne le crois pas. Trouverai-je ce que je souhaite ? On le verra bien.
Nous nt) nous sommes occupés encore que des figures isolées et nues; occupons-nous des groupes et des monuments. On élève des monuments et des statues en quantité : avant peu hi France en sera couverte. Estrce un bien? Est-ce un mal? Il ne m'appartient pas do trancher la question, mais j'estime, pour ma part, que ce serait un bien si l'on ne se satisfaisait, au point de vue de l'art, h trop bon compte. Les citoyens d'une ville veulent honorer leurà grands hommes : c'est à mei'veille. Pensent-ils, cependant, les honorer beaucoup en leur élevant des statues médiocres et des monuments pompeux et insignifiants? Toutes ces figures de places publiques arrivent à se ressembler. On croirait qu'il existe un type consacré pour chaque profession, auquel le statuaire est contraint de se conformer : statue de poète, statue de militaire, statue d'inventeur, statue de marin. Un industriel bien avisé aurait un choix de persomiages tout préparés, assis, debout, une plume, un rouleau de papier, une carte de géographie, un sabre ou une lunette d'approche à la main, ayant à leurs pieds quelques accessoires convenus, tels qu'un tas de volumes, un petit canon, une ancre, etc., etc. La tète seule serait réservée pour être exécutée au moment utile, d'après une photographie qu'on enverrait. L'art ne pei-drait rien à ce qu'on procédât ainsi, car, vraiment, les trois quarts des bronzes et des marbres dont ou charge nos carrefours n'ont rien de commuu avec l'art. Le Salon renferme un Christophe Colomb, un Béranger, un Ingres, un Beaurepaire, un général Chanzy, je ne sais combien de Diderot, une M"' George Sand... Le mieux est que nous passions sans détourner la tête.
Certains monuments sont des combinaisons de pièces architecturales et de morceaux sculptés. Ce sont les monuments commémoratifs proprement dits. Par exemple, M. Guillaume pose le buste eu bronze de l'archilecte Dubaa sur une console de marbre blanc, au pied de laquelle un
petit Amour soutient, de ses deux bras relevés au-dessus de sa tête, un CAitouche à inscription. H. Arthur de Gravillon s'inspire de la Jetmetse de U. Cbapu pour exécuter le jeune homme qu'il fait enguirlander le cippe sur lequel est posé le buste de Claude Dernard. M. Dumilàtre, épris de La Fontaine, consacre au bonhomme une composition très compliquée, où se pressent autour du btiste colossal du grand fabuliste et presque tous au même plan, une Gloire ailée et demi-nue, un petit Génie mutin et des animaux de toute espèce. Ce sont là des monuments de caractère idéaliste et des « thèmes d'esthétique » , mais les monuments réalistes ne manquent pas non plus. Je n'ai que l'embarras du choix : monument sculpté par M. de Vasselot à la mémoire de Marmottan, où l'on voit un mineur de Bruey (Pas-de-Calais) acclamer le buste du mort; monument de M. Cadoux : a les deux Serruriers » , érigé à Bléneau (Yonne) à la mémoire des setruriers Caïus et HoriUe Châtaignier ; monument de M. Alfred Boucher à la mémoire du médecin Laennec : « Laennec découvre l'auscultation m ; groupe monumental modelé par H. Véray pour être coulé en bronze et dressé sur la grande place de Fuveau (Bouchesdn-Rhône) : a L'instituteur communal i^prenaut à lire aux enfants »... La main sur la conscience, il peut y avoir, en tout cela, d'excellonles intentions, il n'y a pas, assurément, de quoi nous uréier.
D'aucuns, sentant que la sculpture est à renouveler et tourmentés du désir de la profondeur, vont chercher midi à quatorze heures. Aii^ M. Jean -Alexandre Pézieux a lu ceci dans Eschyle : « Pense à vivre et tu te survivras, car les enfants sauvent de l'oubli un père qui n'est plus, pareils à ces morceaux de liège qui font surnager un fîlet et l'empècheot de se perdre dans l'abline. » Aussitôt il a conçu un fossoyeur de convention assis et rêvant parmi les crânes, tandis que sa femme approche de lui, ponant deux enfants dans ses bras, et il a intitulé ce groupe : « Non omne» moriemur, » Franchement, il faut de la perspicacité pour comprendre. Un autre sculpteur trop philosophe, H. Chatrousse, dédie aux ro&nes d'Henri Martin un haut relief en plâtre bronzé : u l'Histoire de la Patrie & travers les âges ». Imaginez Vercingétorix et Jeanne d'Arc aux deux côtés de la République de 1792, le héros gaulois ayant à ses pieds un Génie vaincu, et la bonne Lorraine, le Génie de ses victoires. Un autre encore, U. Claudius Marioton, ne s'avise-t-il point de nous offrir la Fortune guidée par le Traçait, c'est-â-dire un ouvrier en bras de chemise précédant une femme nue montée sur une rouo et pourvue d'une corne d'abondance? Nous n'en finirions pas, à vouloir énumèrer toutes les excentricités.
Le trouble est, en vérité, beaucoup plus grand qu'on ne se figure. On
essaye de tout, mais sans critique. Voulez-vous des allégories patriotiques? M. Boisseau vous apporte la Bifetae du foyer, un Gaulois déclamatoire debout, le glaive en main, devant sa femme accroupie contre lui, avec son enfant ; M. Kinsburger vous montre son Clairon, on jeune homme ou qui monte à l'assaut d'un tertre, soufflant à pleins poumons dans son cuivre et agitant un drapeau... Ce n'est vraiment pas à retenir. Voulez-vous de la sculpture à costume ? Allez à la Marguerite de H. Aizelin, à la Mignon de M. Dampt, à la Danse au moyen âge de M. Gaudez. Quand on aura produit par centaines de ces garnitures de cheminée bourgeoises, on ne sera pas plus avancé qu'aujourd'hui. Le genre des Morceaux de réception à l'Académie, du xviu' siècle, a-t-il de l'attrait pour vous? Voilà le Saint Sébastien en marbre de H. Just Becquet. Aimezvous les imitations de Benvenuto Cellini ? Prenez la Salomé de M. Pépin, assise sur un piédestal ouvragé comme celui du fijneux Pereée de Florence. Si vous avez un faible pour le florentin à la façon de M. Mercié, regardez l'Œdipe et le Sphinx de M. Lanson. Mats, d'honneur, toutes ces choses ne comptent guère.
Cest vers les sujets modernes que nos statuaires sont évidemment le plus attirés. Le malheur veut qu'ils comprennent la modernité d'une étroite manière et très vulgairement. Que nous veulent le Bûcheron des Pyrénées de H. Escoula, en capuchon et ployant sous son fagot ; la Batnaiseuse de varech, courbée sous sa récolte, que M. Voyez a baptisée le Soir; la Bergère de H. Lefeuvre elle-même, bien qu'elle soit moias fâcheuse à regarder, et tous ces ouvriers, forgerons, bouchers et pâtres, qui fourmillent? Nous nommerions presque partout les modèles d'atelier qui ont posé pour ces œuvres artificielles. Les auteurs de ces pauvretés ont-ils droit au titre de réalistes? Certes, non. Leur réalisme est une question de mode et d'évolution générale. Ce qu'ils modèlent, ce sont des habits, non des hommes. Rendre le type humain, l'allure professionnelle, à l'exemple des vieux gothiques, est le moindre de leiu^ soucis. Leur exécution, sommaire et grossoyée, ne s'accorde que trop bien & la grossièreté de leiu' conception. Rien de plus intolérable, à mon avis, que teur modelé par à peu près, tout d'apparence et de surface. La sculpture demande la recherche serrée des plans, et nos statuaires se servent de plus en plus des boulettes de terre écrasées pour obtenir le charme d'abréviation que le peintre obtient à l'aide du blaireau. L'abréviation a certainement sa raison d'être en certaines circonstances ; mais, prenez garde, elle facilite tout à l'excès, pousse le producteur à se contenter de peu et lui fait prendre sa faiblesse pour un mérite et sa paresse pour une vertu. Puisque vous disposez des trois dimensions, proritez^en pour nous
doDDer, non de simples ébauches, mus de vivantes images des hommes qui marehent sous vos yeux.
La modernité, en sculpture, c'est la vie exprimée avec une mordante préci^on. Le plus moderne, c'est celui qui sculpte les figures, nues ou habillées, les plus vivantes. Toutes les fois que je vais au Salon, deux bustes m'attirent et me captivent. Leur regard me poursuit; leurs lèvres muettes ont d'intimes façons de m'entretenîr. L'un est le buste de Victor Hugo, l'autre celui de M. Dalou, tous deux exposés par H. Bodin. Il n'y a rien, au palais de l'Industrie, de plus moderne, parce qu'il n'y a rien de si implacablement et hautement vrai. Voilà bien le grand pofete des Burgraveny dont la large face aux mobiles rides s'encadre d'une barbe qui est une crinière et de cheveux blancs qui parfois semblent se hérisser sur son énorme crâne. Un éclair sommeille visiblement dans ses prunelles tranquilles. Sa bouche, savante à fulminer, est comme épanouie en un sourire involontaire, et sa tête se dégage d'une sorte de bloc de bronze resté fruste. Étrange portrait! Portrait magniligue d'un Titan octogénaire, entouré de l'universelle admiration I Mais je prérëre encore le buste de M. Dalou. Connaissez-vous ce statuaire? II y a en lui de l'artiste et du tribun. Tel M. Bodin le fait apparaître, la tête droite, l'œil aigu, la barbe courte, le front bossue, vous interpellant plutôt qu'il ne vous parle, jaloux de vous imposer sa volonté plutôt que de vous faire partager sa conviction. Et quelle facture sobre, forte, concentrée! Point de boulettes écrasées : M. Bodin ne modèle que par plans vifs. Ce qu'il fait sent la vie directement saisie, et son exécution, pleine d'autorité, lui appartient en propre. Auprès de ses œuvres, les oeuvres à la mode prennent l'air d'inconsistance de mauvais moulages. Laissez-lui le temps de se dérober tout à fait en ses statues, comme il a fait en ses bustes, à l'influence de Michel-Ange, et vous verrez ce qui sortira de lui.
Je puis, sans aller plus loin, briser la lampe de Diogène, puisque j'ai trouvé mon sculpteur. Je n'ajoute plus qu'un mot afin de conclure : la statuaire est le plus intellectuel des arts plastiques. Elle résume un monde de pensées dans une manière d'être du corps humain, mais on ne nous représentera fidèlement, tels que nous sommes, qu'à force de conscience, en renonçant à toute pratique convenue, en nous observant minutieusement, en faisant sentir, en un mot, la chair sous l'habit et l'os sous la chair.
FOORCAUD.
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