XXX. — 3* PtimiODK
au GAZETTE DES BEAOX-ARTS.
Léonard, à la beauté mystique, les regards noyés, le» chairs enveloppées, un demi-sourire aux lèvres et le joyau au front, a été bien transcrite par M. Boisson, M. Tiburce de Mare nous oflTre encore une suite de gravures très expertement exécutées d'après les peintures de Raphaël à la Famésine et qui ont élé publiées — comme tant d'autres prises entre les meilleures — par la Gazftle drs Benux-Arts. Je ne vois, du reste, chez aucun graveur français, rien d'irrémédiablement académique. Les seules planches de vieux style classique que j'aie aperçues au palais de l'Industrie sont les deux envois du graveur berlinois Hans Meyer : la Vierge et sainte Élinabeth, d'après Moretto, et la PoMe, d'après Raphaël.
Pour l'eau-forte, les jours sont passés où on ne la prenait pas au sérieux. Charles Méryon, Bracquemond, Jacquemart et consorts, — sans parler de peintres aquafortistes tels que J.-F. Millet et MH. Charles Jacque et Ribot, gravant eux-mêmes leurs propres conceptions — ont montré à quoi elle se prête. La vérité est qu'elle s'accommode à tout, au dessin méticuleux comme à la mise en place impressionniste, à l'harmonie des tons pâles aussi bien qu'A la symphonie des tons exaltés. S'il convient d'accentuer des contours ou de renforcer des masses, on fait intervenir le burin ou la pointe; on entaille à son gré le cuivre déjà mordu et l'on obtient tous les effets imaginables. Ceux qui prévoyaient la fin de la gravure dans le triomphe de la photographie comptaient sans ce fait : que la photographie, soumise aux actions et réartions des agents chimiques, transcrit implacablement les lignes, mais brouille parfois les valeurs. Il arrive ainsi que, là où des objets s'enlevaient, peints en vigueur sur un fond clair, l'épreuve photographique les rend ou détachés en clair sur un fond sombre, ou quasi confondus, ton sur ton. L'appareil agit brutalement; la photographie ne domine point son œuvre. C'est en quoi éclate la supériorité du graveur et de sa reproduction, qui est raisonnée et sans contre-sens.
Les marchands de tableaux ne s'y trompent pas ; les collectionneurs pas davantage. Les uns et les autres commandent incessamment à des aquafortistes l'estampe des beaux morceaux qu'ils possèdent et dont ils désirent étendre la renommée. De là, la majeure partie do ces innombrables reproductions qui foisonnent, chaque année, au Salon. Ajoutez les commandes de l'État et de la ville de Paris, faites la part des grandes Revues d'art illustrées, — et, sur ce point, il ne sera pas hors de propos de rappeler que la Gazette des Beaux-Arts a eu pour annexe la Société française de gravure, — tenez compte du mouvement toujours croissant de l'illustration, qui occupe des graveurs tels que MM. Laguillennie, Gaucherel, Hédouin, Lalauze, Rajon, de )os Bios, etc.; tenez compte aussi
>,Goc^[e
de la fantaisie individuelle, la plus riche source d'imprévu qui soit, tous aurez tous les stimulants et tous les débouchés de l'eau-forte. Et comment s'étonner, après cela, de la prodigieuse quantité de pièces gravées qui se met au jour k Paris, bon an mal an ?
■ Je ne m'occuperai pas, bien entendu, des estampes purement commerciales ; je laisserai même à l'écart les séries de planches appelées à illustrer des comédies ou des l'omans ; mais, d'une façon générale, il faut reconnaître que nos graveurs sont, pour la plupart, d'une ingéniosité charmante et d'une extraordinaire dextérité. Tout le monde se pique de graver et presque tout le monde grave agréablement, de même que presque tout le monde, dans le cercle des lettrés, tourne agréablement des vers. Le tout est de sortir du commun, et ce n'est guère facile quand le commun est si distingué. Au demeurant, les dernières années, MM. Waltner, Courtry et Chauvel ont signé des pièces qu'on a fort admirées. Le premier, d'une habileté éblouissante et certainement excessive, a publié une Infante d'après Velazquez dont je me souviens, et donne aujourd'hui le Doreur, d'après Rembrandt, planche très intéressante, encore qu'on la voulût d'un travail plus simple. Le second a gravé, entre autres œuvres, te Marceau mort entouré de l'êtat-major autrichien, de M. J.-P. Laurens, et le Christ devant Pilule, de M. Munkacsy. Les traductions de M. Courtry sont assez énergiques, mais inégales. M. Chauvel a supérieurement rendu Corot. J'avais aussi été frappé, il y a quatre ou cinq ans, d'un Saint Sébastien de M. Ribot, traité par M. Honziès avec un vrai sentiment de coloriste. L'aitiste, par malheur, ne s'est point soutenu depuis lors.
Il u'est d'ailleurs, en ce Salon, que deux aquafortistes qui aient longuement arrêté ma sympathie : l'un est H. Bracquemond, que j'ai nommé plus haut parmi les maîtres de son art, et l'autre est M. Henri Guérard, dont le talent se tire de pair. Mon confrère, M. de Lostalot, a si dignement parlé de M. Bracquemond que je n'ai qu'à me référer à ses dires : il a défini à merveille le graveur audacieux et varié, tour à tour rudoyant ses cuivres et les brodant de travaux menus et délicats. Voici, au palais de l'Industrie, les deux faces de l'artiste. Dans la Leçon de tricot, d'après Millet, le mattre se fait voir brusque, fort, sévère, un peu sauvage. Au contraire, dans le Damd, d'après M. Gustave Moreau, ayant à rendre des personnages hiératiques et je ne sais quel mystérieux scintillement de pierres précieuses, il recourt à des raffinements exceptionnels, à des tailles minutieuses, à des subtilités extrêmes de travaux juxtaposés, opposés ou superposés; et, malgré l'emploi forcé des petits moyens, l'œuvre, faite de bonne foi, demeiu^ franche et saine.
La variété, la bonne foi, la franchise sont pareillement les qualités do
M. Guérard. Celui-ci nous convie à le juger sur neuf eaujt-fortes figurant des objets de curiosité japonais et cinq reproductions de tableaux. Les neuf planches japonaises ont été gravées pour accompagner le beau livre substantiel et brillant de H. )>ouis Gonse, touchant l'Art japonais. En bonne justice, il ne me paraît pas que, depuis le regrettable Jacquemart, nul ait surpassé H. Guérard dans l'interprétation des natures mortes. Bronze, faïence, émaux, il rend tout avec une virtuosité achevée et il ne croit pas déchoir, à l'occasion, en faisant tirer en plusieurs couleiu^ des estampes excellemment gravées. Lorsqu'il traduit des tableaux, son souci est, visiblement, de se placer au point de vue spécial des diFTérents peintres. Aussi remarquez comme il parvient à fixer l'impression d'ardent soleil des Canotiers de Manet, de grand jour épandu et frais du Pont de Mantes de Corot, de gravité intérieure et quelque peu morose du portrait de femme de M. James Wbistler, exposé au Salon de 1883 sous ce titre : Le Portrait de ma mère, et de joie communicative de cette allégorie réaliste et toute hollandaise de Franz Hais sur la Fidélité, où te bon peintre de Harlem a peint le vieux mari levant son verre, la femme se pressant contre son mari, le chien se serrant contre la femme et te valet se tenant debout derrière ses maîtres. Il n'y a, dans tout cela, qu'à louer H. Guérard.
Je ne suis pas de ceux qui déplorent la fin prochaine de la gravure sur bois. Ce procédé, qui consiste à découper au burin, dans une planche de buis, un dessin soigneusement tracé pour être mis en relief, donne presque toujours des résultats pitoyables. Que le burin outrepasse le contour ou creuse son sillon en deçà, voilà l'original dénaturé et la gravure inexacte ; or ces infidélités sont constantes. De ci de là on rencontre, il est vrai, un morceau gravé savoureusement : c'est une sorte d'heureux hasard. Dans cette exposition, nous avons remarqué une grande tète de Merveilleuse, d'après M. Georges Lehmann, détachée sur un fond sombre et finement traitée par M. Albert Bellenger; une Boucherie à la campagne, honorablement transcrite par H. Clément-Edouard Bellenger d'après un fusain de M. Léon Lhermitte, et uo Intérieur de l'atelier de M. Carolus Duron, par M. Ansseau, d'après un dessin de H. Edmond Yon. On conviendra que ce n'est guère devant la masse des œuvres exposées. Mieux valent, en sonmie, et cent fois mieux, ces nouveaux systèmes de reproduction par lesquels le dessin original, photographié sur une planche, se met comme de lui-même en saillie sans intervention d'outil parasite. Ces systèmes constituent, au point de vue de l'illustraiion courante et vulgarisatrice, un immense progrès, et l'on peut d'ores et déjà considérer la xylographie comme distancée à jamais et frappée de mort.
(Pac-timili d'uD deuio da V:
11 semble, par contre, que la lithographie, longtemps discréditée, tende à rerivre. La planche de M. Hanron : X Entrée de» Crotté» à Constantinople n'est certes pas indigne de la merveilleuse toile de Delacroix ; les deux portraits de H. Bibot, une tête d'homme et une tête de femme d'une construction magistrale, ont été crayonnés sur la pierre par M. Vergues avec un certain entrain ; M. Lunois a vivement rendu de belles études au fusain d'Ulysse Butin et M. Fantia-Latour, qui a toujours une place à part quoi qu'il lasse, continue la romantique et curieuse suite d'évocations qu'il a commencée de longue date des héros de Wagner, de Berlioz et de Schumann. Nul doute, en (in de compte, que la lithographie u'otTre de bien autres ressources que la gravure sur bois. Elle n'exige point d'intermédiaire ; elle est à la portée des peintres : elle se marque de toutes les personnalités. En un mot, on aurait plaisir à la voir sérieusement renaître et prospérer.
Hais il s'agit maintenant de conclure.
Après deux mois entiers d'un travail qui n'a pas été sans joie, je parviens à mon terme : j'ai esquissé de mon mieux l'état actuel de la peinture en France; j'ai indiqué aussi clairement qu'il a été en moi les rapports de notre art avec nos mœurs ; j'ai fuit à chaque artiste sa part d'initiateur, d'homme de transition ou de virtuose; j'ai loué honnêtement, j'ai critiqué loyalement ; j'en reviens, en terminant, à cette maxime essentielle : u Un seul idéal mérite qu'on le poursuive : la parfaite subordination de l'art à la vie ».
Mais qu'est-ce donc, me demandent quelques-uns, que cette subordination parfaite ? Pour la sculpture, à la rigueur, cela se peut expliquer, mais non pour la peinture. Un peintre, en effet, s'enquiert davantage de la densité de l'atmosphère, de la vibration des couleurs, et l'autre s'inquiète des formes précises. Celui-ci peint le détail avec minutie ; celuilà s'attache à rendre largement l'ensemble. Lequel a raison ? Lequel a tortî II est aisé de répondre. Tout artiste est dirigé intérieurement par ce faisceau de facultés actives, plus ou moins perfectionnées, qu'on nomme le tempérament. Ses yeux dévisagent la nature d'une certaine façon et son e^rit la comprend selon sa puissance. Aussi longtemps qu'il obéira, humblement et sincèrement, à sa vue et à son intelligence, il sera dans le vrai ; mais il entrera dans le faux le jour oii il se rangera aux pratiques d'autruî. On ne compte, en art, qu'à la condition de s'être fait
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à soi-métne sa conviction sur les chose» et d'avoir découvert, dans la véi'itô générale, une vérité particulière qu'on s'impose la mission de faire accepter. Si cette vérité spéciale est contredite par la vérité générale, on suit une convention et l'on est blâmable. Si, au contraire, elle est confirmée, on est un homme d'originalité digne d'estime. Or, cela étant, considérez les deux impressions que l'on peut recevoir de la réalité. Suivant qu'un personnage ou un objet est vu de près ou de loin, il produit un efîet dilTérent.
Vu de près, il apparaît avec tous ses accidents, toutes les complications de sa substance et de ses reliefs, et il se détache vivement de la masse environnante. Vu de loin, il rentre dans la masse et apparaît simplifié. Prenons une comparaison. Vous entendez un violon isolé : toutes ses notes parlent à vos oreilles. Vous l'entendez ensuite dans un orchestre, il ne vous arrive plus de lui que des sons fondus dans une harmonie totale. Revenons, à présent, k la nature visible. Tel peintre rend le personnage ou l'objet vu de près, c'ent-à-dire le solo de violon dont toutes les notes sont distinctes ; tel autre résume son sujet envisagé dans une ambiance, c'est-Jk-dire la symphonie. II est évident qu'ils rendent tous les deux, spIou leurs yeux et leur jugement, une des faces de la réalité.
L'école nouvelle tend de toutes ses forces à fixer le réel : c'est son honneur. IHais un sophisme se fait jour, à l'aide duquel on se flatte de paralyser nos efTorls : ■ La réalité est peu de chose, dit-on ; c'est la sincérité qui est tout ». Qu'est-ce donc que la sincérité, sinon la fidélité à la nature? Admettra-t-on que je suis sincère si, faisant un porirùt, je falsifie les traits du modèle ou si, traduisant un texte, j'en altère sciemment la teneur ? Voilà pourtant le conseil qu'un ministre donnait naguère aux artistes, quand il s'écriait en paroles dorées : n Ne copiez pas, transfigurez >.
^e demeurons pas en route et poussons droit au but. II importe que toute composition soit n conforme à ce qui est, si nfttrmmt parliculariWf, qu'elle signifie à tout jamais ce que l'auteur a voulu qu'elle signifiât. Ce qui a été vrai à un moment précis, ce qui est sorti du profond de l'artiste au contact de la réalité, gardera son intérêt jusqu'à la fin des temps.
Un jour, passant près d'une église allemande, un bas-relief m'arrêta. C'était la plaque tumulaire, déjà bien effritée, d'un musicien du moyen âge, figuré les deux mains sur le clavier de son orgue, deux violes auprès de lui, accrochés au mur. Qui avait sculpté cela? Je l'ignorais. Quel homme donnait sous cette pierre? je n'en savais rien; mais l'humble sculpteur inconnu avait exprimé définitivement ce qu'il avait eu à dire.
Tant qu'une trace restera de son bas-relief, cette trace perpétuera l'hommage rendu à un musicien, et nous apprendra quelque chose sur la musique d'une époque. Le sutuaire a dit son mot, d'émotion et d'après le vif, et le mot subsiste toujours compréhensible et toujours compris. C'est le but qu'il uous faut viser et que nous devons atteindre. Léguous à ceux qui naîtront l'écho de nos passions et le frisson de notre vie. Quoi que nous tentions, rapportons tout à notre siècle ; peignons ses aspirations en peignant les nôtres, mais ne sortons pas du domaine du réel, car l'esprit de l'homme vit dans sa chair et, si l'on fait deviner l'invisible, c'est que l'on a traduit le visible en sa suprême intimité.
Mos moyens de réalisation sont les plus puissants qui aient encore été, 11 n'est plus possible de se contenter d'abréviations hiéroglyphiques. C'est à un mouvement de retour à la logique des gothiques que nous assistons, pour le fond; mais nous voulons que la forme soit aussi solide, aussi nouvelle que le comporte la nouveauté de notre civilisation. Les Français do l'époque ogivale n'avaient point la préoccupation des frivoles arabesques. Ils savaient seulement ce qu'ils voulaient rendre, et ils le rendaient sans faillir.
Depuis le xV siècle, une série de fatalités nous a fait emprunter à l'antiquité et à l'Italie des modèles sans rapport avec nos mœurs et un enseignement propre à dénaturaliser la France. L'influence regrettable de la Renaissance nous bridait. Achevons de nous émancipei-, et soyons nous-mêmes, comme l'étaient nos fiers aïeux des cathédrales. Ils s'inspiraient en tout de leur vie et de leur foi ; inspirons-nous de notre vie et de nos désirs.
Je ne suppose pas qu'il vienne à la pensée de pei-sonne d'interpréter mes paroles dans le sens d'une condamnation quelconque de l'art italien en Italie. En ce qui concerne la Renaissance, je dirai sans hésiter qu'il était naturel que l'esprit antique et latin se réveillât dans une nation antique et latine, et je conviendrai volontiera qu'il y n engendré un gi-and nombre d' œuvres superbes et un art national. Mais c'est une erreur de croire, après tout, que te peuple franç&is, formé dn mélange des tiaulois, des Francs, des Goths, des Visigoths, des Celtes et d'un faible conUngent de Romains et de Grecs, soit un peuple latin. Plié depuis César à la domination de Rome, il a passé dix siècles à expulser de ses mœurs et de ses arts tout ce qui ne lui appartenait pas. Les Flamands, d'une origine assez semblable à la sienne, l'avaient fidèlement secondé pour la peinture et pour la sculpture. Lorsqu'il a eu à peu près réussi en sa tâche séculaire, lorsque sa nationalité esthétique a été affirmée et confirmée par cent chefe-d'œuvre, la Renaissance est venue tout remettre en
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questioD et fausser toutes ses tendances ! Nous étions des Français, nous sommes devenus des imitateurs des Italiens. Reculade immense 1 Mal- Iieur infini I Mettons, si vous le voulez, les artistes d'Italie hors de cause ; vous n'en voyez pas moins tous les artistes français oublier ce qui faisait leur force et s'italianiser. Et quelle peine nous avons, au xix* siècle, à nous affranchir de la tradition et à reconquérir notre originalité!... On ne saurait maintenant, je crois, conserver aucun doute sur la vraie portée de ma thèse.
Au surplus, l'heure a sonné ofi je dois poser la plume. II me reste fort à dire, mais, s'il ptatt à Dieu, je le dirai plus tard. Et devant ce Salon qui se ferme, je songe avec mélancolie aux Salons qui viendront, aux années qui s'écoulent et aux années qui approchent, aux travaux qui succèdent aux travaux, aux livres qui s'entassent sur des livres, à l'amas sans cesse augmenté des tentatives et des pensées humaines et à cette marche amëre et féconde de l'Humanité vers un but qui i^ecule toujours.
FODBCAUD.
Dep^i'is vingt-cinq ans, lu vieille cité des Habsbourg est en voie de transformation. Aujourd'hui une nouvelle ville élève ses monuments auprès de l'ancieniie. Il est rare, dans l'histoire de l'Art, de voir tant d'èdiGces publics ou privée construits, en vue d'un grand ensemble, dans un si court espace de temps. L'eHbrt a été considérable de la part des architectes et des ingénieurs chargés de renouveler la physionomie de Vienne ; il est intéressant d'en étudier les résultats artistiques.
Jusqu'en 1858, la vieille ville resta enseri^ dans la ceinture de muraillesqui l'avait protégée deux fois contre les Turcs, en 1529 et en 1683. Très inquiétée par ces dangereux voisins, elle fut peu sensible aux séductions de la Renaissance, et, quand enfin, après la guerre de Trente ans, elle se sentit maîtresse d'elie-méme, les jésuites lui imposaient leur architecture prétentieuse, contournée, et préparaient Vienne à subir facilement toutes les fantaisies du genre rococo.
Les monuments actuels de l'ancienne ville, ruinée par les sièges précédents, datent, pour la majeure partie, de cette époque dont l'architecte Fischer von Erlach fut le plus brillant représentant. Bien que ces monuments ne manquassent pas d'une certaine ampleur et de qualités très décoratives, ils De puuvaieAt constituer une tradition.
Aussi quand, délivrée des luttes du commencement dusiècle, Vienne dut songer à élever quelques édifices indispensables, les architectes chargés de ces travaux s'y trouvèrent- ils fort peu préparés. Subissant de loin l'influence classique , alors dominante en Europe dans les principaux centres d'art, ils en exagérèrent par impuissance la sécheresse, la raideur et la pauvreté à laquelle, du reste, ils élaient condamnés par l'épuisement du trésor. C'est ainsi qu'après quelques rares tentatives d'émancipation, l'architecture était encore à Vienne, au milieu de ce siècle, condamnée à la reproduction de certains types qui lui étaient d'ailleurs, imposés par l'architecte de la cour, exerçant alors sur toutes les constructions un pouvoir absolu de contrôle. La ville élait en même temps enfermée dans une étroite enceinte qui ne permettait aux constructions aucun développement et laissait les faubourgs complètement isolés. II en résulta qu'en un demi-siècle, le nombre des maisons s'était à peine augmenté de 2,000 à l'intérieur de la ville, quand dans le même laps de temps le cbiiTre de la population y montait de 220,000 à A31,000 habitants. Il était temps de prendre un parti décisif, de supprimer les anciennes fortifications, de constituer une immense zone de tenains propres à la construction d'habitations plus vastes, plus aérées, plus saines et se prêtant aux vastes ensembles de monuments nécessaires dans la capitale de l'empire.
Au mois de mars 1858, le premier coup de pioche était donné aux fortifications. Dès le mois de janvier de la même année, un concours avait été ouvert pour l'agrandissement de la ville. Le programme demandait que, de même qu'à Paris, une grande voie concentrique occupât les anciens boulevards.
C'était, certes, un beau programme que la création en quelque sorte d'une ville entière. Il y avait là de quoi tenter bien des architeclei». Quatre-vingt-cinq présentèrent des projets. Comme dans tous les concours il y eut des projets excessifs, hors de toute raison. Les plus sages, les pins réalisables furent couronnés. C'étaient ceux de MM. Frédéric Stache, Louis Fôrster et de Siccardsburg, associé avec M. Van der Ndll.
Mais aucun de ces projets ne fut adopté, el le ministère de l'intérieur se chargea d'en produire un quatrième qui devait résumer les qualités des trois autres.
Or il advint que ces qualités, comme il arrive toujours en pareil cas, perdirent singulièrement de leur valeur dans ce travail de combinaison. Si bien que ce projet définitif, aujourd'hui exécuté, laisse, paralt-il, quelques regrets aux Viennois. Les uns ne retrouvent plus dans ce plan réalisé les grandes artères qui devaient traverser la vieille ville et la relier
tib GAZETTE DES BEAUX-ARTS.
avec les nouveaux quartiers ; les autres se plaignent qu'on n'ait pas suivi le plan de Fôrster, qui reportait davantage le centre de la ville vers le Danube en prévision de l'avenir. Mais c'était là, nous le croyons, une illusion. Tous les eUTorts pour créer une ville du Danube « Donaustadt n ont été jusqu'ici infructueux, et Vienne se développe et s'étend toujours à l'opposé, c'est-à-dire vers l'ouest où se porte le mouvement industriel.
Quoi qu'il en soit de ces critiques qu'il nous est difGcîIe d'apprécier, la vieille ville aux rues tortueuses , étroites et historiques est restée pour ainsi dire intacte, tandis que ta ville nouvelle l'encadre brillamment de monuments et de constructions superbes sur l'emplacement des remparts, des bastions et des glacis disparus.
On s'étonne vraiment, en calculant la surface ainsi créée, double peut-être de la ville ancienne, que cette surface ait pu être aussi rapidement construite et occupée. Les besoins étaient assurément réels et considérables depuis longtemps. Mais il faut tenir compte aussi dans ce lotissement général des terrains, de ta grande place qui fut réservée pour de vastes jardins, de larges promenades et particulièrement pour les différentes sections du Bing ou « anneau », qui forme un boulevard circulaire autour de la vieille ville.
Cependant tant de travaux à exécuter concurremment ou presque en même temps étaient une entreprise considérable et dont le succès UnsI pouvait laisser quelques doutes. En eCTet, comme nous le disions plus haut, tout semblait peu préparé en celte vieille cité immobile depuis des siècles pour une production aussi spontanée. Il y avait peu d'architectes à Vienne, les constructeurs capables y étaient rares, les corps d'état étaient naturellement mal outillés et peu exercés. L'art monumental ne pouvait se rattacher à aucune tradition nationale certaine. Entre les édifices gothiques de style mélangé dont Saint-Étienne est le plus brillant spécimen et les palais rococo du xviu* siècle, il ne subsistait que des fragments peu importants des siècles intermédiaires.
Il faut vraiment, pour juger avec impartialité l'œuvre réalisée par les architectes viennois, se reporter à la situation dans laquelle ils se trouvaient au début de l'entreprise. Mais l'élan fut général et d'ailleurs très favorisé par le gouvernement et la municipalité.
L'empereur François-Joseph abandonna à la ville de vastes espaces qui lui appartenaient en propre, et d'autre part la ville céda à des conditions très avantageuses et même gratuitement à certaines corporations et sociétés, partie des terrains nouveaux. De plus, les maisons d'habitation élevées sur ces terrains furent exemptées pendant trente ans de l'impôt excessif qui frappe le revenu des propriétés à Vienne, eu même
temps que de nouvelles ordonnances concernant les constructions donnaient une plus grande liberté à l'architecte, tout en assurant l'hygiène des habitations.
C'était singulièrement encourager les capitalistes et les constructeurs, d'ailleurs certains que les travaux à exécuter répondaient à des besoins immédiats. On se mit donc rapidement à l'œuvre et de tous côtés à la fois. Parmi les ouvriers de la première heure, il faut citer particulièrement MM. Tan der NqH et Siccardshurg, Hansen et Ferstel. HM. Van der Nul) et Siccardshurg, qui devaient construire l'Opéra impérial, étaient alors professeurs à l'Académie de Vienne. Travaillant en commun, ils s'appliquèrent à créer un nouveau type d'habitation en harmonie avec les vastes emplacements dont on pouvait disposer. Ils peuvent à juste titre être considérés comme les créateurs de la maison viennoise k loyers, dont les agglomérations colossales forment aujourd'hui les quartiers en bordure sur la Ringstrasse.
Hansen, également professeur à l'Académie, classique par excellence, mais doué d'un tempérament énergique et audacieux, construisit vis-àvis du nouvel Opéra, pour le fabricant Drasche le premier hôtel moderne de la nouvelle ville. Il y osa une ornementation puissante et des peintures sur fond d'or qui ont servi de point de départ à cette décoration polychrome extérieure qui est fréquente dans les constructions de la ville nouvelle.
Parmi les autres nombreuses constructions privées élevées par Hansen, il faut citer le palais de l'archiduc Guillaume sur le Parking. Grandement composé, il présente sur sa façade une ordonnance de colonnes ioniques en avant-corps portant au-dessus de l'entablement une suite de chevaliers de l'ordre teutonique.
Dans le même genre de travaux, le palais de l'archiduc Louis-Victor, qui fait partie du grand ensemble de la place de Schwarzenberg et qui fut l'oeuvre de Ferstel, se recommande par un plan très étudié, qui tranche franchement avec les dispositions des anciennes demeures seigneuriales.
Mais c'est moins dans ces palais particuliers, qui forment en tout cas exception, qu'il convient d'étudier le grand effort architectural qui adonné aux nouvelles maisons de Vienne, par les dimensions et pai' le décor, l'aspect de véritables monuments. 11 faut surtout parcourir les vastes quartiers qui bordent le Ring. (>)upés de voies perpendiculaires et parallèles entre elles, ils ont offert aux architectes des terrains réguliers qui ont singulièrement contribué au caractère monumental de ces Ilots de construction. Pour ajouter à l'effet de l'ensemble, les propriétaires constructeurs, particuliers ou compagnies, ont souvent réuni plusieurs immeubles en
une seule construction englobant des cours et corps de bâtiments différents. Il n'es! donc pas rare de voir des façades présentant jusqu'à vingtsept ou vingt-neuf croisées de front largement espacées.
La hauteur permise étant de Si",70 ' jusqu'au-dessus de la corniche supérieure, non compris les attiques, pavillons d'angles ou de milieu et tous autres motifs décoratifs surélevés quelconques, on comprend aisément les masses architecturales produites. D'autant que ces vastes surfaces peuvent élre mouvementées de fortes saillies, he maximum des saillies est, en effet, de l^iSO, et pour former avant-corps sur la voie publique il suffit de payer location de terrain. Ainsi donc quand, à Paris, la saillie maxima des balcons est de O^iSO, et celle des corniches de 0^,50 avec combles uniformes enfermés dans un périmètre imposé, à Vienne, l'arrhitectepeut oser de saillies considérables et mouvementer ses façades d'avant-corps de colonnes en relief, de loges en encorbellement, de larges balcons et encore, au-dessus des Itt^flO permis, silhouetter ces façades de pavillons surhaussés, de frontons et de pignons accentués, de tourelles, de coupoles, de toitures sans périmètre imposé, et en général de tout ce qui, en dehors du cube principal de l'édifice, peut contribuer k son ornementation et par suite embellir la vole publique*.
Les règlements eux-mêmes entraînent l'architecte vers la recherche monumentale. Dans la hauteur de 2A"',70 accordés, il ne peut construire que cinq étages compris le rez-de-chaussée, chaque étage n'ayant pas moins de 3 mètres de hauteur. De plus, toute fenêtre devant être munie d'un appui plein de 0'°,S0 minimum, au-dessus du plancher très épais de i'étsge, ce plancher étant formé, suivant l'usage à Vienne, de gros sapins entiers, il en résulte d'étage en étage, entre le dessus de la fenêtre inférieure et l'appui de la fenêtre supérieure, une grande hauteur de mur plein très propre à la décoration.
Les rez-de-chaussée participent encore à l'aspect robuste des édifices. Les parties supérieures de la construction ne semblent pas ici, comme à Paris ou à Londres, suspendues au-dessus du vide de l'étage inférieur dont on a soin encore de dissimuler les maigres soutiens en fer ou en fonte. A Vienne, les commerçants semblent s'accommoder fort bien de boutiques subdivisées par des points d'appui correspondant aux trumeaux supérieurs des façades. Ils échappent encore au vain engouement des devantures descendues jusqu'au ras du trottoir et absorbant tous les points d'appui. Cela viendra peut-être, si j'en juge par un ou deux essais
^. 13 klaflers viennois égalent Si*" ,70.
!. Il est d'ailleurs défendu de créer des pièces d'habitation dans les combles audessus de 14-,70.
= 5 PO'JR ;.E '^.^AP'-MF, DE v;;rot;}-:«
T-JT'ES POUR ;.E ":.-.A?r:;!v de ve^ome.
de ce genre faits dans le quartier le plus commerçant de la vieille ville ; mais, quoi qu'il advienne, les immeubles, dans les quartiers de la Bingstrasse, ont échappé à cette barbarie et portent bien sur leurs points d'appui apparents.
Telle est donc, eu résumé et généralement, la physionomie extérieure des constructions que nous étudions : un haut rez-de-chaussée formant un solide soubassement, orné de bossages saillants, souvent disposé en arcades et accusant franchement les points d'appui de l'édifice. Au-dessus, quatre étages, dont : un entresol, un étage élevé et riche, un autre intermédiaire, le quatrième restant traité en attiquo ou étage bas formant corps avec le couronnement général de rédîlïce. Le climat étant rigoureux l'hiver à Vienne, ce qui explique partout l'usage des doubles fenêtres, on ne multiplie pas inutilement les fenêtres sur les façades dans lesquelles les pleins l'empoitent sur les vides, à l'inverse de nos maisons si ajourées dans lesquelles on grille l'été et on gèle l'hiver.
La maison viennoise offre donc naturellement de grandes surfaces à décorer. L'architecte en profite. Les portes monumentales avec doubles colonnes, avec figures et riches couronnements; les balcons portés par de puissantes consoles, des figures ailées, des hippogriffes lancés en avant; les fenêtres à colonnes, à cariatides, à frontons; les étages d'atlique ornés de frises et de décorations de toutes sortes, souvent de peintures à fond d'or; les entablements à consoles multipliées, couronnés de balustrades et de statues, sont les motifs courants de cette architecture. Ajoutez-y les mouvements d'avant- corps, des pavillons carrés ou circulaires aux angles dominant les parties latérales, surtout ces loges en saillie sur les façades qui, isolées ou superposées, sont à la fois d'un grand agrément à l'intérieur et d'un charmant aspect à l'extérieur, et vous aurez quelque idée de ces vastes demeures, pour la plupart un peu parentes des palais italiens de la Renaissance, qui au premier coup d'oeil étonnent l'étranger '. II se demande avec raison comment une pareille profusion ornementale a été possible dans des constructions de rapport, et si à Vienne les propriétaires et les compagnies de construction n'ont pas comme ailleurs un souci très étroit de leurs intérêts. Eh bien I il faut tout d'abord rendre cette justice aux propriétaires et aux constructeurs, c'est qu'animés par un très honorable sentiment patriotique, puis encore stimulés par une concurrence d'efforts, ils ont voulu faire grand
1 . Dans ces dernières aaoées, de nombreuses tealatives ont été faites pour réhabiliter le style rococo viennois. Hais rornementation brillante des types originaui témoigne d'une faculté inventive et d'une babilelé de main que ne possèdent plus les sculpteurs viennois.
et coatriboer pour leur part à rembellissemeot de cette ville oouvelle dont tout boa Viennois est iier à juste litre. Puis il y a encore le revers et tout le côté faible de ce beau décor apparent. — Expliquons-nous :
La pierre dure ou tendre, les grès, les granits, les marbres sont des matériaux très coûteux k Vienne. Cependant ces matériaux existent à quelques lieues de Vienne, dans les contreforts des Alpes, et plus loin dans les montagnes du Tyrol ; mais les carrières sont pour la plupart monopolisées par de riches compagnies qui tiennent leurs prix élevés. Par contre, aux portes mêmes de la ville, se trouvent d'immenses bancs d'argile qui fournissent par la cuisson d'excellents matériaux à bon marché. D'où, de temps immémorial, l'emploi à Vienne de briques et de 'tuiles pour la constniciiou et la couverture des édifices publics et particuliers.
Il s'ensuit que c'est encore le mode le plus habituel et le plus économique de construction à Vienne. La pierre et les autres matériaux résistants ne s'emploient qu'exceptionnellement, en petites parties, par nécessité ou comme luxe. Ainsi donc, toutes ces vastes constructions qui afTectent des airs de palais ne sont en réalité que des constructions en briques recouvertes de ciment. C'est le ciment qui forme tous les membres de l'architecture ; et toutes ces sculptures, toutes ces figures répétées ne sont que de simples moulages en terre cuite, rapportés ajM^ coup sur le mur de briques. De là vient cet entraînement et cet abus dans la décoration. On s'explique ces colonnades, ces atlantes, ces caiiatides, ces figures d'enfants à la file, ces riches motifs de décoration, produits de fabrique tant de fois répétés qu'ils lassent le regard et perdent beaucoup de leur valeur. Ces corniches saillantes, ces puissantes consoles ne sont souvent que de maigres estampages en zinc peint recouvrant la nudité des poutres lancées en encorbellement. Ces peintures décoratives à fond d'or, aux miroitements de mosaïque, faiblissent elles-mêmes au bout de peu d'années comme les reliefs en ciment qui les encadrent, sous les intempéries d'un climat peu favorable.
Nous sommes aujourd'hui trop partisans de l'architecture vraie, de celle qui accentue les matéiiaux qu'elle met en oeuvre et qui tire de l'emploi de ces matériaux ses meilleurs effets, pour ne pas déplorer ces charmes trompeurs qui, après examen, ne laissent que déception. L'architecture n'est pas un décor d'un jour fait pour parader un moment. Il faut qu'on ait conscience en la contemplant que l'effort est durable, et surtout que la forme et le décor sont la conséquence des matériaux et qu'ils ne sauraient être autres qu'ils ne sont. Bien de semblable ici. Ce ne sont pas les matériaux qui impliquent cette décoration, je ne la sens pas
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liée indissolublement avec l'édifice, et dès lors elle ne m'intéresse plus que comme une œuvre éphémère, flatterie d'un moment pour l'œil, décoration superflue que je puis, par la pensée, modifier à mon gré ou supprimer complètement.
Pourquoi les constructeurs de ces demeures ambitieuses n'ont-ils pas pris franchement leur parti de construire en briques apparentes, en réservant la pierre rare ou coûteuse pour certains points nécessaires de construction ou pour quelques motife de décoration, alors d'autant plus en valeur qu'ils auraient été moins multipliés ? Ces vastes édifices n'eussent rien perdu pour cela de leur aspect monumental ; bien au contraire, ils auraient gagné par la sobriété une grandeur de style qu'ils perdent par l'abus d'une ornementation qui devient banale à force de répétition.
Un autre reproche qu'il faut adresser à ces belles demeures, c'est que derrière ce riche décor il y a peu de chose. Le plan n'existe pas. Les intérieurs sont coupés de murs à angles droits, et c'est tout ou presque tout. Pas de ces recherches dans la distribution qui rendent la vie si facile et si confortable dans nos intérieurs parisiens. Peu do soins donnés aux détails des travaux accessoires, aucun agrément dans la décoration, souvent nulle. L'appartement est une suite de pièces quelconques livrées à peu près nues au locataire; à lui d'en faire un intérieur suivant ses besoins et suivant ses goûts.
Tout ce qui précède explique assez, croyons-nous, comment tant de constructions si luxueuses d'apparence ont été rendues possibles et ont pu encore être des entreprises avantageuses. Mais si le plus graad nombre des habitations construites aux premiers temps sur le Bing et aux environs ont trop sacrifié au désir de paraître, celles plus récemment élevées ou en cours d'exécution témoignent d'une construction plus raisonnée et plus soignée, sans rien abandonner cependant de leurs prétentions monumenteles. Parmi ces dernières, il faut citer les groupes colossaux déjà construits ou que fait élever en ce moment, autour du nouvel Hôtel de Ville, l'Cnion-BangeselIschaft par M. Neumann, architecte.
Ces maisons groupées constituent de véritables édilices de style Renaissance un peu allemande, ornés de beaux portiques à rez-dechaussée. Des plans étudiés, de riches entrées, des cours très spacieuses et décorées comme des façades, une ornementation générale plus variée et plus recherchée, des appartements plus confortables et mieux décorés, font de ces nouvelles consbnictions des types vraiment recommandables.
Si malgré la puissance générale des masses, le mouvement des lignes, l'abondance des saillies et des qualités réelles d'invention décorative, nous restons peu sensible aux charmes factices des maisous-palais du Ring ou de ses environs, nous serons plus à l'aise en parlant des monuments publics de la nouvelle ville.
Ces monuments sont nombreux. Co sont, pour ne citer que les principaux : le Parlement, la Bourse, l'École des Beaux-Arts, le Conservatoire, par Hansen ; l'Opéra, par Van der Nûll et Siccardsburg \ les Musées et ie Théâtre de la Cour, par Semper et Hasenauer; l'Hôtel de Ville et plusieurs églises, par Schmidl ; le Palais de Justice, par Wîelemans ; l'Université, le Musée autrichien, le Laboratoii'e de chimie, la Banque et r%lise votive, par Ferstel ; le grand Arsenal, par VandernOll et Siccardsburg, Fôrsler et Hansen ; puis encore des théâtres, des gymnases, des académies, des écoles, etc.
Tant de monuments, élevés en si peu d'années, sont dus à l'aliénation des terrains des anciennes fortifications et de la zone militaire. La vente de ces terrains permit de créer une caisse spéciale chargée de pourvoir à tous ces grands travaux. Celte sage mesure, en affectant aux monuments publics des sommes considérables, donnait large satisfaction à des besoins impérieux depuis longtemps, et de plus favorisait grandement l'essor de l'ai-t national, en demandant à la sculpture et à la peinture d'enrichir tant de monuments grandioses.
Ils se présentent, en effet, avec des développements considérables. Tandis que dans le centre des vieilles cités l'espace est parcimonieusement ménagé, là, dans cette ville naissante, on a pu tailler largement en plein terrain nu et donner â l'architecture libre carrière.
On s'est d'abord efforcé de grouper les monuments en de vastes ensembles. Si, particulièrement, le nouvel Opéra se montre isolé en belle façade sur le Ring et en bordure à l'extrémité de la Karnthnerstrasse, la rue vivante qui travei-se la vieille ville, plus loin les Musées parallèles des Sciences et des Arts ornent les deux côtés du vaste quadrilatère aux extrémités duquel s'élèvent, d'un côic, les vieux bâtiments juxtaposés du château impérial, le Hof Buig, et de l'autre, les belles écuries du château, construites en 1725 par Fischer von Erlach. Mais les lourdes constructions du Burg, tant de fois remaniées suivant des plans sans cesse abandonnés, modiflés, puis repris, doivent subir une nouvelle transformation, L'ne façade monumentale en accord avec l'architecture des deux Musées
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doit s'étendre au sommet de la vaste place, dans !e cadre de verdure du Kaîsergarten et du Volksgarten. Le palais sera réuni aux Musées par des arcs de triomphe sous lesquels passera le Burgring et, entre les deux Musées, le monument élevé à la gloire de l'impératrice Marie-Thérèse étagera ses nombreuses figures de marbre et de bronze.
On a pu voir les projets de MM. Semper et Hasenauer exposés à Vienne en 1873 et le modèle du monument de Marie-Thérèse présenté à Paris en 1878. Mais le vieux Burg est toujours dans le même état ; M. Semper
est mort', l'œuvre commune des deux architectes sera-t-elle jamais réalisée'?
Il n'en est pas de même des deux Musées, aujourd'hui terminés, qui vont bientôt recevoir les riches collections d'art et de science de la capitale, collections aujourd'hui disséminées et bien mal exposées dans d'insuffisantes galeries.
Ces deux Musées, tout en présentant une composition d'ensemble classique, indiquent, par la recherche et le groupement des détails, une préoccupation moderne très louable. L'ordonnance générale comprend un soubassement à pilastres doriques portant un grand étage de colonnes ioniques engagées. Dans les entre-colonnements, k rez-de-chaussée, des baies en arcades ; au premier étage, des ouvertures également cintrées
i . Le professeur Semper, arcbilecle de grand (aient, a construit beaucoup eD Allemagne. De plus il a écrit plusieurs ouvrages intéressauls, dont I'ud, te Style, a été traduit en français.
1. Cependant, cette année même, un côté du futur palais a été entrepris; c'est l'aile adossée au jardin particulier de l'Empereur, perpendiculairement k la Ringstrasse.
dont les archivoltes retombent sur un petit ordre ionique comporte ; puis sous l'entablement, surmonté d'une balustrade continua, un étage de mezzalines. Cette longue alternative de colonnes et d'arcades se transforme au milieu des façades en un grand pavillon central orné k profusion de groupes et de statues. Au-dessus, sur un tambour octogonal à pilastres corinthiens, un dôme arrondit ses suriaces harmonieuses. Le plan carré de ce pavillon central se trouve accentué par quatre édicules d'angle sous l'abri desquels des figures décoratives se détachent ea vigueur au travers des faces ajourées. Tout cela forme un ensemble pyramidal imposant. A l'intérieur, un large escalier à triple révolution conduit au premier étage sous la vaste coupole, et de là donne accès dans les longues galeries d'exposition. Toutefois on se demande si ce dôme et les édicules qui l'accompagnent sont bien justifiés, et s'il n'y a pas là une préoccupation excessive de faire grandiose, ce qui nuit au caractère spécial de musée que ces monuments devraient avoir. Malgré cette réserve, les nouveaux Musées font honneur à M. Semper, qui en a conçu les plans, et au baron Ilasenauer, l'architecte en faveur à la Cour, qui fut adjoint par l'Empereur à M. Semper pour concourir à leur exécution. Ces deux architectes ont clé également associés pour la reconstruction du nouveau Théâtre de la Cour, qui, derrière un rempart d'échafaudages, laisse déjà voir ses formes aimables inspirées par l'architecture italienne du xïir siècle.
Non loin des deux Musées se dressent, sur les trois côtés d'un parallélogramme immense : en face, l'Hôtel de Ville; à gauche, le Parlement-, & droite, rtniversité. Vis-à-vis de l'Hôtel de Ville, en bordure sur le Franzens Bing, qui limite ce grand ensemble à l'est, s'élèvent les constructions encore inachevées du nouveau Théâtre de la Cour dont nous venons de parler. Ces dispositions générales sont grandioses et l'effet de ces beaux monuments ainsi groupés est complété par les constructions privées de l'Cnion-BangeselIschaft citées plus haut et dont les larges portiques réunissent ces monuments du côté de l'ouest.
Nul doute que dans un avenir prochain, alors que l'Hôtel de Ville, le Parlement et l'Université seront déHnitivement terminés et occupés, nul doute que cette vaste place ne devienne un des centres les 'plus importants de la nouvelle ville.
Mais si l'on s'est préoccupé dans la distribution du plan général d'assigner à ces différents édifices des emplacements régulièrement pondérés, il semble vraiment que les architectes se soient efforcés de trahir toutes ces espérances de parfaite harmonie, en donnant à leurs monuments les masses, les formes et les styJes les plus dissemblables. Ce n'est pas, au
iSk GAZETTE DES BEAUX-ARTS.
fond, un reproche que nous leur adressons. Il est certain que trois monuments de destination différente ne peuvent présenter les mêmes aspects. Mais ce qu'il faut cependant constater, aux dépens de l'architecture moderne, c'est que, sur une même place et en même temps, on voit élever, pour les services publics d'un même peuple : un Parlement pseudo-grec, un Hôtel de 'Ville pseudo-goihique et une Université pseudo-Renaissance.
On voit qu'en ces temps de renouvellement architectural à Vienne, les architectes n'ont pas su se mettre d'accord sur les principes, et que l'éclectisme lleurit là-bas aussi bien qu'ailleurs sans qu'une conviction dominante semble diriger nos confrères viennois.
M, Hansen, leur doyen respecté, dont les nombreux et importants travaux ont depuis longtemps établi l'autorité et la réputation, professe à l'Académie des Beaux-Arts les principes les plus classiques, les plus absolus, et les met en pratique avec une volonté inébranlable.
Très justement épris des beautés de l'art grec, qu'il a pu à loisir étudier d'ï4)rès les monuments mêmes et dont il a cherché à ressusciter les
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formes les plus pures dans une Université qu'il a construite à Athènes, sous le règne du roi Otbon, M. Hansen a voulu que le dernier monument construit par lui fût en quelque sorte la consécration des doctrines qu'il a défendues toute sa vie. Aussi le nouveau Parlement est-il grec et d'un grec qui lait le moins possible de concessions au temps présent. Construit sur un plan carré long, le Parlement présente du côté du Ring sa façade principale sur un haut soubassement. On y accède par une
(U. HiDiea, atcbilecle.)
double rampe dont les courbes récemment adoucies faciliteront la montée des voitures. Au sommet, un temple antique octastyle présente ses colonnes corinthiennes doublées par un second rang formant pronaos. A droite et à gauche, une longue colonnade pseudo-périptère en contrebas, relie ce frontispice milieu à deux pavillons d'angle ou petits temples moins importaots. Cette ordonnance générale se reproduit sur la face postérieure, tandis que sur les avant-corps des façades latérales, moins allongées, s'accolentdes porches, sortes d'erecbtbéions abritant les entrées secondaires.
L'effet perspectif est une succession de temples plus ou moins grands, reliés par des colonnades formant enceinte rectangulaire continue autour des vestibules et des salles intérieures. La silhouette des frontons et des toits plats est relevée par de nombreux acrotères, griffons
ailés, trépieds, etc., et surtout par des quadriges en bronze doré, au nombre de huit, qui, d'après le modèle en relief, devront accentuer les angles des deux grandes salles intérieures. Ces nombreux motife de décoration aérienne, trop nombreux assurément comme quadriges, car il ne convient pas d'abuser d'un si pompeux décor, ne parviendront pas, nous le craignons, à modifier l'aspect un peu bas du tout dominé par les hautes maisons voisines. Bien que la siufacâ couverte soit considérable, les difTérentes parties du monument forment moins un grand ensemble qu'une juxtaposition de monuments petits d'échelle.
M. Hansen voudrait compléter sa conception architecturale par une décoraliun extérieure polychrome dont il a déjà tenté quelques essais. Le bleu, le rouge, le vert, le jaune, y sont employés concurremment avec l'or qui joue un rôle important. Nous sommes trop partisan de la polychromie monumentale pour ne pas nous intéresser à ces tentatives. Hais quelle confiance avoir dans de simples colorations appliquées pour dèllçr les injures du temps dans un pays très humide ? Comment espérer la durée de ces frises ajourées, de ces rinceaux en terre cuite rapportés sur les fonds de pierre, puis dorés? Il y a certainement dans les parties déjà décorées une séduction très entraînante, mais nous ne saurions être suffisamment autorisés par les monuments d'Athènes ou de l'Asie Mineure à nous contenter d'une polychromie extérieure peinte.
Malgré l'azur d'un ciel constant, ces monuments ne nous révèlent leur polychromie ancienne que par des poussières décolorées quelquefois contestables. Il serait vraiment à craindre que la décoration peinte entreprise par U. Hansen ne fût aussitôt compromise que terminée. Aussi ne devons-nous désormais tenter la polychromie extérieure de nos édifices que par la mise en œuvre de matériaux naturellement colorés, indélébiles et par suite résistants. Nous assurerons ainsi non seulement la coloration de ces édifices, mais nous satisferons encore aux lois du vrai en accentuant les matériaux employés et en dégageant l'eBet décoratif de la construction elle-même. Cola dit sur le parti pris extérieur de l'oeuvre de M. Hansen, nous devons reconnaître la science archaïque avec laquelle l'ensemble est étudié, et louer la recherche et l'atticisme de certains détails. H. Hansen ne pèche que par un excès d'amour qui le rend exclusif et enlève à soa talent si vigoureux la souplesse nécessaire. II s'enferme et s'isole dans des formes qu'il ne peut se résigner à transformer et qui lui font négliger les principes mêmes du grand art dont elles sont l'expression.
L'architecture grecque, aujourd'hui mieux étudiée et bien comprise, ne nous offre que des exemples de logique et de vérité, c'est-à-dire ; les formes générales et la décoration aiïinnant la structure de l'édifice
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en même temps que sa fonciion. Cela est bien fait pour nous engager k créer sous d'autres deux, pour les besoins nouveaux de peuples modernes, des édifices modernes. Il y a bien, il est vrai, chez nous, et peut-être ailleurs, telle Chambre des députés qui ofTre la fausse apparence d'un monument romain; mais à défaut d'un monument plus particulier, il nous parait encore préférable de voir les membres du
Parlement et les lords d'Angleterre siéger sous les ogives élancées de leur vieux gothique perpendiculaire, qu'entre les colonnades d'un Partfaénon.
Ainsi, cependant, seront abrités les seigneurs et les députés autrichiens. Un double escalier à larges assises en brèche de Pavonazzo les conduira au premier étage dans un vestibule ou atrium du plus pur style ionique. Ses colonnes élégantes, finement réchampies de bleu, de rouge et d'or, portent un plafond à petits caissons polychromes du meilleur effet. Au delà s'allonge la salle des pas perdus, de 41 mètres de longueur sur 23 mètres de largeur. Sur celte salle s'ouvrent les vestibules spéciaux de la chambre des représentants et de la chambre des seigneurs. Cette grande salle, éclairée du haut, est enveloppée d'un portique de colonnes monolithes en marbre rouge de Salzbourg, ornées de chapiteaux