‹ Gazette des beaux-artsChapitre 56 sur 148 · PAUL MAMZ · texte numérisé non relu

PAUL MAMZ

(ta f» fTctheltuimait.)

A PROPOS D'OS PORTRAIT BÈCEMIIEST DÉCOOVSRT

M. Armand Bascbet. l'auteur de la Diplomatie vénitieniw, ici même, dans an article sur le mnsée Coirer de Venise, s'écriait : « Où est te vrai portrait de madonna Lucrezia? Où se trouve la réel'e image de Cesare lk>rgia?' > Et l'historien classique de Lucrèce, Grégoro%ius, répondait à cetle question, posant en principe qu'en dehors dc^ deux médailles il n'exisie pas de portrait authentique de la duchesse de Ferrare. MM. Crowe et Cavalcaselle , après avoir discxié les représentations supposées de Lucrèce et signalé les portraits disparus cités par les historiens, ont opiné dans le même sens; le marquis Giuse[^e Gampori, de Modëne, qui a compulsé tous les mémoires, catalogues, livres d'entrée, correspondances et documents relatifs à la maison d'Esté et aux artistes de la région, conclut aussi à la négative et veut s'en tenir aux médailles. EnlÎD le dernier espoir s'évanouit de trouver un portrait peint de Lucrèce, quand on voit que M. Iternardo Venturi, dans un travail récent très complet, sur la galerie de la maison d'Esté*, ne nous révèle rien à ce sujet.

C'est donc un axiome désormais que, ni les peintures ni les gravures qui prétendent nous odrir l'image de Lucrèce ne la représentent

<■ Gazette dei Beaux-Art», t. Vl(, 4" période, page 368.

L La A. GaUeria Eitmte. AdolTo Ventnri, 4883. Hodena. Paolo Tosdii.

véritablement. La réaction qui s'est faite contre les Borgia, aprii la mort d'Alexandre VI, auntit fatalement entraîné la destruction des monuments qui les représentaient ; on les aura supprimés, mutilés, soustraits ou dénaturés : telle est l'opinion de tous ceux qui ont traité la question.

Je vais résumer très rapidement, pour les lecteurs de la Gazelle, un travail de pure iconographie qui a pour but de prouver qu'à défaut d'originaux dus à la main de quelque grand artiste du temps, il existe au moins deux représentations peintes de Lucrèce Borgia : l'une, connue déjà de Grégorovius (mais à laquelle il n'a pas ajouté foi parce qu'il ne pouvait en contrôler l'authenticité par aucun autre témoignage peint) ; l'autre, ignorée jusqu'aujourd'hui, et qui, rapprochée de la première, me semble résoudre définitivement la question et combler une grave lacune dans l'iconographie.

En pareille matière, tous les raisonnements sont vains; il faut parler aux yeux et produire la conviction par la seule évidence des rapprochements.

EX&UEN DES UONITHENTS CITÉS P&K GRÉGOaOVIOS.

Grégorovius ne fait même pas les honneurs de la discussion aux toiles du Titien qu'on montre couramment à la galerie DoriarPamphili comme des portraits de Lucrèce ; il voit là une de ces fantaisies dont on est coutumier dans certaines collections, où les attributions sont rarement contrôlées, et il n'u pas même fait mention de la célèbre toile du musée de Dresde qui passe pour représenter Lucrèce et Alphonse d'Esté, la considérant évidemment comme peu digne des honneurs de la discussion.

Il cite, pour les réfuter, deux majoliques appartenant, il y a quelques mois encore, à Rawdon-Brown, le savant éditeur des Caletuiars, aujourd'hui (par suite de sa mort et de la vente de son cabinet) aux mains de H. Riquetti, le marchand de curiosités de Venise.

Il ajouterait quelque prix à un portrait peint que possède l'honorable directeur du cabinet numismatique de Ferrare, M^ Antonelli, o non pas tant, dit-il, à cause du nom de Lucrèce Borgia, écrit sur la toile en caractères déjà anciens, mais parce que quelques-uns des traits de cette image se rapprochent de ceux des médailles, u De toute façon, conclut-il, ce n'est pas là un portrait authentique, n

LES HEDAILLES.

Examinons à notre tour ie portrait de Ferrare, ies majoliques et le Titien de Doria-Pamphili, pour savoir quel fonds on peut faire sur leur authenticité. Mais d'abord, quoiqu'elles soient désormais classiques et presque banales, montrons les deux médailles, base unique et fixe de toute la dinaasion.

Ces deux médailles sont elTectivement tes deux seules représentations

dont on puisse affirmer l'authenticité ; toos les lecteurs auxquels s'adresse une pareille dissertation savent à quoi s'en tenir sur leur mérite. Julius Friediander, le directeur du cabinet des médailles de Berlin, dont on a annoncé récemment la perte regrettable, a essayé d'en déterminer l'origine; toutes ses hypothèses n'ont pas été acceptées, mais sa parole autorisée a cependant fixé certains points. M. Armand, dans son nouveau catalogue raisonné, publication d'une incontestable utilité pour nos études, a résumé les conclusions de la science moderne. M. Friediander pense que le modèle en cire de la médaille a été fait en l&Oâ, et qu'on ne l'aurait exécutée en bronze qu'en 1505, alors que Lucrèce était devenue duchesse de Ferrare. Il veut aussi que la médaille « à la Résille » soit de la même main que la première ; l'étude faite à la cire aurait servi de document. L'inscription au revers : f. ph. f. p, indiquerait qu'elle est l'œuvre de Filippino Lippi. M. Milanesi a proposé une autre solution et lit : fino

PHwi (le nom d'un autre artiste), mais on persiste encore à ranger le méd&illeur parmi les anonymes et à voir là l'oeuvre de deui mains très différentes l'une de l'autre. En effet, dans le relief excessif de la première et dans le parti pris de bas-relief de la seconde, il y a la marque évidente de deux tempéraments très distincts.

De ces deux médailles, l'une peut étro regardée comme la médaille héroïque, malgré la réalité dont le visage est empreint et malgré l'extraordinaire relief du bronze; l'autro est bien un portrait, un peu pâle, eBacé, mais cependant plus réel que le premier, parce qu'il nous donne une Lucrèce dans le costume du temps, avec des lignes fixes, des points de comparaison, la forme d'un vêtement, d'un bijou, des détails de mode précis, qui fixent une date et une région; bien des parlicularités enfin, auxquelles nous potivons nous attacher lorsqu'il s'agit de comparer des monuments.

PUBTBAIT PEINT CUEZ Uf ANTONJ^LLl, A FERRARB.

De l'avis même du directeur du cabinet de numismatique de Ferrare, qui, par l'intermédiaire de l'honorable syndic de la ville, a bien voulu nous en communiquer la photographie; le portrait cité par Grégorovius serait une copie laite au xvi* siècle. On le consei'vait de temps immémorial dans la famille Bucci de Ferrare, et il est échu en don à W' Antonelli en 1850.

Une inscriptioB dans la partie supérieure : lvchhbcu. boigia. md, ap. r. indiquerait que le portrait a été exécuté à Rome en avril, l'année lâOO. Lucrèce avait donc vingt ans (elle natt le 18 avril i&SO) ; la duchesse n'est pas encore la femme d'Alphonse d'Esté, elle ne l'épousera qu'une année plus tard.

Si on veut comparer ce portrait aux médailles , et surtout à celle à la résille, on retrouvera la même coiffure, la même tête ronde, la même mèche, qui pend, inerte, le long des joues ; le même cercle retenant le même filet constellé de pierres; les mêmes divisions du corsage, laissant voir la chemisette des Flandres. Le nez est rond, comme toute la physionomie, le menton est fuyant; ce sont là les traits caractéristiques du masque et de la médaille.

Je crois que Grégorovius a été sévère pour cette représentation ; mais, comme il s'est trouvé en face d'une copie et non pas d'un original savant, fort-de dessin, comme les belles œuvres de 1600, tout en constatant la ressemblance avec les médailles, il a dit sans doute : te^tis unus, testis Nuuus : Et il a passé outre.

Cette représentation, je le reconnais, n'a guère plus de valeur, au point de vue de l'art, que celle qu'on attribue aux portraits de souverains que le pouvoir central envoie dans les municipes les plus humbles : mais il me semble qu'on doit y attacher une importance sérieuse au point de

vue iconographique; car, jusqu'ici, elle est l'unique image peinte qui porte une inscription, et présente des points de contact indiscutables avec la médaille.

Ceci dit, le célèbre écrivain n'a même pas fait l'éoumération des cinq à six œuvres peintes par des maîtres, qu'on nous montre un peu partout comme des portraits de la Lucrèce ; et cela, par cette raison capitale que, partout, les traits du modèle diiïërent absolument de ceux des mêmes médailles.

LES UAJOLIQUES DE BA WDON-BHO WN .

Le célèbre archiviste du gouvernement anglais à Venise, Vlngtese, devenu populaire après trente cinq-ans de résidence sur la lagune où il se plaisait à conduire lui-même chaque jour son n Sandolino n ; attachait

(Malolique ds U collKtioD do lUwdao-BTowD. )

un prix singulier à deux majoliques du xvi* siècle qui, gelon lui, représentaient Lucrèce Borgia. Mêlant d'une main savante la vérité historique aux hypothèses ingénieuses que lui suggérait sa connaissance des documents, il voyait là deux spécimens des poteries exécutées à Ferrare même par Alphonse d'Esté, le propre mari de Lucrèce, dans les fours qu'il avait fait construire à son usage dans la cour de son palais. Le duc Alphonse, cet homme rude, épais, sans faste, négligé dans ses vêtements, qui se plaisait à faire manœuvrer des soldats, à dessiner des hasiions, à fondre des canons et à fabriquer des armes et de la poudre, continuant ainsi la tradition militaire des Borso et des Lionel ; le Bombardier que Titien a peint la main sur un canon, s'était en eflet adonné

àlapoteriedelerre; il cuisait et peignait à l'émail. Maïs il y a une objection bien grave à l'Iiypothèse de Rawdon Brown : les majotiques de Ferrare ont un caractère très accusé ; elles sont presque toujours émaillées en blanc et bien dilTérentes du type qui nous est présenté; de plus, celtes-ci ne sont pas contemporaines de Lucrèce, et il faudrait en reculer la date jusqu'à Alphonse 11, qui d'ùlleurs a continué à protéger la céramique.

De ces deux monuments nous en avons écarté un, parce que l'attribution n'est vraiment pas sérieuse au point de vue iconographique ; nous donnons le second qui, on en conviendra, préseotequelque airde famille avec ta médaille à la Bé»Ule, et même avec celle aux cheveux flottants. Mais on sera probablement dans le vrai en attribuant celte vague ressemblance à la mode du temps, au costume, à l'air de famille que les choses à peu près contemporaines et de même race ont toujours entre elles. Ces coupes amatorie, que Pesaro et Denita ont mises en honneur, sont choses couranles alors; les u Lavinia Bella », h Laura Bolla ■, et même 'I Lucbretia Bella > sont de pures formules et n'ont rien de spécial. Il manque, en somme, à cette majolique, si vague qu'en soit l'image, im écusson, une inscription, une indication, ne fût-ce qu'une initiale, qui préciserait au moins l'intention chez l'artiste qui mirait pensé à Lucrèce Borgra en exécutant rapidement, sur le genou et au bout du pinceau (à un temps postérieur à la duchesse de Ferrare) un vague profil qui la rappelle un peu.

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, dans de telles circonstances, que Grégorovius ait conclu dans les termes suivants : h Quand l'opinion de M. Rawdon-Brown serait fondée, ce qui n'est pas, des portraits de cette nature ne pourraient, dans aucun cas, nous offrir une ressemblance appréciable. » Cette conclusion est sage et nous nous y rallierons.

LE TITtEK DE LA GALERIE DORIA-P AUPHILI.

La toile à laquelle l'historien donne la première place dans son énumération, sans cependant lui faire l'honneur de la discuter, représente une femme d'un type oriental, les cheveux relevés en turban, au milieu desquels elle a placé un bijou ovale d'où partent des rayons de perles. Elle est vêtue d'étoffes amples, d'un corsage à manches larges; elle pose la main «ur un page noir, en chemisette blanche, qui tient à ta main les gants de sa maîtresse et attend ses ordres.

Personne n'a reconnu là Lucrèce; ni Grégorovius, ni Crowe et Cavalca-

LES PORTRAITS DE LUCRèCE BOBGrA. 221

selle, ni l'honorable marquis Gtuseppe Campori, si compétent pour tout ce qui touche la maison d'Esté. Tout proteste, en efTet, contre l'altributlon : les traits, le costume, l'époque. Gomment donc la tradition art-elle pu se faire autour de cette œuvre?

On a eu, de tout temps, la manie de chercher dans les galeries de l'Europe un portrait de Lucrèce Borgia (on voit que cette manie persiste encore). On savait que le Titien avait dû la peindre, ou du moins Ridolfi l'aflinnait : « II Tiziano l'aveva figurata cou rarissimi abbigliamenti in capo di veli e di gemme, in veste di veluto nero con maoiche trindate da molti groppi, cbe con maestoso portameoto teneva la mano maiica appogiata alla spalla d'un paggetto Etiope, che si vede în stampa di rame di Egidio Sadler, rariisima in taie prattica. n (Staramglie del arle, t. I-, p. 209.)

Ce fut le point de départ de l'erreur; Egidio Sadler, le graveur allemand (1570-1620), avait exécuté sa planche à Venise (ainsi qu'il le dit dans la légende écrite sous sa gravure), d'après un tableau qui y était de son temps. De Venise la toile passa à Prague, chez l'archiduc Rodolphe; dePragueàStockholm.delààRome avec Christine de Suède, de sa galerie dans celle de Livio Odescalchi, et de celle-ci chez le Régent, au Palus- Royal'. Si on recherche dans les cabinets d'estampes de l'Europe la gravure de Sadler, qui est loin d'être rare, on en trouvera deux états : l'un, que possède, entre autres, la Corsiniana de Rome, où on lit le nom de Lucrèce Borgia; l'autre, qui existe partout et entre autres à la Bibliothèque nationale, oà on lit simplement : " D'après un tableau qui existe & Venise, n De sorte qu'il y eut repentir ou indécision. Mais celte indécision cesse quand on voit qu'en entrant chez le Régent la toile du Titien redevient tout simplement l'Exclavone. On peut voir dans la « Galerie du Palais-Royal n, publiée par [Couché, la gravure de ce même tableau exécutée par Malœuvre en 1786, avec cette légende qui dissipe la tradition fonmie par Sadler, puis par Ridolfi, et rend à l'œuvre du

1 . On sent bien qu'au coure d'un travail dont on us préseaU que les cODCtnsions , on doit avoir feuilleté bien des livres), bien des catalogues, pL eiarainé bien dos dossiers : je ne Tai) qu'indiquer ici l'eiislence des diverses réplique» ou copies. La première est â Dorid-Pamphili, la deuiième à Modéne. an Musée; copiée à Rome par LoDÎs Carrache; la troisième, gravée par Sadler, qui (au dire de H. Robinson) serait l'original, doit être encore aujourd'hui chez M. Cook de Richmond. C'est le tableau de la reine Christine de Suède, donné en 1599, par César d'Esté 6 l'empereur Rodolphe, vendu en 1790, par Philippe-Ëfialilé, au banquier Walkner de Bruxelles, passé aux mains de De Laborde de Héreville, puis à Londres, où 11 est vendu cin<fuanle-deu3: mille francs au comte de Suffolk; de chez ce dernier, il est passé chez Edward Gray, et en6n à Richmond, chez l'amateur bien connu : M. Cook.

Titien son vrai caractère, soupçonné déjà par M, Campori, dans son travail Tiziano e gît Estemî.

Je supprime tous les incidents ; la discussion de l'authenticité de l'œuvre au point de vue du maître, la recherche de l'original entre les quatre répliques que nous connaissons, et enfin la discussion relative à la personnalité représentée. Le marquis Campori voit là un portrait de ItoKelane et croit retrouver, dans l'œuvre, la toile citée par Vasari comme représentant l'épouse du Grand-Turc, ou plutôt « la Carneria di lei figliola con abiti e acconciatura bellissima n . MM. Crone et Cavalcaselle n'acceptent point cette hypothèse, mais ne proposent point de solution; ils se refusent toutefois à la comparaison avec la médaille de Lucrèce, à cause de la diflèrence de l'âge des deux personnages représentés. Pour nous, au point de vue iconographique, te document est absolument nul : mais, comme l'original vient de Modène et qu'il n'est passé à Prague qu'en 1599 (Voir la chronique Spaccini), il lallait le discuter ici.

HtJSÉE DE DRESDE. — N* 250 DU CATALOGUE.

Je ne fais que donner les conclusions au sujet de deux toilea du musée de Dresde, n" 250 et n* 2iâ du catalogue, et je supprime toutes les particularités qui résultent de l'enquête.

La toile du musée de Dresde qui porte le n- 250 y figure sous le titre suivant : « La Vierge avec l'Enfant Jésus et saint Joseph; Alphonse 1", duc de Ferrare, son épouse, et son fils Hercule, leur adressent des prières, n — Acquis de Modène.

Grégorovius ne cite même pas ce tableau; Crowe et CavalcaseUe y voient la mun de Marco ou celle d'Orazîo Vecellio; Morelli consent à y voir un Titien très endommagé. Au point de vue iconographique, Julius Hubner, le rédacteur du catalogue, met prudemment entre parenthèses, à côté des noms de Lucrèce, d'Hercule et d'Alphonse, trois points d'interrogation. Ce qu'il y a de net, c'est que le costume de la femme est vénitien, qu'il porte la date de 1560 à 1580, et que le type ne soutient pas la comparaison avec la médaille. J'ajouterai que c'est la provenance de Modène qui a contribué à faire croire, à Dresde, qu'il fallait voir le duc et la duchesse de Ferrare dans cet ex volo de la fin du xvi" siècle; mais le marquis G. Campori a prouvé que ce tableau ne faisait pas partie de la galerie du duc Alphonse, et qu'il n'est venu à Modène que beaucoup plus tard (Voir Tiziano e gli Estensi. — G. Campori). Le type du modèle est si loin de celui de Lucrèce qu'on comprend que Grégorovius n'ait pas voulu comprendre cette représentation parmi celles qu'il réfute.

DRESDE. — k" 244 DO CAT4L0CDE.

HM. Annand Baschet et Feuillet de Conches, dans leur très curieux livre inritulé : les Femme» blondes selon les peintres de l'école de Venise, ont constaté dans les termes suivants l'exîstencet à Venise, d'un portrait qui avait pour lui la tradition :

Il D'après les données que nous avons recueillies sur la personne de Lucrèce Borgia, nous sommes persuadés que cette femme la représente. En effet, le tableau en question, qui a été peint pour la maison d'Esté, dont il porte les armes, représente un astrologue assis, à droite, dans un beau paysage et y étudiant la sphère, un compas à la main ; à gauche, une femme vëLue de blanc, légèrement penchée vers un enfant couché par terre, le montre à l'astrologue qui tire son horoscope : c'est Lucrèce avec son fils, qui fut depuis Hercule II de Ferrare et devint le mari de Renée de France, fille de Louis XII. Le tableau, après avoir longtemps décoré la galerie Manfrin, à Venise, a passé depuis deux ans en Angleterre. 11

T^ous prouverons qu'il faut reconnaître cette toile dans celle qui figure à Dresde sous le n< 244 (édition ISSO du catalogue], sous la légende ; Ruggiero, aïeul de la famille tC Este, est présenté encore enfant par la fée Logislille au magicien Atlante, afin qu'il lai dresse son horoscope. En bas, un aigle blanc, Cemblème de la maison d'Esté. (Collection Barker, 1874, &dO guinées.)

En eiïet, si nous ouvrons le catalogue de la vente Barker, qui eut lieu à Londres le 6 juin 1874, chez Chrislie et Meason , nous trouvons l'inflication suivante :

a Lot 38. Giorgione. — A grand Landscape with Borso d'Esté and Lucretia Borgia, bringing their child, afterwards Ercole d'Esté, to hâve his horoscope cast by an ancient astrologer, who is dressed in an oriental costume and sîts at a table with a bracs disk and compass in his hand ; behind is a ruin with a broken figure of Venus in a niche. »

Et si nous feuilletons les livres de Cbristie et Meason, nous lisons au lot 38 :

« Purchased by M. Barker from the Manfrin gallery at Venice.

.. Described by M" Crowe and Cavalcaselle. h

<i L. 60d. — M. L. Gruner. (C'est-à-dire « acheté par M. L. Gruner au prii de 609 livres sterling.) »

M. L. Gruner, ancien graveur en taiUe^ouce et directeur du Cabinet royal des estampes de Dresde, domicilié à Londres où il était correspon-

daot de la galerie célèbre, pour laquelle il avait déjà, en 1353, acheté les quinze plus beaux tableaux de l'école espagnole provenant de la galerie du roi Louis-Pbilippe , a rarement négligé l'occasion d'enrichir la galerie de Dresde. Le jour où Barket* fait sa vente, il est sur ses gardes et achète le Giorgione, que H. Barker avait acquis à Venise même, en 1862, lors de la dispersion de la fameuse galerie Manfrin. — Le tableau est donc identifié désormais.

Mais on s'étonnera de voir une œuvre qui représentait Lucrèce Borgia et son fils Hercule quand elle décorait la galerie Manfrin, représenter à Dresde la fée Logistille et Ruggerio ; nous allons donner la raison de celte anomalie.

Depuis bien des années déjà, la galerie de Dresde possédait la première toile déjà décrite [250 du catalogue) qui représentait, pour les âmes candides, Lucrèce Borgia, son fils et le duc Alphonse en adoration devant ta Vierge. Si on acceptait la légende du nouveau tableau Manlrin et Barker, il fallait renoncer à voir la duchesse de Ferrare dans la blonde figure vénitienne du n* 2tià, par la simple raison qu'il n'y avait guère moins de diiïèrence entre les deux, que celte du jour à la nuit; et l'honorable directeur d'alors, comprenant l'importance d'un tableau cité par un historien aussi autorisé que M. Armand Bascbet, discuté aussi par MM. Crowe et Cavalcaselle, interpréta la composition comme une représentation d'un passage de 1' u Orlando Furioso », sans penser que si la toile interprétait l'Arioste, le Giorgione ne pouvait plus l'avoir exécutée.

Toutes ces contradictions ne seraient point un obstacle, s'il y avait entre le profil de la femme qui tient l'enfant (toile 2iA) et celui des deux médailles le plus léger point de ressemblance; mais la forme du nei pointu, le style même dont le type est empreint, excluent toute assimilation possible.

Cette toile a beaucoup soulTert, ce n'est plus qu'une ombre, mais une ombre glorieuse, et nous y verrions volontiers, avec M. Morelli, la main du Giorgione ; MM. Crowe et Cavalcaselle parlent de Girolamo Penacchi (lâ97-15Û6); mais cet homme en armures, ces ruines, ce paysage, ce magicien bizarre, tout ce mystère enfin et ce charme dont la toile est empreinte, le monde singulier dans lequel tout cela se meut : c'est ie cachet même du Giorgione; à moins que le Cattena n'ait passé par là. Et cela pourrait encore être, à la rigueur, si on considère que, rarement, ce dernier a peint un sujet de fantaisie, sans semer çà et là des ruines antiques et des fragments de sculptures, et qu'il a souvent emprunté au Giorgione ses horizons, ses fabriques, son personnage en armures et sa mystérieuse poésie.

LES POBTBAITS GRAVES.

Nous avons examiné les peintures; citons les gravures qui portent le nom de Lucrèce en légende. La nomenclature des portrùts gravés

( Uutds de Dretde.)

(avant 1700 bien entendu] n'est pas longue ; ces documents sont à la portée de tout le monde, et pas un seul n'a été pris en considération. On' voit qu'on a toujours éprouvé le besoin d'écrire sous une image anonyme empreinte de quelque caractère, le nom de Lucrèce, et de résoudre ainsi une énigme irritante.

Sauf avis qui viendrait compléter t énumération, et que nous appelons, voici ce que donne l'enquête dans les divers cabinets d'estampes et collections privées de l'Europe. Je ne cite que les noms des graveurs, car on pourra recourir à leur œuvre. Il faudra s'efforcer, dans le travail

\t\. — r PBWODB. 39

définitif, de reproduire toutes ces images pour les comparer à la médaille; mais, en dehors du Palma, dont Vosterman a gravé le beau modèle habituel, aux cheveux blonds épars, en écrivant en légende le nom de Lucrèce, et en dehors des Titiens déji discutés ici, on verra que pa$ un des peintres n'est contemporain de Luo^ce. Au point de vue iconographiqae il n'y a donc là que des attributions de fantaisie.

BoiDio S«DLEK. La femme a» Page dn TiUen, d'après une toile qai existait è VenlM.

Gravée par Hatcanvre daos la « Galerie du Palais-Royal ■ aoua le

titre ■ CEtcUntme. ■ TAirBiLBN. iMcrice Borgia, d'après le Gnerchin f169(M6G6). Tableaa de la

galerie dn bonntnieetre Vao Bbeioat.

FiDAHzA. Raccollà di T«sl« (vol. 6, p. 3S, Tavola xn). La famosa Lucreiia

Borgia cbe flori in floma hI principio àiA xvi*a«colo, di ntano del

Tîziano. — In casa Pamphili-Doria.

L. YoSTEaiiAi*. Lncrazia Borgia, d'après an tableau de Palma Teeehio. FiLipPO KiUAN. D'après le Titteo, H* S50 da Musée de Dreade (CollexioDe di Stampe

Tratte dai Dipinti delta galleria). i" toIqdip, 60 pièces avec une

deachptioD de cbaqae tableau.

FraakT. Héme tableau flKO de Dresde) desBioë par Internari.

POKTRIIT D^CBIT ET DISPAHU.

MH. Growe et Cavalcaselle' ont signalé dans les termes suivants l'existence d'un portrait gravé d'après Dosso-Dossi dont on aurut perdu la trace.

« Hawi un ritratto inciso , corne appare da un monogramma che vi si trova da un originale del' Dosso, di oui non abbiamo pero veruna tracia. Essf) rappresenta una dama, dalla cintura pende un ventaglio a piume. Alla destra un Gupido di marmo, posato su un piedistallo , le offre un pomo ; ed essa stende a sua volta la destra, per cogliere da un cespugli6, che lo sla da sinistra, un limone. Sul piedistallo, ieggonsi gneste parole : lucbezia borgia xtatis sd£ xl a.cn ir mdxs. A! disopra des piedistallé trovase incisa una D e un osso incruciato, il monogramma del Dosso. »

£t les auteurs de « La Peinture dans le nord de l'Italie « ajoutent : a mais comme Lucrèce n'atteignit jamais l'Age de quarante ans, puisqu'elle mourut en 1&19, on doit conclure de là que ce portnùt n'est pas authentique ». lia conclusion est à la fois juste et sévère; cette erreur d'une

I. Crowe et Cavalcaselle, p. 16, 1" vol. ■ Tiziano. la sua vita, auoi tempi >. rirenie, 1877.

année dans U dato ne suflirait pas pour nous détourner de croire à l'authenticiié de l'atlribution, si nous pouvions comparer tes traits à ceux de la médaille; mais la gravure elle-même, signalée par les honorables écrivains, nous échappe encore : nous ne la trouvons dans aucune des collections de l'Europe ; et nous te regrettons d'autaut plus que, pour nous, Dosso-Dossi est celui qu'on peut regarder avec beaucoup de vrùsemblance, (beaucoup plus même que le Titien) — comme le portraitiste probable de Lucrèce.

Nous n'avons pas pris facilement notre parti de la perte de l'œuvre signalée par MM. Growe et Cavalcaselle. L'enquête que nous avons ouverte à ce sujet nous a amené à la découverte, non pas de la toile perdue, mais d'une piste qu'on pourrait suivre pour en constater l'existence.

Au dire de M. Robinson, dont on connaît toute la compétence, et de notre honorable ami M. Henry Wallis de Londres, il y avait il y a quelques années en Angleterre un < genuine portrait > de Lucrèce Borgia par Dosso-Dossi, qui répond à la description de UU. Growe si CaY^JiCaiSçj^ Ce tableau venait d'Italie ; un marchand connu, mort aujourd'hui, M. Pinti, l'avait acheté, et ce n'est qu'en 1830 que l'œuvre, apportée à Paris, a 4t,é vendue à un amateur dont M. Pinti n'a pqt consigné le nom sur ses tivr^.

Puisse la publicité de la Gazette noua révéler l'existence de la tojje vendue par Pinti et le nom de l'heureux lynateur qui la possède I

Après avoir discuté tous tes monuments connus, nous eiaminerpos celui que le hasard nous a fait rencontrer, et le lecteur, en face des documents déjà reproduits, pourra se rendre compte de la valeur qu'çn peut lui attribuer.

CHAKL£8 ÏBiaiTE.

[La tuitt prveAaluMwnJ.)

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