‹ Gazette des beaux-artsChapitre 68 sur 148 · SPIRE BLONDEL · texte numérisé non relu

SPIRE BLONDEL

CORRESPONBANCE D'ANGLETERRE

On a Tait récemmeot, dans rinsUllatioD du musée BritaDoique, dea cbangements importaots. Le déméDagemeDl des coIIeclioDS d'histoire naturelle, installées mainteDant dans un magnifique palais à Soulb-KensiaglAD, a mis ë la disposition des autres sections une série de salles dans l'éLage supérieur du musée, dont on a su tirer un excellent pirli. Dans uae de ces salles, on a installé une colleclioa du plus haut intérêt, qui peut sérieusement venir en aid« k la critique dans l'éclaircissement d'une des questions les plus difficiles qui l'aient occupée récemment. C'est une série 1res étendue d'excellentes photogravures d'après les dessins les plus importants de RaphaSl, contenus pour la plupart dans les collectiona d'Oilbrd, de Windsor, du Louvre, de l'Albertioe, des Offices et du musée Britannique même, à coté desquelles on a rangé des reproductions semblables des dessins, tant discutés dans ces dernières années, du célèbre Album de l'Académie de Venise, connu sous le nom de « Livre d'esquisses de Raphaël ».

Pour la première Fois, on a pu voir, commodément rangés sur les parois de la môme salle, les principaux dessins incontestés du grand maître, en une série commençant avec ceux de sa première jeunesse et se terminant avec les études pour la TVwu/ijrvration, à càté de ceux qui, depuis la publication du livre d'Ivan Lermolieff (G. Horetli), Die Werke IttUienûcher Meisler in dtn Galtrien von Mànchen, Drtidtn und Berlin, ont été la cause de tant d'assauls acbarnës, surtout entre les critiques allemands qui suivent encore Passavant, et ceux qui, comme Liltiow, Thausing, Wickhoff et autres, ont adopté les théories de Morelli. On sait que ce critique, remarquablement hardi et original, donne sans hésitation tous les dessins de l'Album au Pinturicchio, sauf deux feuillets qu'il laisse à Raphaël, et deux autres qu'il donne à Antonio Pollajuolo. Quelques-uns des partisans de H. Horelli ont brodé sur ce thème, en attribuant les dessins à d'autres peintres moins célèbres de l'école ombrienne, ou en essayant de démontrer qu'ils sont le produit de tout un atelier de

celte niâme école. D'autre part, MH. Crowe et Cavalcaselle, dans leur récent Tolume sur Raphaël, ont maintenu l'attributioa des dea^ios au grand peintre ', sans cependant daigner combattre les théories de H. Morelli, auxquelles, malgré leur retentissement, ils ne font pas la moindre allusion. Je n'ai pas la prétention de rouvrir encore une fois cette question si débattue : je voudrais seulement attirer l'attention des amateurs sur cette exposition, qui fournit des élëmeoU d'étude si complets et si sûrs. Je dois cependant convenir que cette confrontation des dessins reconnus authentiques de Raphaël avec ceux de l'Album a donné une secousse de plus à la position, déjà fort ébranlée, de ceux qui, malgré Morelli et ses partisans, mainiieonent encore l'attribulion à Raphaël. La comparaison s'établit naturellement entre les dessins de l'Album et les premiers en date que nous possédions de la main de Raphaël, comme, par exemple, les diverses études pour le Couronnement de la Vierge au Vatican, qui se trouvent au musée d'Oxford, ou les dessins analogues du musée de Lille. Ou ne peut e'empècber, il me semble, d'ëlre frappé de la différence trè^ marquée de sentiment, de manière et d'exécution qui existe entre eux ; car les Raphaël authentiques, même les plus primitif, ont une certaine souplesse et une vigueur de lignes, une recherche de la vérité dans l'étude du corps humain et une vivacité de facture que nous ne retrouvons pas dans les beaux et consciencieux dessins de l'Album.

Dans une salle voisine, on a réuni une collection un peu hétérogène de gravures de toute erpèce, d'après les œuvres principales de Raphaël. Dans d'autres salles sont rangées des reproductions d'après quelques-uns de^ plus beaux dessins de Léonard et de Michel-Ange : on y a réuni aussi quelques échantillons des grands malices du IV* et du commencement du ivi* »ècle, y compris une série très intéressante d'après Andréa Mantegna, pour laquelle on a puii^é principalement parmi les nombreux dessins d'une importance capitale que possède le musée Britannique même; et enfin plusieurs belles études de Filippino Uppi, du Pérugin, de Lorenzodi Credi, et surtout de Fra Bartolommeo. Cependant le xv* siècle eût pu élre bien plus largenwnt représenté. L'eepace ne manque pas, et il faut espérer qu'on élargira cette série d'une si haute importance pour l'étude.

Cette exposition ayant été très intelligemment faite au point de vue de la critiqne moderne, et en quelque sorte pour en contrôler les solutions, il convient de signaler quelques légères imperfections dans la description des dessins exposés. Le musée Britannique, sans être forcé de raeftre le sceau de son approbation à taules les théories nouvelles, doit cependant en suivre avec soin les développe ment j et donner des indications suffisantes pour tenir le public au courant. On comprendrait, i la rigueur, qu'un musée en possession d'œuvres originales hésitât avant de mettre en doute une attribution consacrée par le temps; mais dans une exposition de copies comme celle dont il s'agit, dont le but avoué est l'instruction du public, il est certainement regrettable de donner comme incontestées des attribuiiona désormais au moins douteuses. Ainsi l'étude de l'Académie de Venise pour Y Apollon et Marsyat du salon Carré, paraît avec la simple inscription < Raphaël — vers 1507 ■, sans le moindre point d'in* terrogatioD, quoique le dessin et le tableau aient été au moins aussi discutés que l'Album de Venise. De même, le célèbre dessin en sanguine des A'oces iAlexandrt

it itUtbuAi i RiphiSl. (N. D, L. R.1

acte Rtmme, qui compte parmi les trôsors de l'Albertine, parall sons le nom de Bipbaël, qu'il a sans doute porté longtemps avec la pleine approbation de Passavant, mais que des critiques, tels que HH. Horelli (Die werke luUienUcher Meùter..., p. 471) et Tbqusing [Wiener Kuiulbriefe, p. 361-S63) donnent maintenant sans hésiter à Antonio Bozzi, dit le Sodoma. A l'Alberline même il est maintenant exposé BOUS le nom de ce dernier maître. Ceat, selon ces écrivains, une étude pour sa bmeuae fresque de la Farnésiue, laquelle étude aurait été plue lard copiée par le peintre de b frasque représentant le même sujet, qui provient de l'ancienne villa

BatTaello, et se trouve actuelleroent dans la demiàre salle de la galerie Sorgbàae : on sait que cette freeqae y est encore attribuée ï Rapbaël, quoique l'exécution inrérieura en soit tout à fait indigne de lui. L'hypothèse que celte fresque est «ne adaptation du dessin en question est, en quelque sorte, confirmée par le hit qu'one autre fresque qui lui servait de pendant ï cette même villa, et qui se trouve également à la galerie Borghèse, n'est autre chose qu'une adaptation d'un célèbre dessin de Michel-Ange à Windsor. Entre les dessins donnés à Baphaël se trouve aussi celui du Louvre, raprésenlaot ce même sujet des Noces tTAlexanàre, avec cette différence que les personnages, au lieu d'être complètement nus, sont à moitié drapés. Il y aurait peut-être, pour ce dessin aussi, la même rectificiition i faire.

Parmi les gravures d'après RaphaSI, il s'en trouve une qui reproduit le célèbre portnlt de la collection Czarloryslu, porUnt la souscripUon : • Portrait de BaphaSl XXX, — I* PBUoui. 36

par luI-mSme ». Or il est de noloriétë que bien des critiques compéteoU attribuent ce beau portrait h Palma Teccbio, dont, selon eux, ce serait le portrait peint par lui-même, et que ceux mêmes qui tiennent encore pour l'attribution à Raphaël pr^ tendent y reconnaître, non un portrait du peintre par lui-même, maia celai de FraiH çoia délia Rovere {Voir la Gazelle des Beaux-Art» du t" février (883).

Je ne doute pas que le nouveau conservvleur, H. Sidney Coliin, qui a é<é nommé quand Ions ces arrangements étaient dé.à terminés, ne fasse bientôt disparaître ces légères imperfections qui déparent un ensemble si intéressant.

H. Colvin vient de signaler sa prise de possession du poste de conservateur par une découverte très intéressante, dont il a fait part au Journal VAcadems, dans une lettre intitulée : ■ Dessins inédits par Vittore Pisano i. Il s'agit de deux deesios de ce maître, dorénavant redevenu célèbre, que H. Colvin a retrouvés au musée Britannique en feuilletant, avec H. le docteur Lippmann, l'un des conservateurs du musée de Berlin, un carton rempli de dessins des écoles allemandes. Ce dernier attira l'alteation de H. Colvin sur le caractère fortement italien de« dessina en question, et loi, croyant y reconnaître la main de Pisano, fit des recherches dont le résultat fut d'établir ayec certitude cette aitribution.Ces deux dessins ainsi retrouvés ont une sériease importance et ajouteront quelque chose à ce que nous savons déjà de ce grand mattre. Les deux dessins se trouvent au recto et au verso d'une même feuille de papier haute de 0", 87 et large de O^.IS; ils sont exécutés Ji la plume en bistre sur un papier préparé d'une couleur rose Jauoitre. D'un celé est représentée une grande salle à colonnes, dont le dossia architectural est inspiré par le palais des Doges à Venise : sons un écnsson portant en blason l'aigle impériale et suspendu k l'ogive centrale, on voit sur un trdne un personnage couronné et vêtu du manteau royal; celui-ci tend la main droite k un jeune homme agenouillé tout près de lui, tandis qu'un autre personnage, agenouillé plus loin sur les marches du trône, semble lui rendre hommage. Plus loin encore on voit un prêtre, et d»s deux côtés de la salle, éparse sous les colonnades, une foule nombreuse contemple le spectacle. H. Colvin reconnaît dans ce dessin une étude pour la fameuse fresque peinte par Pisano, vers l'an lUS, dans la grande salle du conseil du palais Ducal, représentant l'arrivée d'Othon devant son père, l'empereur Frédéric Barherousse, aprèi sa libération sur parole par la République vénitienne. On se souviendra que cette fresque, ainsi que les autres décoralions de cette salle, ayant été, cinquante ans après son exécution, fortement eodomm»gée, fut remplacée par des peintures à l'huile dues au pinceau de Luigi Vivarini en cullaboraiion avec les Bellioi. M. Wîckhoff avait déjà signalé, dans le recueil Vallardi au Louvre, un autre dessin du même maître beaucoup plus petit et moins détaillé dans lequel était esquissé le même sujet.

De l'autre côté de la feuille est un dessin du maître, mieux conservé et plus remarquable, quoique d'une moindre importance historique; c'est une série de petites éludes très achevées pour une scène de bataille. Les guerriers combattent pour la plupart montés sur des chevaux du même type lourd et puissant qu'on retrouve dans les médailles de Pisano ; les armures, les selles et les attitudes raides et un peu embarraf>sées rappellent, selon M. Colvin, les médailles du maître, et présentent une grande analogie avec les batailles de son contemporain Paolo Uccelb. Ce dessin offre une certaine ressemblance avec les éludes de chevaux, vus de dos et en raccourci, du recueil de Vallard), signalées par H. Charles Ëphrussi dans son travail sur le « Pisano > de M. Aloiss Uess. (Voir la Gazelle du **• août 1881.)

Dans nne autre aille contiguë k celles qal coDlieDoent les deHsIns est inatallée une collection très iotéressaDte de reproductions d'après les graveurs allemands précurseurs d'Albert Dilrer, les épreuves reproduites sont de première qualité et choisies parmi celles que possède le musée. On est à même de comparer les œuvres les plus earocléristiques du maître E. S., du maître R.' H., de Martin Schon^aner, d'Israël van Meclteuen, du Vénitien converti au style du nord, Jacopo de' Barbari, et de bien des anonymes célèbres. A cété est rangé un choix de reproductions d'après les cuivres des meilleurs maîtres italiens du xv* et du xvi* siècle.

Cette série intéressanie est complétée, ou pour mieux dire commencée par une collection exquise, montrée pour la première Tois au public, de nielles et d'impressions de nielles i^ur papier et sur sourie. De Haso Finiguerra lui-même il y a une charmante paix niellée sur argent et encadrée d'une très belle monture émaillée, et plusieurs impressions sur soufre de ses pièces les plus célèbres, qui nous montrent ainsi l'œuvre du maître dans sa première fraîcheur. Parmi les autres trésora ainsi révélés, il y a une merveilleuse coupe, d'un travail apparemment flamand, toute niellée de curieux sujets représentant des Amours se livrant aux occupations les plus diverses, et revêtue d'une Gne et élégante monture en argent doré du style gothique de la fin du XV* siècle.

Dans les mêmes vitrines, à côté de plusiours des bois origioanx de la € Petite Passion ■ d'Albert DUrer et de quelques cuivres renommés, se trouve le célèbre haulrelief en pierre de Kelheim représentant la f/aisiance d« saint Jean, attribué i Albert Durer el portant le monogramme du maître. Cependant H. Horitz Tbausing, dans sa biographie de Durer, repousse énergiquement cette attribution et donne ce relief, ainsi que les deux autres de la même série qui se trouvent au sé.minaire de Bruges et au musée de Brunswick, â un très habile faussaire de Nuremberg, Georges Schweizdr, qui travaillait vers le milieu du xvii* siècle, et dont,on trouve des œuvres originales d'un caractère analogue dans la collection Ambras de Vienne.

On peut voir en ce moment au musée de South-Keosinglon une partie de la célèbre collection de H. Drury-Portoum, composée principalement d'œuvres plastiques et d'objets d'art industriul des écoles italiennes du xv*, du svi* et du svii* siècle, avec quelques faïences et porcelaines rares. La collection de petits bronzes est du plus haut intérêt et fait preuve d'un goût exquiH. Hais, en ce qui concerne les relieb sculptéf, les bustes et les grandes plaques eu bronze, la collection n'est pas touti fait è la hauteur de son renom : il y a sans doute des morceaux intéressants, maïs, malgré les grands noms qui y sont prodigués, il y a peu de chose qui soit absolument de premier ordre.

Parmi les objets de la première catégorie, il faut signaler surtout un très bel encrier en bronze, dont le pied ebt orné de trois sphinx à griffes de lion et le haut soutient un ravissant groupe qui représente le dieu Fan assis et lié, auquel Vénus donne à boire : ce bronze est attribué avec vraisemblance i Riccio de Padoue. Signalons ensuite les deux célèbres encriers par Peter Viscber, qui représentent chacun d'une manière entièrement différente une femme nue qui se tient debout, la main appuyée sur un vaae : ils brillent plutôt par la ravissante naïveté et le charme que par le Gni on la correction du modelé. Un Sainl Jean attribué ï Donatello ne montre ni le sentiment ni ta puissance qui distinguent le grand Florentin. Cne statuette fort curieuse est une Vénus moitié drapée, dont la pose rappelle quelque peu celle de l'Aphrodite de Praii-

28(i GAZ-TTE DES BEAUX-ARTS.

(èle, dile de Cnide; od l'aUribne i Giacomo Francis. Dn pe^t aatjn bsbU rappelle fortement le style de Hanlegna. Deux tonles peLilcs statuettes exquises, la Vierge et Sami Jean en prière, sont attribuées h Lorenio Ghiberti i ta Vierge surtout, enveloppée de draperie de la tête aux pieds, est d'un travail merveilleni. Ceppndant, le sentiment qui a inspiré ces beaux morceaux parait trop passionné pour qu'on puisse les donner i ce maître.

Un relier en bronze représentant Ariane snr un char attelé de panthères et accompagné de satyres est une réplique d'un relief au Bargello de Florence. Ce morcean, d'un beau caractère mais d'une eiécuiion un peu molle et indécis, est attribué arec peu de vraisemblance à Desiderio da Settignano ou i Vittorio Ghiberti : il paraît certain qu'il est d'une époque plus avancée. Dno plaque représentant la Miae an tombeBo,

attribuée à l'école de Padoue sous l'iaQuence de Donalello, parait être une copie réduite on une adaptation du fameux relief en stuc de Donatello, qui orne le dessus d'une perle au Saoto de Padoue : elle est d'un beau travail et d'une expression puissante et pathétique. On autre relier en bronze qui représente Élie monlanl au citl sur no dtar entouré de Qammes est attribué au médailleur Sperandîo. Un buste fort intéressant est celui de Laurent le HagniSque, dont les traits paraissent avoir été copiés d'après un moulage fait après sa mort ; cette terre cuite, d'un travail un peu rude, m^is plein d'énergie, est attribuée à Antonio Pollajuoio et pourrait être la maquette du grand buste que possède lord Taunton.

Parmi les faïences, on distingue trois échantillons de cette très rare porcelaîae de< Hélicis dont l'histoire a été restituée par le baron Davillier, parmi lesquels une petite aiguière surtout est digne do remarque. Bile est décorée d'arabesques bleues aur un fond blanc, et l'anse surtout en est d'une forme charmante. Il faut signaler aussi une belle lampe de mosquée en bîence de Damas, portant une décoration bleue entremêlée de vert, fabriquée, selon l'ioscriptioa, an 1649; et deux grands pots de pharmacie d'un bleu loncé, ornés de spirales et d'oraernents ii reûets lustrée, qu'on attribue

à ane Tabrique sïcalo-srabe du xiv* siècle (T). Dans la môme salle sa trouve ansn une magnifique collectioD de faïences pereaneB, hispano-roauresques, rliodiennes, et surtout de superbes plats de Damas du plus éclataal coloris et du plus noble dessin, apparteluntà H. Goolman.

Dans les saloos du Burlingtoo Fine Arts Club on a réuni cet été une collection de dessins et aqoaralles ayant trait h l'arcbileciure, comprenant non seulement les Œuvres des archilectes de profession, mais celles des peintres anglais renammés qui

ont fait de l'arclûtecture une élude spéciale. Il &nt remarquer surtout deux grands dessina de la main du c^lâbre atchilecte Inigo Jones pour le palais de Wbiteball, dont il fit le projet pour Jacquee I". On sait qu'il ne put en eiéculer que la grande salle du banquet, dont le plafood fut décoré par Rnben«. On y voyait aussi un merveilleux dossia de la première période de Turner, Ely Calhtdral, merveilleux intérieur d'église dans lequel il rivalise de précision avec les architectes les plus habiles. Cne série d'excellents dfssins d'après les templps de la Grèce, de la Sicile, et de l'Asie Hineure, et une autre d'après les temples égyptiens de Karnac et de Louqsor sont d'uD haut iniérét au point de vue de l'architecture et de l'archéologie.

La galerie renommée de Leigh Court, appartenante Sir Philip Uiles, vient d'être dispersée. Elle comptait, parmi une quantité de tableaux fort médiocres, pliuieurs œuvres d'un grand intérêt et quelques-unes de premier ordre. Dn des joyaux de la collection était un petit panneau, VAdaralion det Maget, attribué otScieUement

286 aAZËTTE DES BEAUX-ARTS.

à Giovanoi Bellioi, mais que les coaoaiBseura les plus compéienta, et entre eux HH. Crowe et Cavalcaselle (Painters of Northern Italy, 4371), donneot avec toute vraisemblance au Giorgione, en le classant entre les œuvres de jeunesse de ce maître : c'est une des rares peintures que la critique moderoe lui a laissées. Les type^, le coloris, l'arrangemenl, tout montre encore l'influence de G. Bellini, mais les contçun sont déjb moins précis, et la couleur est fias éclatante et plus proronde, surtout dans la gamme merveilleuse des bleus de toutes nu&nces que le Titien lui-même n'a jamais, surpassée. L'ensemble cependant n'atteint pas encore à une harmonie aussi complète que celle qu'on rencontre dansles œuvres de la maturilédesBellins. C'est surtout le sentiment de douce mélancolie dont ce tableau est empreint qui révèle le jeune maître fondateur de l'école vénitienne du xvi* siècle. La naïveté du style et une certaine hésitation qu'on y découvre alBrroent encore l'attribution du panneau k l'époque de la jeunesse de Giorgione et empêchent de penser h ses nombreux imitateurs. Un page, velu à 1b mode vénitienne, vu deboot et appuyé au flanc d'un cheval, rappelle le type du saiDt Libéral du grand tableau d'autel de Giorgione conservé h Castelfranco. La National Gallery, qui possédait déjà on Giorgione authentique, — la belle étude pour ce même saint Libéral, — a ausdi acquis ca panneau intéressant. Lermolieff qui s'est occupé spécialement de refaire è sa guise le catalogue complet des véritables Giorgione qui existent encore, ne tait aucune allusion ni au tableau en question ai aux trois ou quatre autres qu'on attribue avec vraisemblance 1 ce roaitre dans les collections anglaises.

On voyait encore dans cette collection La Proceâtion <iu Calvaire, panneau central de la prédella du grand tableau d'autel peint par Raphaël en 1505 pour les nonnes du couvent de saint Aolotue de Padoue à Pérouse : on sait que ce tableau appartenait au duc de Ripalda, et qu'il a été vu successivemeni au Louvre et ï la National Gallery. Le panneaa en question, ainsi que les quatre autres faisant partie de cette même prédella, proviennent de la célèbre coUection du duc d'Orléans : les autres panneaux sont tou3encDreenAngleterre,dansdi*er8es collections publiques et privées. Un des derniers biographes allemands de Raphaël, H. A. Springer, ne paraît pas l'avoir vu ni être bien sûr de son existence; H. Eug. Mtintz le signale, sans cependant le décrire. C'est, en tout cas, nn original indubitable et assez marquant pour l'époqne où Raphaël commeuçait à prendre son essor et à secouer un peu le joug de l'école ombrienne. Le faire en est en cerlaines parties un peu vide et sommaire, ce qu'on remarque aussi dans la prédella du Courormement de la Sainle Vierge ï la Pinacothèque du Vatican, mais le coloris est d'une Bnesse et d'une recherche qu'on ne retrouve pas toujours dans les œuvres plus avancées du maître. Le groupe de la Siinte Vierge évanouie, soutenue par les Maries, est une adaptation en petit d'un groupe analogue dans la Déponlion du Pérugin k l'Académie des Beaux-Arts de Florence. Le même motif servit encore pour inspirer au maître l'esquisse primitive d'une partie de sa grande Déposition de la galerie Borghèse. La Procestion ou CaJvaire a passé roaiuteaaot dans la collection de lord Windsor. Il faut signaler ensuite trois loilesde Rubens dont deux des plus remarquables. La Converxion de Saâl, tableau de très grandes dimensioos, est une des compositions les plus étonnantes du maître, pour la fougue extraordinaire avec laquelle il a représenté celle scène déjà choisie avant lui par RaphaSI,- et que lui-même peignit, ou fit peindre une seconde fois avec variantes. Jamais peutêtre on ne réalisa aussi complètement la puissance irrésistible qui terrassa et métamorphosa Seul : UD même souffle semble passer sur tous ces personnages foudroyés

et anéantis par la terreur. Cependant il ne Taut pas e'allendre è recoQDaltre partout dans celte œuvre grandiose la main du mettre Iji même, car l'exécution en a. été sans doute confiée en partie aux élèves.

Vtte Sainte Famille ivec sainte Elisabeth et saint François d'Assise, du m6rae, est superbe de couleur et révèle partout la main du mattre; la tfte du saint François surtout est un morceau superbe. Cependant c'est pblôt un tableau de décoration qu'autre chose, et le peintre n'y a mis ni toute son âme ni toute la vigueur de son exécution. Le tableau de la Femme adultère, qu'on prétend avoir été fait par Rubens pour la fainille Knuyl d'Anvers, est une œuvre médiocre et très déplaisante d'aspect, dont on ne peut tout au plus qu'attribuer l'ébaucbe à Rubens. Venaient ensuite les deux

superbes paysages de Claude Lorrain, qui ont toujours fait la gloire ae cette galerie. Le célèbre Temple d'Apollon, peint ï Rome en 1668 et provenant du palais AlSeri, est digne d'être mis sur le même rang avec les Claude du palais Doria ou ceux de la Bridgewaler-Gallery ; il a souffert surtout de vernissages indiscrets qui l'ont quelque peu terni, mais il ne parait pas avoir été retouché. Le Débarquement d'Énée, provenant delà même galerie romaine et peint daus l' extrême vieillesse du maître, en 4675, est aussi une œuvre considérable et d'une rare beauté, qui a cependant souffert davantage des nettoyages, et que déparent de nombreux et ridicules personnages & taille de girafe.

On admirait encore dans cette collection une toile très intéressante et bien conservée de Nicolas Poussin, la Peste à Athènes, provenant en dernier lieu de la f^lerie de H. Henry Hope. On sait que ce maître a très souvent traité des sujets analogues, mais ce tableau se distingue cependant des autres par l'effort visible du peintre pour atteindre à un réalisme tragique, et aussi pour vaincre les difficultés du clairobscur, qu'il a abordées cette fois avec une singulière audace, mait>, il faut le dire, sans grand succès. La National Gallery a choisi encore dans celte collection deux Hogarth remarquables : le portrait d'une actrice célèbre de son temps, miss Fentou, dans son rôle favori de Poll^ Peacbem du « Reggar's opéra > ; et une esquisse à

l'hDlto d'une paissaDU renurquabla, la Vendeuse de creoettet. Cesl une élude merveilleuse de vérité et de charme, que biea des modernes pourraieet envier au inallr» anglais, et dont le faire large et éDergiqne révèle des qualilée de peintre quelquefois absentes dans ses œuvres acbevées. La lisle des acquisitions nationales comprend encore un petit tableau célèbre, et charmant malgré d' io nom b râbles défauU, la Proeeuion des pèlerin* de Canlorbéry d'après Cbaocer, par le peintre anglais Stothard.

CLABUI PHILLIPS.

La Kédacwur en chaf , génut i LOUIS OONSB.

~ Imp. 1. QoMiUa, 7, m aitnt-SMUlt. — 13532]

leurs de la fête, visant à la qualité plus qu'an nombre^ ont surtout recherché les pièces typiques, celles que le musée ne possède pas et qu'il accepterait gaiement si elles lui étaient oflertes. A ces faïences normandes on a ajouté des céramiques d'autres provenances et on a tonslilué ainsi un ensemble des plus ÎDStructifs.

L'œil du coloriste passionné se portera d'abord sur une vitrine que M. Spitzer a meublée de carreaux persans. On demande quelquefois où est le beau décor, celui qui, employé au revêtement des surfaces, rendra vraiment les murailles joyeuses : il est là avec la fantaisie de la ligne, avec ces écritures en relief qui sont des arabesques, avec l'éclatante beauté des Ions que l'Orient excelle à faire jouer sur des fonds légèrement teintés. L'eflet opiique est vif et presque sonore. Ces carreaux et ces plaques sont des modèles qu'il faudrait placer dans les écoles pour égayer les yeux des enfants et leur apprendre dès le début de la vie que la polychromie n'est pas un cas pendable.

La même vitrine contient un fragment de faïence de la famille verte où se groupent dans un puissant relief des personnages peu idéalisés. C'est une épave échappée au naufrage d'un de ces poêles allemands qui prenaient, dans le palais ou dans la maison, des proportions monumentales, et dont on voit encore un si bel exemplaire au Batlutus d'Augsbourg. L'orthodoxie du goût désavouerait sans doute cet art où le caprice s'alourdit souvent, où le germanisme apparaît un peu chargé ; mais c'est un art robuste, cossu et bien portant. N'y a-t-il pas, d'ailleurs, dans le beau fragment exposé par M. Spitzer, le spectacle consolant d'une coloration intense et d'une note verte à ravir la pensée?

Pour la poterie d'origine française, nous avons à Rouen des œuvres plus anciennes. L'exposition doit à M. G. Le Breton une petite aiguière qui, par la fabrication et la couleur, se classe parmi les terres cuites de Savigoies, près de Beauvais, dont l'étude, encore incomplète, intéresse l'histoire de la céramique au xvi* siècle. Albert Jacquemart et M. Edouard Gamier — on voit que je pioche mes classiques — en ont ciu*ieusement parlé et ils ont rappelé que les gens de la région, justement fiers de leur industrie, encore qu'elle fût un peu rude, ne manquaient pas, toutes les fois que François l'' passait à Beauvais, de luiolMr quelques pièces de poterie de Savigoies ou des fours voisins. On;&tlacbait. du prix à ces terres, qui ont de l'alliu^ et de la force sous le vert rompu dont elles s'habillent. Le petit vase de M. Le Breton est orné d'une ancienne monture en argent. On le verra dans notre image ; on le verra beaucoup mieux aux Champs-Elysées; car l'aiguière de M. Le Breton appartient à la catégorie des bibelots voyageurs. Elle était à Rouen le mois dernier;

elle est aujourd'hui i l'exposition de l'Union centrale et, quoiqu'elle soit d'apparence modeste sous sa glaçure verte, elle y fait très bonne figure.

M. Dutuit et H. de Gianville ont envoyé chacun un de ces épis de faïence dont nos aïeus décoraient leur toiture. Il est admis que ces épis venaient pour la plupart de Manerbe (Calvados). Ils se composent de diverses pièces, volontiers de forme ovoïde, percées au centre et enfilées comme d'énormes perles autour d'un axe qui est une tige de fer. Ces épis de faîtage ont naturellement intéressé les céramographes ; oserai-je

(Collcclion de U. OiitOD L« Bicton.)

dire qu'ils sont d'ordinaire d'un style un peu lourdaud et que, malgré la richesse de l'émail qui les décore, ces kyrielles d'œufs enguirlandés ou de vases revêtus de draperies tombâmes sentent furieusement la décadence? 11 faudrait savoir comment cet art a commencé. On doit supposer que ces épis avaient, à l'origine, une silhouette plus élégante et plus chimérique.

La faïence de Rouen, dont l'histoire est aujourd'hui connue, — sauf l'étrange lacune qu'elle présente pour la fin du svi" siècle et le règne de Louis XIII ' — intéresse les spécialistes depuis ses premiers essais jusqu'à sa chute. Mais, pour les artistes, cette noble industrie n'a eu que deux

I. Dans l'état acluel de la science, celte lacune est eiaclement de quatre-vingts ans. Elle s'élend de 1564 â 16i4. Les archives onl-elles été mélhodiquemeot interrogées? On est tenté de croire à une recherche insuffisante.

beaux moments. Elle est robuste et sage aux dernières années de François 1", lorsque Masseot Abaquesne fait, en 15A2, pour le ch&teau d'Ëcouen, ces carrelages émaillés dont les musées se disputent les débris; elle entre, sous Qiarles IX, dans une sorte de sommeil qu'on ne s'explique pas ; elle se réveille sous Louis XIV, et alors elle s'exalte au point de séduire la cour et le beau monde et prolonge son succès jusque vers 1735. Une décadence rapide suivit malheureusement cette période triomphante.

Tous ces points sont marqués dans des livres spéciaux que le lecteur a sous la main ; ils sont de nouveau mis en lumière au palais des Consuls. Nous ne pouvons entrer dans le détail et étudier l'une après l'autre les pièces de cette vaisselle amusante et vraiment décorative. Pour la plupart, ces pièces prouvent que Golbert avait raison. Dans un mémoire rédigé en 1663 et qui est comme un résumé des choses qu'il voudrait continuer ou entreprendre, l'intelligent ministre écrit ces deux lignes : « Protéger les faïenciers de Rouen... Leur donner des dessins et les faire travailler pour le Roy. » 11 ne se trompait pas. Donner des dessins à ces braves ouvriers de l'argile, c'était le point capital. Us paraissaient fort troublés pour le choix du décor. Nevers les préoccupa et aussi le goût hollandais-chinois qui venait de Delft. La perplexité de leur idéal se précise par un monument bien signiUcatif. II existe au Musée céramique de Rouen un saladier célèbre qui porte le nom de Brument et la date 1690. Rien de plus hybride. Les bords montrent le décor polychrome à arrangement symétrique, comme ces incrustations de métal dont Charles-André Boulle enrichissait ses meubles ; mais au milieu de ce sahulier hésitant apparaît une Chinoise absurde tenant un parasol et entourée de végétations chimériques. Ce défaut de concordance fait bien voir quelle était l'inquiétude du décorateur. Et cependant l'influence de Bérain avait déjà commencé à se faire sentir, et l'heure brillante était arrivée. On vit alors, sur les plats, les assiettes, les sucrières, les fontaines, fleurir le décor k lambrequins, les culs-de-lampe typographiques, la dentelle et surtout le style rayonnant qui, ainsi qu'on l'a bien dit, semble un lointain ressoavenir des roses des anciennes cathédrales et qui caractérise la faïence rouennaise à son apogée.

Parmi les belles pièces qui rappellent ce moment glorieux, on remarque au palais des Consuls une assiette décorée en bleu d'omemenls équilibrés selon les règles d'une savante symétrie. Nous reproduisons cette assiette magistrale, qui appartient à M. Albert de Bellegarde. Le grand amateur qui possède des richesses dans tous les genres, H. Dutuit, expose un plat admirable et fameux où l'on reconnaît, avec la belle dis-

position d'un décor polychrome, les armoiries de Saint-Simon. Enfin on voit briller dans une vitrine spéciale qu'il emplit de sa majesté le grand plat de H. Maillet du Boullay, pièce exceptionnelle où triomphe le décor jaune joiùmt sur les profondeurs d'un fond violet bleu. Il a figuré au Trocadéro en 1878 et la Gazette l'a déjà décrit et gravé*.

On estime très haut dans la curiosité ces faTences rouennoises, qui sont d'ailleurs assez rares et dont la coloration combine le jaune d'ocre avec les bleus violacés. L'effet décoratif en est, en réalité, très riche et très harmonieui. Delacroix aurait approuvé la juxtaposition de ces complémeutaires, et lui-même il l'a victorieusement pratiquée lorsqu'il a lait vibrer en plein azur la note orangée des drapeaux frémissants. Plusieurs

Page 1