Mémoire de Benoist
S. Voy. le dessin fait d'après oalure, eo ISil, par F. -A. Pernot, au Cabinet des Estarapes; Topographie de Joinville.
3. Revue de Champagne et Brie, notice déjà citée, signée H. G.
l.E MAUSOLÉE DE CLAUDE DE LORRAINE. 327
fragments cruellement endommagés. Le second, qui se présentait de face en entrant dans le mausolée, & beaucoup moins souffert; un des angles n'existe plus, plusieurs figures, notamment celle du personnage principal, sont mutilées ; mais ce qui reste sufiit pour attester la virtuosité du maître. Assis sur un char antique, Claude, vêtu à la romaine, est traîné par des chevaux fougueux, la taille petite et ramassée, l'encolure frémissante; une Victoire ailée le couronne de lauriers. Au premier plan, une femme gracieusement étendue rappelle, par la pose de la tète et du bras, la Piuit de Michel-Ange; plus loin, un soldat, replié sur lui-même, est foulé aux pieds par les chevaux. £n avant marchent les captifs, un enfant se serrant contre sa mère, des femmes en pleurs, la tête basse, les cheveux épars. Derrière le char, un personnage à cheval porte un ècusson aux armes des Guises; au fond, le cortège des cavaliers. La composition est supérieurement menée, le dessin distingué, les téies petites, les attaches fines, les draperies légères et discrètes, le ciseau souple, délicat, contenu. On sent d'un bout à l'autre je ne sais quelle élégance sans emphase et sans tapage, l'allure aisée d'un maiire de la grande école, en pleine possession de sa maturité. C'est un art mixte, italien d'origine et naturalisé français, très voisin de Jeun Goujon et de Germain Pilon, sans être du premier, qui est plus grand et plus français, ni du second, trop jeune alors pour une œuvre de cette envergure.
Quel élait donc, en 1550, dans la région champenoise, l'artiste capable d'exécuter de cette façon un pareil morceau? A vrai dire, on t'avait oublié; l'auteur du mausolée de Joinville était inconnu. Les uns prononçaient le nom commode de Michel-Ange, père banat et traditionnel de tous les chefs-d'œuvre sans état civil. D'autres attribuaient le monument à Domenico Ghirlandajo', bien qu'il fût mort un demi-siècle auparavant. On avait même imaginé — le peintre Benoist l'assurait tout à l'heure — un certain Girardot, personnage inconnu, dont le nom pourrait bien être la variante francisée de Ghirlandajo. Pour les uns, le mausolée avait été fait à Florence*, pour les autres, à Joinville.
M. Feriel, historien précis et consciencieux, voulut voir les choses de plus près; en 1842, il écrivait' : u Ce fut à Joinville qu'on exécuta ce monument. Trois sculpteurs y furent employés : Dominique Florentin, Jean Picurd, dit le Roux, et Kichîel. Le premier, connu sous le nom de
i . Lettre de Gnuley il Pierre, cit^ plus loin.
î. Hsa. de Feriel, Bibl. Baratte, a" 739 du catalogue. — Voj'. aussi le mémoire de Benoist.
3. Mémoire tu à la Société des Beaux-Arls, séance du 49 avril 184S, et Mémoires de ta Société archéologique de Langret, I, 1S.
Dominique del Barbiere, vint s'établir à Troyes ; sa manière rappelait celle de Jean Goujon. Richiel habitait Pont-à-Mousson, Des mémoires et des comptes assurent que les dépenses montèrent à sept mille livres, somme considérable pour cette époque. Les cariatides, suivant une note dont nous ignorons l'auteur, seraient dues principalement au ciseau de Rîcbîel (ou Richier). Dominique, appelé dans la note Domenico Fiorentino, aurait eu la direction des travaux avec Jean Picard de Fontainebleau, et ces deux artistes auraient sculpté les efDgies du duc et de la duchesse. »
Celle opinion a été suivie par tous les historiens depuis Feriel, et nous la trouvons formulée d'une façon bi2arre dans un livre fort bien fait d'ailleurs : » Les bas-reliefs furent exécutés par des artisles italiens, Jean Picard, Dominique de Florence et Richiel. » Prendre Jean Picard et Ligier Richier pour des Italiens serait une révélation assez imprévue, si nous ne connaissions de longue date l'ignorance naïve de nos historiens k l'égard des artistes nationaux, et leur parti pris d'alti'ibuer à priori aus Italiens toutes les productions les plus françaises de la Renaissance.
Il faut bien le dire, malgré l'autorité de Feriel qui, d'ailleurs, ne cite ni le texte ni l'origine de ces « mémoires et comptes, » l'interveu* lion de trois artistes de talent pour un seul monument ne laissait pas que d'inspirer une certaine défiance. L'opinion populaire n'aime pas à prendre de la peine ; quand elle a oublié l'auteur légitime d'une œuvre cùlébre, elle lui donne volontiers plusieurs pères parmi les plus illustres, pour être sûre de ne pas se tromper et s'épargner l'embarras du choix. Comment jusUfier la collaboration de Richier au mausolée de Joinvilte? Passe encore, si on lui avait attribué les corps gisants de Claude et d'Antoinette ; Richier excelle dans ces représentations funèbres, comme la figure de la Mort à Saint-Pierre de Bar-!e-Duc, et l'efligie couchée de Philippe de Gueldres, aux Cordeliers de Nancy *. Mais la note citée par Feriel veut qu'il soit l'auteur des cariatides; or deux de ces cariatides existent, nous les connaissons; et certes, le rude Lorrain n'a rien à voir dans cette facture délicate, ralTmée, semi-italienne. Richier est un de ces vieux maîtres provinciaux dont J'ai parlé jadis', élevés dans l'esprit des anciennes corporations et refusant de se laisser griser par les Italiens, comme leurs confrères de Fontainebleau. Ennemi juré des formules à la mode, il conserve fièrement et sans alliage sa personnalité, son indépendance, la saveur propre de son terroir. C'est un gallican qui n'admet pas de compromis avec les ultramontains.
4. Vay. la noie en lèie de ceUe notice. 3. Gazelle des Beaux-Arts, mai 1875.
Un document nouveau, qui avait échappé jusqu'à ce jour à tous les bisloriens ', va nous édifier d'une façon complète et dâGnitive sur le véritable auteur du mausolée. Le Journal encyclopédique du 15 octobre 1777 contient une Lettre de Grosley à M. Pierre, premier peintre du Roi et de M"' le duc d'Orléans; dans cette lettre, Grosley rend compte d'une visite qu'il a faite au tombeau du chef de la mùson des Guises; it décrit le mausolée et continue ainsi:
« Sur ma demande, M. de Belisle donna ses ordres aux agents de U^' le duc d'OrlëanSj dans la principauté de Joinville, pour l'examen des anciens comptes, s'il en existait dans les archifes, de 1550 à 15Ô0. Cet examen procura enfin les lumières que j'avais pressenties. Par les comptes de 1550 à 15&5, on apprit que Dominique Florentin et Jean Picard, dit le Boux, son associé, avoient entrepris et exécuté ce monument ; que Dominique, qui avoit son domicile à Troyes, en avoit suivi l'exécution pendant deux années; que Jean Picard, son associé, vésidoit tantôt à Fontainebleau, tantôt à Meudon, où il travaîlloit pour le cardinal de Lorraine; que le marbre, l'albâtre et les pierres de couleur furent amenés à grands frais d'Italie à Joinville ; enfin que, d'après un relevé des sommes portées en dépense pour cet objet, il avoit coûté 8,000 livres, somme alors très considérable et digue de la magnificence d'une maison qui voyoit tout en grand. H. de Besmond, chaîné de cette recherche, joignit à sa réponse du 1" décembre 1769 la copie de deux quittances que je joindrai à la présente. Il
Suit le texte de ces quittances :
(( En présence de nous, notaires au tabellionnage de Joinville, souscrits, maîtres Dominique Florentin et Jehan le Roux, ymaigiers, demeurons à Troyes et Fontainebleau, ont cognus et confessez avoir eu et receu de Denis liochereau, escuyer, thrésorier de haulte et puissante princesse M"^ la duchesse douairière de Guise et dudit Joinville, la somme de 40 éais au soleil, sur et en desduisant de ce qui leur est dev pour la sépulture de feu W le duc de Guise, qu'ils ont convenu et marchandé faire. De laquelle somme de 40 écus, lesdits Florentin et le Roux se sont tenus pour contents. Témoings nos seings manuels cy mis, le pénultième jour de janvier 1551. Signés: B. HAroi«f de Binel. »
II Je, Dominique Florentin, demeurant à Troyes, confesse avoir receu, tant pour moy que au nom de M' Jehan Picard dict le Roux, demeurant pour le présent à Meudon, la somme de soixante-quatre livres dix-neuf
1. C'est une note de H. Albert Babeau [Dominique Florentin, page 26, note 1) qui m'a tr',: .urta trace de la lettre de Grosley, perdue jusqu'à ce jour dans lo Journal encyclopédique.
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sols lornoit pour la parpaye (solde de compte) de la somme de 650 écus soleil, qu'ils dévoient avoir pour la façon de la sépulture de feu M*' le duc de Guise, et ce par les maint de Denys Rochereau, thrésorîer et receveur général des finances de J/"* la duchesse douairière de Guise ^ de laquelle somme ledit Dominique a promis acquitter ledit sieur ikrésorier envers ledit Picard et tous autres^ par la présente signée de sa main, le 29 décembre 1552. Signé: Domenico Fiobentiko. »
Je n'ai pas besoin d'insister sur l'intérêt de ces textes; ti'&nscrits pur Groslcy, ils ont toute la valeur d'uo document autheotique *. En somme, des trois collaborateurs annoncés par Feriel, Ligier Richier est hors de cause, il n'est pas question de lui ; Jean le Bous, associé nomade, reste à Fontainebleau ou à Meudon, aux ordres du Roi et du cardinal de Lorraine ; sa part dans le mausolée, s'il en a une, est secondali-e. Dominique Florentin, seul, conduit l'œuvre et dirige les chantiers de JoinvIUe.
Remarquons, en passant, la genèse singulière de certaines attributions. Ah xv!!!* siècle, la tradition locale conservait encore le souvenir conrus de l'auteur du monument; on savait qu'il s'appelait Dominique et qu'il était Florentin, pas davantage. D'autre part, le nom flatteur de Michel- Ange, prononcé par quelques-uns, ne manquait pas de chatouiller agréablement les oreilles. Comment tout concilier ? Un grand artiste, Domenico Ohirtandajo, avait précisément le prénom indispensable, il était de Florence et, de plus, le m&ttre de Michel-Ange : qu'il fût mort cinquante ans avant Claude de Lorraine lui-même, on ne s'en préoccupait guère. Et voilà comment Grosley, visitant JoinvIIle *, fut tout surpris d'entendre prononcer le nom de Dominique Ghirlandajo, qui n'était après tout qu'un souvenir dégénéré de Dominique Florentin, le témoignage d'une tradition persistant à travers les siècles.
La biographie de Dominique Florentin est toute nouvelle ; M. Albert Babeau l'a racontée dans un excellent mémoire plein de détails pris aux bonnes sources et de renseignements inédits '. Né à Florence au début du \n* siècle, Domenico del Barbiere, surnommé Fiorenlino, arriva de bonne heure en France, sans doute avec le Rosso, qui lui témoignait une aiïection particulièi'e*. Peintre, graveur, sculpteur, orfèvre, décorateur, mosaïste. Il dessinateur extraordinaire et le meilleur de tous h, ditVasarî',
1, J'ai essayé, sans succès, de^ retrouver les pièces originales. Les archives d'Orléans ODt élé saccagées une première fois à la Révolution, une seconde fois en 1848. i. Leiire b Pierre, déjà citée.
3. Dominique Flormlin, mémoire lu à la Sorbonne. Paris, 1877.