A PROPOS D'UN PORTRAIT RÉCEMMENT DÉCOUVERT
Le document nouveau que nous reproduisons figure au Musée de Nîmes, dans une collection récemment léguée à ta ville par M. Robert Gower*; nous proposons de voir dans cette œuvre un portrait, ou plutôt ia reproduction d'un portrait authentique de Lucrèce Borgia.
On remarquera, à droite du panneau, l'inscription mise apris coup :
LVCBEZIA.B... A.MVXXVII. N OU S a VOUS
prié notre collègue et ami, M. G.
Lafenestre, dont on connaît la compétence, de s'arrêter à Nîmes pour contrôler nos observations et celles de l'obligeant directeur du musée,
i. Voj. GazeUe, V période, t. XXX, p. lU.
S. M. Robert Gotver, sujet anglais, dirigeait à HarMille uoe agence sous la raison aociale Robert Gower, Esirine aod C°. Relire depuis quelques années des affaire?, il vivaii à Aix ; il y est mort, léguant sa collection fotu certainii réienet à sa ville natale ; & son défaut, il désigoait cinq ou six villes d'Angleterre, et, en dernier ressort, la ville de Nîmes. Il instituait loatefois une usutruiTière, H" venve Sibourg, née Senaebniaer, aujourd'hui H"* de Saint-Pons. Aucune des villes déNignées n'a accepté les réserves, Nîmes a réclamé l'héritage, la ramille a plaidé; enfin, iprès produciion successive de sept testaments différents, le litige s'œt terminé ii l'avantage de H~* de Saint-PoDS, qui, par un scia du S3 janvier 1879, a renoncé à l'usuTniit en faveur de la ville de Nîmes, moyennant indemnité.
H. Perrot, rbonotaUe directeur dn Musée et de l'Ëcole des Beaui-Arts de Nîmes, dès que nous lui avons signalé l'importance de ce panneau, a bien voulu fouiller Ira
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M. Perrot ; voici le résultat de son examen : a Le panneau, que j'ai vu de près, me paraît bien du xvi* siècle, la peinture aussi. Quant à l'inscription, assez lourdement refaite, comme vous me l'avez observé, elle remplace évidemment une première inscription effacée. Ce n'est pas un original, il n'y a aucun doute; c'est même une copie assez &ible. Les vêtements seuls sont traités avec une certaine habileté mécanique qui prouve bien à quel genre d'ouvriers nous avons affaire. »
Le directeur du Musée, H. Perrot, est plus indulgent pour l'œuvre. u Je crois cette peinture de l'École lombarde et, malgré un défaut dans la bouche, elle me semble faite par un peintre d'un certain mérite. La date marquée sur le portrait est bien certainement très ancienne, cependant elle doit être postérieure k l'exécution ; on distingue, dans l'intervalle, les traces d'une inscription antérieure, mais tout à fait indéchiffrable. Les détails du costume, qui sont nombreux, sont traités
archives de la municipalité pour éclaircir la question d'origine; nous avons poursuivi nous-méiuâ à Uarselile l'enquélâ commencée, et grice à U. Herrente, avoué, à M. Meilhac de Fougeolleâ et Ji H. Esirine, nous sommes arrivé à cette coustuUtion : M. Rot>ert Gower, coUeclionDeur plus passionné que clairvoyant, a dépen-è t-n achats d'œuvres d'art plus de 600,000 francs, dont il reste trace sur les livres de sa maison. Un marchand de tableaux et curiosités de Marseille, aujourd'hui décédé, M. Valy, avait rapponé la Lucrèce d'Halle àam un fond de colleciion, et t'avait vendue, avec nombre d'autres, à son client ordinaire. M. Gower attachait du pris au panneau ; il l'avait fait doubler dans son entier avec du noyer et parqueter avec des traverses eo chêne.
La seule indicalioa dont on trouve la trace sur les catalogues du possesseur e^t celle-ci : « École véniiienne. Portrait de Lucrèce Borgia. Bois. Hauteur, 0i",5S; largeur, 0'",ii. En bosle de grandeur naturelle. ■
U est nécessaire de commenter l'inscription. Les lettres sont lourdement repeintes en or, après coup^ sur une inscrip^on plus ancienne. La date HVXXVU prèle aux con* jectures [car Lucrèce meurt en 1SI9]. La première hypothèse est celle-ci : On avait effacé le nom etladalejoalesaura mal déchiffrés en les remettant un certain nombre d'années après, à moins que 1517 soit la date de l'année où on a remis la nouvelle ioscriptiOQ. Enfin, dernière conjecture, cette inscription est encore plus récente, et celui qui l'a tracée ne savait pas la date exacte de la mort de Lucrèce et a cru lire Ktl. Quoi qu'il en soit, il y a eu mutilation de l'inscription primitive, et, fi on considère que la seconde ne porte que ces lettres ltcrbeu B.... A., on pourra peut-être conclure de là qu'on ne se souciait pas encore i cette époque d'étaler publiquement le portrait d'une Borgia.
Gomme il faut être très sincère eo tout ceci et bien se ^rder de pencher de son propre cèté, je dois dire que le Z dans Lacrezia n'est pas du temps; on écrit Luchrelia, iMcrecia. et presque toujours Uicretia. C'est ainsi que signe la duchesse de Ferrare. Les Véniiiens seuls écrivaient alors Lucrtiia. J'ajoute qu'aucune de mes objections relatives à l'inscription n'infirme les points de contact que présente l'image avec la médaille et avec la repréMotation de Ferrare appartenant i M*' Antonelli.
avec assurance ; d'où il résulte que je ne crois pas que ce soit une copie. »
Original ou copie, je ne m'attache point à cette discussion; mon opinion personnelle, toutefois, après mûr examen, est que nous sommes en iiace d'une reproduction; Lucrèce avait sous la main des artistes considérables : et si elle a posé, elle n'a pu appeler à l'honneur de la peindre que des maîtres sûrs d'eux-mêmes.
Le seul point important pour nous, c'est la ressemblance, disons mieux, l'identité absolue avec la médaille à la résille et le portrait de Ferrare. Comparons-les ; mêmes cheveux châtain clair à reflets dorés, mémo coiffure, même hauteur démesurée du front, délimité nettement à la naissance des cheveux par le cercle d'or; et même arc des sourcils en (( amande ». La mode des vêtements n'a pas changé; ce sont les mêmes crevés, le même corsage, les mêmes bijoux, la même résille. Dans le portrait de Ferrare, la mèche de cheveux (visible aussi dans les deux médailles) pend inerte ; dans le portrait de Nîmes, elle est frisée à la lombarde. Le petit bouillonné blanc, précieusement tuyauté, de la chemisette des Flandres se répète, plus sommairement indiqué, dans le portrait de Ferrare.
Je crois que le lecieur, en comparant les documents, ne se refusera pas à voir la même personne dans le portrait de Ferrare, dans les médailles et dans le portrait de Nîmes; avec cette différence que Lucrèce est plus âgée dans cette dernière représentation.
Je pourrais citer ici le témoignage de quelques-uns des maîtres de l'opinion desquels 6ti aime à s'autoriser, mais je ne veux pas les engager ; et les documents seuls parleront.
Je propose cette conclusion : — la peinture italienne ne compte pas deux chefs-d'œuvre de plus (car, je le répète, nous sommes en face de deux copies), mais nous pouvons prétendre désormais posséder, en dehors des deux médailles, deux représentations peintes contemporaines de Lucrèce, — l'une à Ferrare, chez M^' Antonelli, — l'autre au musée de Nîmes, dans la collection Gower.
Et, désormais, si les originaux de ces deux copies n'ont pas encore disparu : on les pourra reconnaître,