PORTRAIT DISPARU SIGNÉ DOS.40 DOSSI
Pour être aussi complet que possible, tout en rései-vant la question d'authenticité de ta toile et même celle de la composition , nous présenterons ici aux lecteurs la 'reproduction de l'œuvre citée par HU. Growe
33ft GAZETTE DES BEAUX-ARTS.
et Gavalcaselle, comme portant l'inscription h Lucrezia Borgia. Atmo œtatig XX.MVXX » et la signature de Dosso Dossi, le peintre probable de Lucrèce. Depuis que nous avons écrit le premier article, M. Crowe a bien voulu nous en communiquer une reproduction. Les auteurs de Titien et son époque n'ont jamais vu, de cette composition, qu'une photographie exécutée d'après une gravure : et, jusqu'à présent, aucun cabinet d' estampes de l'Europe ne nous a offert une épreuve d'après laquelle on aurait pu l'exécuter. Pour comble de difTiculté, la mort de M. Brogi père de Florence, qui a fait, il y a plus de vingt ans, le cliché de la photographie rencontrée par hasard par M. Cavalcaselle, ne permet plus de remonter à la source.
Nous avons dit que notre honorable et très compétent correspondant de Londres, M. Henry Wallis, avait déjà constaté l'identité de la description de la gravure citée par MM. Crowe et Cavalcaselle avec celle d'une toile autrefois aux mains de M. J.-C. Robinson, consultant pour le S.-K. Muséum : il a bien voulu présenter à ce dernier la photographie mise à notre disposition pai- M. Crowe; voici l 'intéressante communication de M. Bobinson à ce sujet :
i< La photographie que j'ai sous les yeux est bien d'après mon tableau ou, tout au moins, d'après une gravure de celui-ci. Le monogramme au-dessous de l'inscription est un D avec un os en ci-oix; — rébus du nona de Dosso. Le poitrait est évidemment de Dosso Dossi, mais je ne crois pas que la peinture soit de 1520 ; je suppose qu'il faut voir là un portrait posthume fait par Dosso vers la fm de sa vie, de 1550 à 1560 ; car le costume est postérieur à 1520, Je pense que mon tableau était une copie ancienne de l'original perdu; et c'est pour cela que je l'ai cédé à M. Pinti. Il est bien probable que l'original n'existe plus.
« Votre photographie aura été faite d'après mon tableau; en tout cas, elle lui ressemble beaucoup. Je termine en vous disant que le joyau pendu au cou est un médaillon en cristal de roche surmonté des clés et de la tiare pontificale, avec un émail au centre portant les armes de Borgia. »
L'opinion de M. Bobinson est tout à fait plausible; tant de précautions pour alTirmer l'identité du modèle, une inscription d'abord portant le nom, puis l'âge, ensuite une signature, enfm les armes de Borgia sur le médaillon , et par surcroît, les armes pontificales ; c'est trop ; tous ceux qui, comme nous, ont demandé leur secret à des monuments authentiques, trop souvent anonymes, se diront que ce luxe iuusité d'indications nettes et décisives pour la postérité indique, ou de Vaprcs coup, ou un habile faussaire.
Ici, nous tenons simplement avec M. J.-C. Bobinson pour de l'aprës
( DoD d* U. Robetl Ooww ; mule d« NIihh.)
nx. — S* piaioDK.
coup. La forme de cette coilTure, inattendue [tour une Lucrèce Borgia, n'est pas encore de son temps; les épaulettes et les manches sont d'une mode postérieure à elle et le col relevé est à la Midicit. Nous voilà déjà en plein xvi' siècle, en face d'unBronzino ou d'unartistede ses environs, qui, retournant en arrière, a pensé à Girolamo dai Llbri et à ses fonds de bois de citronnier, afîn de faire de l'archiusme. Sauf avis contraire, nous concluons, nous aussi, à un portrait posthume, et nous opérons que la publication dans la Gazette aura pour résultat de faire connaître l'existence de la gravure d'abord — car personne de ceux qui y sont intéressés n'a encore vu jusqu'ici une épreuve gravée, mais seulement ,une photographie d'une épreuve rencontrée par hasard, — et enfin la découverte de la toile vendue par M. Pinti à un inconnu, à Paris, il y a deux ans à peine.
LUCRÈCE d'après LES DÉPÊCHES DIPLOUATIQUES DO TEUPS.
C'est à notre honorable ami et confrère M. Armand Baschet, l'auteur de La Diplomatie vénitienne, dont, dès 1866, la Nuova Antologxa annonçait le travail sur Lucrèce Borgia, que reviendront, après Grégorovius, le péril et l'honneur de dire le dernier mot sur la duchesse de Ferrare. Essayons moJeslement de dessiner la forme et le relief de l'héroïne d'après les témoignages des contemporains.
Le premier qui l'a vue et décrite, c'est Lorenzo Puccî, le juriste, ambassadeur de Florence auprès du Vatican. Il le constate dans sa dépèche du 2& décembre 1^03. Il entre chez la nouvelle maîtresse du pape, la belle Julia Famèse ; il y trouve Lucrèce, qui ressemble d'une façon frappante au pape son père... « Adeo ut vero ex ejus semine oita dici possit 1) . Ces dames ne sont point intimidées par la présence de l'ambassadeur ; madame Julia déroule ses cheveux et se fait accommoder ; la belle chevelure tombe jusqu'à ses pieds... a Nulla di simile vidi mai... .pareva davvero un sole m. Lucrèce en a fait autant; elle avait d'aboixl un peignoir à la napolitaine qui la recouvrait tout entière; elle sort, et revient richement parée. Elle n'a que treize ans, mais elle est précoce, déjà fiancée d'ailleurs ; elle porte la fameuse résille de la médaille et des deux portraits peints, à la mode du temps : « porlava una reticella leggiera come fumo, con certi proGli d'oro. »
Lucrèce était brune, c'est certain ; comment pouvait-il en être autrement? Elle est fille de la Vanozza, une Transteverine, et de Rodrigo Lanzol Borja. né à Jativa près de Valence. Et pourtant les cheveux d'or de Lucrèce sont célèbres; la fameuse mèche de cheveux, contenue d&ns la
lettre i Bembo, qui faisait rèver lord Byron, et qu'on montre encore à l'Ambrosiana. est blonde comme le latakié; enfin il est souvent question dans les dépêches de ses ■ capelli aurei ».
La vérité est que Lucrèce est de la couleur qui lui plaît ; car elle se teint tout les cinq jours au moins, et, quand elle reste huit jours sans se laver les cheveux, elle soufire de migraines. Nous avons toujours supposé que le médaîlleur à tange captif (comme l'appelle M. Armand dans son savant catalogue) a ébauché sa cire dal vero, dans un de ces jours si fréquents qu'elle consacrait tout entiers à lavarsi il capo. On voit que ce jour-là elle recevait les intimes, les poètes, les artistes, les familiers. Dès la lin du xt* siècle, c'est la mode pour les femmes d'être blondes; cet Arte biondeggiante, auquel MM. Baschet et Feuillet de Goncbes ont consacré tout un volume, joue un rôle contilérable jusqu'à la fin du XVI* siècle.
Le livre du Vecellio est postérieur à Lucrèce ; il est devenu bien banal, mus il est si complet qu'on peut toujours le citer : h Aux heures où le soleil darde ses rayons les plus verticaux et les plus cuisants, elles montent sur les logettes de bols de leurs terrasses et se condamnent à y griller et à s'y servir elles-mêmes. Assises, elles baignent et rebaignent sans cesse leurs cheveux avec une éponge imbibée d'une eau de Jouvence préparée de leur main ou achetée. Le soleil a-t-il séché la chevelure ? vile elles la baignent de nouveau de la même mixture, pour la sécher encore au feu du ciel et renouveler sans repos le même manège. C'est ainsi qu'elles se rendent les cheveux blonds comme on les leur voit. Quand elles se livrent à celte occupation si importante, elles jettent pardessus leurs vêtements un peignoir de soie très blanc d'une grande finesse et légèreté, qu'elles appellent schiaoonetto. En outre, elles secouvrent la tête d'un chapeau de paille sans fond, par l'ouverture duqueL passent les cheveux, qu'elles étalent sur les bords exposés au soleil pendant toute l'opération. »
Lucrèce, quand elle part de Rome pour aller à Ferrare, où elle va régner, met vingt-sept jours à faire le voyage. Elle s'arrête cinq jours en cinq fois, spécialement pour « lavarsi il capo », suspendant ainsi ta marche de tout un monde de princes, d'ambassadeurs, de dames, d'écuyers et d'hommes d'armes. Don Ferrante, ambassadeur de la cotu* d'Esté, avait fait ses calculs pour fuer le jour de l'entrée triomphale ; il est obligé d'écrire à son souverain : h Madame Lucreua a voulu un jour de repos, pour mettre en ordre ses toilettes et se laver la tête ; opération qu'elle n'a pu faire, dit-elle, depuis une semaine ; ce à quoi elle attribue tes douleius de télé dont elle souffre. »
On pourrait, & la rigueur, retrouver dans uo très curieux manuscrit cité dans les Femmes blondet de Venise, par Deux Curieux^, la recette employée par Lucrèce ad faciendum capillos aureos. Cette héroïque Catherine Sforza, la Virago de Machiavel , mère de Jean des Bandes Noires, dont on sait, enfermée dans Forli, la réponse sbak^pearienne et le geste impudique et sublime, ne négligeait point ces féminins artifices; et, de sa propre main, afin d'en bien garder le secret, elle avait noté les recettes longuement élaborées par ses alchimistes. Ce précieux manuscrit existe encore; voici, d'après lui, la recette qui semble courante su temps de Lucrèce :
<t Faites une lessive de cendre de buis, et c'est bien. Prenez de ta pidlle d'orge et faites bouillir pendant un jour. Faites une seconde lessive avec cette eau et cette cendre. Jetez dedans de la fleur de noyer et quelques ftiuilles de l'arbre. Laissez infuser pendant une nuit. Le lendemain, lavez-vous-en la tête, et vous aurez les cheveux dorés *. »
Oui sans doute, mais à la condition de vous laisser sécher au soleil, et au péril des névralgies dont se plaint Lucrèce.
Nous avions pu penser que le médailleur avait saisi la duchesse de Ferrare sur le vif, un jour de " lavage «; mais il a pu aussi la voir passer un jour de triomphe : car Don Ferrante, l'ambassadeur, nous la montre dans une de ses dépécbes entrant à Ferrare les cheveux flottants sur les épaules. C'était hardi; mais il faut remarquer, dans la description, qu'elle ft ingénieusement combiné la résille avec le désordre raflînè et voulu de ses cheveux épars.
« Lucrèce, dit-il, portait une robe à manches ouvertes de velours noir (c'est la forme des manches du portrait de Nîmes), bordée d'un fm liséré d'or... Sur la tête, une résille en forme de voile, scintillante de diamants et d'or, sans diadème : présent de son beau-père. Elle avait au cou un collier simple de grosses perles et de rubis, qui avait autrefois appartenu & la duchesse de Ferraiu (comme Isabelle tionzague le faisait remarquer avec un soupir). Sa belle chevelure flottait éparse sur ses épaules. »
On pense involontairement au beau carton- de Léonard, la tête de profil piquée pour le décalque (Salle 2 des dessins du Louvre, n" 390), sous laquelle Dupinet de Vorepierre (au nom de je ne sais quel témoignage) écrit sans fe^n, dans son Dictionnaire illustré des nomspropretj le nom de Lucrèce.