‹ Gazette des beaux-artsChapitre 82 sur 148 · I. Aubry, éditeur. Parig · texte numérisé non relu

I. Aubry, éditeur. Parig

S. Nous avons publié, dans uoe étude de H. A. Baschal, d'a'prèa le livre de C. Tecellio, réédité par Didot, diverses recettes pour l«indré les cheveux, et la gravure La Solana {GazeUe, t. V", p. t37.}

LES POHTRAITS DE LUCBèCE flORGIA. 34*

Après les cheveux, voyons les bijoux ; les perles suilout, car la perle était sa folie ; on voit comme elle les prodigue dans les deux portraits de Ferrare et de Nîmes. « Tenez, s'écriait le pape, son père, devant l'envoyé d'Hercule d'Esie qui vennit demander Lucrèce pour son fils, en

plongeant ses mains dans un coQre rempli de perles : tout cela est pour elle I Je veux qu'elle soit, en Italie, la princesse qui ait les pertes les plus belles et les plus nombreuses. »

L'ambassadeur était déjà convaincu ; son maître, Hercule, l'avait

t . Nous n'avons pas reproduit l'inBcriptioD citée p. 336, ni le monogramme-signature de Dosso Dossi.

chargé de dire à sa belle-rille qu'il tenait à ce qu'elle por(&t ses joyaux avec elle et se gardât bien de les aliéner. « Je me réserve de lui envoyer une riche parure. Lucrèce est le plus précieux des joyaux et mérite d'avoir des pierres [vécieuses plus riches et en plus grand nombre que moi-même et que ma femme » . Il faut croire que le duc de Savoie était alors un prince fort opulent, car Hercule d'Esté ajoute : a Je ne suis sans doute pas un homme aussi puissant que le duc de Savoie, mus cependant je suis en pouvoir de lui envoyer des joyaux non moins beaux que ceux qu'il possède. » Cette promesse fut exécutée, et voilà pourquoi la Goozague était jalouse. Un envoyé spécial, un ecclésiastique qu'elle avait chargé, comme un reporter mondain d'aujourd'hui, de la renseigner sur tout ce que portait la fiancée, vêtements et bijoux, avait encore renchéri sur les lettres privées du cardinal d'Esté h, sa sœur Isabelle. Dans une relation manuscrite qu'on conserve aux archives de Maotoue, signée El prête, cet envoyé spécial montre Alexandre VI recevant, des mains mêmes de l'ambassadeur d'Hercule, les cadeaux pour la fiancée : il les fait miroiter à la lumière, appelle les cardinaux et tes femmes, essaye les parures, les met sur fond d'étoffes sombres pour les faire valoir : il se figure déjà voir scintiller sur les belles épaules de sa fille Il Catene, anelli, orechini, piètre bellamente legate, e magnifico in particolar modo, un monile di perle, n

Le même envoyé la vit, un autre jour, dans un costume tout blanc tissé d'or, avec des manches ouvertes de brocard blanc relevé d'or, serrées à l'avant-bras, avec des crevés à l'espagnole; et au cou, comme toujours, un rang de grosses perles : elle faisait peut-être comme cette grande dame russe de Paris qui ne quittait même pas ses perles la nuit : Il Al nostro cardinale Ippolito scintillavano gli occbi : ella e donna seducente et veramente grazioza. » On voit que le cardinal est sensible.

H Séduisante et vraiment gracieuse », c'est quelque chose déjà; mais était-elle vraiment belle? Les témoignages ne manquent pas, mais on s'en tient si bien à des généralités qu'on ne la voit pas nettement. Ber^ nardo Zambotto, le jour même du mariage, dit d'elle : « Elle a vingtquatre ans. — (Elle n'en a que vingt, et il faut signaler en passant ces erreurs de témoins oculaires qui nous expliquent les différences de date daus les peintures.) — Elle est très belle de visage, elle a de beaux yeux éveillés, elle est droite dans toute sa personne et sa stature est avenante, etc., etc. » Cagnolo (qui représente Panneau mariage) la peint mieux : u Elle est de taille moyenne, svelte; la face est plutAt longue, le nez est beau et bien profilé, les cheveux sont dorés, les yeux sont blancs (?), la bouche un peu grande, les dents étincelantes, la gorge

ferme et bUncbe, ùrnata con décente valore. Tout son être respire l'atlégresse et le sourire. »

Tout le monde, à toutes les époques de sa vie, a insisté sur la gaieté de sa physionomie; elle tient cela de son-père, qui a la concupiscence joyeuse et dont le visage exulte toujout^. Traquée par le sort, toujours un pied dans le sang, tour à tour fiancée infidèle, veuve d'un époux assas-

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Bibliothèque Ambroiienne. i Uilui.)

sine (et qu'elle aimait], bientôt Tépouse d'un autre et divorcée malgré elle, témoîa enfin du meurtre de son frère et de son époux : on la croirait marquée au front d'une tristesse fatale, ou poursuivie par des visions. Non; elle a toujours h grazia e altegrezza », et il n'y a pas un seul contemporain qui ne parle de sa « giovialità. «

La marquise de Cotrone, dame d'honneur d'Isabelle d'Esté, qui accompagnait sa maltresse aux fêles de Ferrare, veut rassurer le marquis de Mantoue sur l'issue de l'assaut de beauté qui va se livrer entre les trois princesses, le jour de l'entrée. Lucrèce, Isabelle d'Esté et la duchesse d'Urbino sont en présence : « La fiancée, écrit-elle au marquis de Mantoue, n'a rien de particulier quant à la beauté, mais elle a n dolce ciera » .

ikh GAZETTE DES BEAUX-ARTS.

— (N'oublions pas quo c'est une femme qui parle, et une femme jalouse, qui assure que sa maîtresse, dans ce combat, est sûre de remporter le prix] : (> E spero a tal riguardo nol porteremo il palio nella casa délia mia padrona. » C'est-à-dire : u quant à la beauté, & nous le pompon! »

Ce mot intraduisible dans sa grâce « Dolce ciera » — (Doux viiage est bien froid) — restera le mot définitif. Après avoir tout lu, tout compulsé, fureté dans tous les sens, interrogé les images anonymes, comparé les récits et fait la part des circonsiances et des choses, nous pensons que c'est encore la dame de Colrone qui aura dit le vrai mot. Je vois Lucrèce « ronde » [comme disent les peintres), à face pleine, sans traits bien définis, avec de grands yeux blanct, très ouverts, très loin des sourcils, mollement dessinés en amande; un front lisse très découvert, le menton fuyant (très en retraite, dans les dix premières années de sa vie de femme, plus tard arrondi et « ingrassato »). De tout cela il résulte, au physique, la même pbysionomie qu'au moral; c'est-à-dire quelque cbosc de daux, de mou, sans volonté, sans élan, sans joies exallées et sans colères terribles, une femme sans nerfs, incapable de réagir contre le sort, qui laii d'elle, entre Alexandre et César, un instrument trop docile.

A Rome, enfant, on la conduit par la main aux oi^ies célèbres dans l'histoire; elle ouvre ses grands yeux blancs et ne comprend rien à ces saturnales; jeune filte, on fait d'elle la rançon d'un duché ou d'un trône; et celte main ornée de l'anneau pontifical, qui, les deux doigts levés, lie et délie ceux que l'Ëglise a unis, la promènera du lit d'Alphonse au lit de SIbrza, puis au lit d'Esté, à travers une mare de sang. Mais, te jour où Alexandre est mort, où César est tombé en Navarre, elle devient et reste jusqu'à la mort la u perle des épouses », la n triomphante princesse » que le chevalier Bayard a connue et exaltée. Alphonse d'Esté, son mari, court le guilledou. — « Il signor Don Alfonso, il di, va a piacere in diverse loci corne giovane, il quale, dice sua santità, fa molto bene. >> — Du moment qu'il a l'approbation du saint-père , tout est régulier, <i maxime (dit l'ambassadeur Coslabili en écrivant au duc de Ferrare) intendendo du continuano dormire insieme la notte ». A peine, en dix-huit années, pourrat-on lui reprocher une amourette de poète et sept billets doux, ceux au cardinal Bembo : des lettres que toutes les Anglaises vont lire, sans éventail, et qui sont traduites dans toutes les langues. — Voilà bien du bruit pour un Flirt au XTi* siècle! On oublie que, quelques années avant, Sigismond Malatesta, le parent et voisin, se précipitait sur les belles dames qui lui plaisaient et les tuait après les avoir violées.

Lucrèce a « dolce ciera », elle laisse fiaire et demande la paix à tout prix; Catherine Sforza, k sa place, eût corrigé la destinée et violé le sort;

elle serait montée à cheval pour s'enfermer dans Nepi ou dans Gradara et couvrir de son corps Alphonse et Sforza. Plus douce, mais ferme encore, ta d'Orbin aurait demandé le cloître le jour du meurtre de Gaudia, et, sortant du lit de Pesaro, elle n'eût jamais signé devant le Vatican le brevet d'impuissance de son mari. La brillante Gonzague, enfin, acculée à des destinées si tumultueuses, en esprit politique et avisé, en eût appelé à l'Empereur « Rex Romanorum » et jeté les bâtons de l'Empire dans les roues du Vatican.

Le portrait physique de Lucrèce répond à son portrait moral.

CHARLES YBIABTE.

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