SALOMON REINACH
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f NOTES SUR JAMES WHISTLER
On peut dire que l'originalité du caractère de Whistler nuisit, dans l'esprit de la plupart de ses contemporains, à l'originalité de son prestigieux talent. On ne voulut pas admettre qu’ainsi que presque tous les mots, celui d'originalité comporte plusieurs interprélations, et, par paresse d'esprit, beaucoup, définissant d’un trait et l’homme extérieur et l’artiste en soi, dirent de lui: « C'est un original. » Or, ce qui doit être affirmé comme faux, la légende qu'il faudrait détruire si elle se prolongeait, c’est ue Whistler s’appliqua à jouer un rôle en dehors et pensa se composer une silhouette aussi personnelle dans la seule intention de se faire remarquer. Il fut lui-même simplement et
sans effort; et son allure, sa parole,
ses acles ne furent que l'apparence sensible d'une pensée exceptionnellement douée pour vibrer et ressentir, d'une âme entre
toutes passionnée vers un idéal de beauté parfaite. Rien que de logique à ce qu’une nature de cette qualité, de cette rareté, se manifestât par des signes originaux; rien que d’inévitable à ce que, hors d’un groupe d’admirateurs qui avaient compris, elle étonnàt et indisposât, par contraste, la masse toujours trop prompte à se faire, d’un coup d'œil, une opinion immuable sur les hommes et les œuvres.
La vie de James Whistler est presque toujours considérée comme une suite pittoresque de brusqueries. Les historiens les mieux intentionnés ne se retiennent point de souligner ses caractéristiques défauts : ombrageux, intraïtable, vaniteux, fatuité ingénue, bel orguceil, capricieux, fantasque, spirituel mais mordant, humoriste, spleenétique, raffiné, étrange. Pourquoi ne pas résumer tout cela d’un mot, et que ne dit-on, une fois pour toutes, qu'il fut, parmi nous, un admirable exemple de fierté? Il était parti d’un principe qu'on ne peut discuter, savoir : que d’entre les hommes l'artiste est celui qui se rapproche le plus près des dieux. Îl ramena à cet axiome tout ce qu’il fit et tout ce qu'il pensa. Orgueilleux? Soit. Il le fut, mais avec ce sentiment qu'un artiste ne doit jamais l'être assez. On ne peut lui contester que cette aristocratique méthode le servit merveilleusement. Elle le conduisit jusqu’à explorer, dans son art, ces « royaumes de la Quintessence » où 1l savait rencontrer une perfection délivrée d’entraves. Elle l’amena notamment à prendre le pas sur les portraitistes de son temps, à rechercher et à mettre en valeur, sous les traits de son modèle, l’affleurement de la personnalité morale. Elle l’aida encore à dégager des atmosphères typiques et des horizons de la Tamise ces synthèses de lumière auxquelles il donnait sciemment une dernière et juste touche en les qualifiant « arrangements » ou « harmonies ». Elle lui permit ces ripostes coupantes aux critiques d'art, aux amateurs ou aux juges, provoqua ses conférences de Londres, de Cambridge et d'Oxford, inspira les notes marginales de ce livre précieux : « The gentle art of making enemies.» C’eût été trop perdre que d'espérer un Whistler différent. Si l'on tient pour légitime cette fierté sans laquelle 1l fût peut-être resté obscur, — et qui certes contribua le plus à l’épanouissement de son individualité, — on doit admettre sa réponse à ce visiteur qui, du bout de sa canne, désignait une toile et questionnait sur Île prix : « Un million, monsieur... Ce sont des prix posthumes. » De même sa célèbre réplique, alors qu’on lui demandait en combien de temps il avait fait un portrait : « Une semaine et quarante ans d'expé-
rience. » De même encore comprend-on mieux sa lettre à Oscar Wilde un jour qu'il lui reprochait la singularité de ses vêtements : « Oscar, à quoi pensez-vous? Que signifie ce déguisement? Laissez