XXX. — 3° PÉRIODE
encombrés d'allégories, et s’ils n’ont pas la vulgarité des scènes de la facade, en revanche la vie leur manque. De même, les culs-de-lampe (ou du moins ce qui en reste au musée communal) de la galerie orientale de la façade de l'hôtel de ville de Bruxelles, la plus ancienne du monument (1402 à 1410 environ), sont singulièrement dépourvus de verve; et si, dans quelques-unes de ces têtes d'hommes et de femmes qui, des cheminées de tant de maisons particulières, ont été transportées aux musées de Bruxelles, de Gand et de Bruges, certaines expressions de bourgeois et de bourgeoises cossus et satisfaits sont traitées avec une ironie très fine, la monotonie de l’ensemble de la série accuse l'emploi évident de poncifs d'ateliers. En vérité, les consoles de Bruges exceptées, pour trouver dans ce qui reste de la sculpture décorative belge autre chose que les tâtonnements d’un réalisme encore bien timide, il faut attendre de longues années, le moment où seront taillés les chapiteaux de la grande église de Rotterdam, les consoles de la galerie ouest de la facade de l’hôtel de ville de Bruxelles, et celles de l'hôtel de ville de Louvain (achevé en 1459), du temps des deux grands architectes Jean de Ruysbroeck et Mathieu de Layens!.
Nous avons montré l'évolution de la sculpture belge du maniérisme français vers le réalisme, entre le troisième tiers environ du xiv® siècle et la fin du premier tiers du xv°. Cette évolution a été médiocrement rapide, et les traditions de l’idéalisme vieilli qui dominait en Belgique comme presque partout ailleurs ne se sont pas laissé évincer sans résistance; surtout il s’en faut que le réalisme lui-même se soit manifesté là avec toutes ses violences : la caractéristique de la sculpture belge de cette période est, au contraire, un réalisme modéré, avec une sorte de grâce familière même, et aussi incapable de puissance que peu disposé aux exagérations. Les draperies demeurent à peu près dans le style traditionnel, avec une tendance à s’assagir plutôt, et si une certaine sécheresse leur peut être reprochée parfois, jamais aucun excès. aucune exubérance ne s’y remarque; les quelques exceptions que l’on pourrait citer, telles que les consoles de l'hôtel de ville de Sruges et les Apôtres des piliers du chœur intérieur de Hal, se jus-
1. Cf, Destrée, loc. cit., p. 102, et van Even, Les Artistes de l'Hôtel de ville de Louvain, Louvain, 1852, in-18. Beaucoup de ces sculptures, à Bruxelles surtout, ont été déposées sans raison et refaites, bien que les originaux fussent encore en état très satisfaisant.
üfient par les nécessités du relief à la hauteur où ces morceaux étaient placés. Les attitudes, elles aussi, s'efforcent vers plus de justesse, sans tendre en aucune façon à l'effet, et, dans l'expression es visages surtout, nul parti pris d’outrer la vérité : ce sont, pour l'ordinaire, des figures bien observées, justes, mais sans aucune fougue de réalisme. De nombreux bas-reliefs funéraires nous l'ont montré et les rares gisants qui nous restent ne le démentent point : a charmante dalle de Guillaume de Melun (1406) et de sa mère (1419 qui a dù passer de la collégiale d'Antoing au château de Belæil!,
FRAGMENT DE PLAQUE FUNÉRAIRE EN PIERRE DU FRÈRE JEAN DE FIENNES (+1415 Ou 1425
(Musée de l'Académie de Saint-Luc, Tournai.)
n’est rien moins qu'un monument de vérité puissante et agressive. Les morceaux mêmes où des imagiers de plus grande envergure auraient pu trouver matière à déployer la richesse de leur verve créatrice sont presque réduits par la simplicité de la mise en œuvre aux proportions d’un fait divers : que sont ces moines endormis au pied de la couche funéraire du frère Jean de Fiennes (+1415 ou 1425), à l’Académie de Saint-Luc de Tournai?, si simples d’attitude et si bourgeoisement saisis sur le vif, au prix des extraordinaires pleurants, d’une furieuse violence et outrance de réalisme, des tombeaux bourguignons ?