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PREMIER ARTICLE

Un des phénomènes les plus curieux de l’art actuel est le rapprochement sans cesse plus étroit des écoles flamande et hollandaise; et, certes, on eût bien étonné un contemporain du drame qui sépara les deux races au xvi° siècle, si on lui avait fait prévoir que l’école néerandaise tendrait ainsi à se reconstituer.

Les facteurs de cette évolution sont des plus puissants. Il y à d’abord le voisinage, et la facilité extrême des communications, qui permet d'aller en deux

ou trois heures de Bruxelles à Amsterdam. A l'altitude près, les pays ne sont pas loin de se ressembler : c'est la même mer qui bat

leurs bords et s’insinue dans leurs terres, imposant, le long des côtes, des efforts semblables pour la conservation du sol. Sur leurs campagnes infinies, le même ciel immense s'étale, les enveloppant d’une même ambiance de lumière et de vapeurs. Là et ici, la difficulté de vivre à inspiré aux uns et aux autres un même amour du sol natal, d'autant plus cher qu'il est moins sûr. La même nature à imprimé au caractère de l'habitant les mêmes qualités de gravité et de sérénité, la même aptitude à la poésie et au rêve, le même souci d'intimité; enfin, la condition analogue de ces agriculteurs et de ces commerçants les incline à ne pas se payer de mots, et les rappelle, à chaque instant, à la réalité.

Les barrières que la différence de gouvernement et de religion avait dressées se sont abattues, puisque les provinces sont devenues des royaumes constitutionnels, qui ont intérêt à vivre d'accord, et parce que le temps n'est plus où des divergences dogmatiques influent sur la politique étrangère.

Enfin, les artistes, eux aussi, ont favorisé ce mouvement. N’ont-ils pas de communs souvenirs artistiques, et leurs anciens n’étaient-ils pas frères par la race, par les aspirations et par l’histoire? Peu à peu, ils ont pris plaisir à se visiter, à se fréquenter, à se conseiller, durant ces cinquante dernières années, par exemple, Bruxelles n’a cessé de donner asile à de nombreux Hollandais, non des moindres, tels Mesdag et Alma Tadema, qui y ont demeuré longtemps, profitant des leçons de ses maîtres locaux, et ne l'ont quittée qu’à regret, gardant de ce séjour un souvenir aussi ineffaçable que l'influence qu'ils ont reçue de cet enseignement. Et telle sera, en particulier, l'idée qui se dégagera de la présente étude, où l’on s’occupera de la vie et des œuvres de deux paysagistes récemment décédés : le Belge Robert Mols, et le Hollandais Paul-Joseph-Constantin Gabriel.

Robert-Charles-Gustave-Laurent Mols est né à Anvers le 22 juin 1848. Un de ses ancêtres fut l'amiral Hans Mols. Son père, Florent Mols, était un peintre de figures et de vues d'Orient, plus conscien-

1. Qu'il nous soit permis d’adresser nos plus respectueux remerciements à Me veuve Mols et à M®® veuve Gabriel pour la parfaite bonne grâce avec laquelle elles ont bien voulu favoriser nos recherches.

cieuses que remarquables; sa mère descendait d’un Brialmont, qui fut aide de camp du maréchal Ney; et cet atavisme peut expliquer que Robert Mols fut un peintre de marine, qui considéra toujours la France comme sa seconde patrie.

De bonne heure, il fréquente l’Académie d'Anvers; mais son indiscipline est légendaire. Aussi bien, que pouvait-1lapprendre selon ses goûts avec des maîtres comme le baron Wappers et N. de Keyser, dans cette vénérable institution, très surannée, et cristallisée dans son amour du passé ? |

Mols s’échappa vite de cet étouffoir, et fréquenta les maîtres paysagistes qui avaient élu domicile auprès de [a forêt de Fontainebleau. On sait que Millet était venu, en 1849, en compagnie de Charles Jacque, y retrouver Théodore Rousseau et Belly. Le jeune peintre s'installa d’abord à Chaïlly-en-Bière, puis à Barbizon, et travailla sous la direction de Millet. Leur principale préoccupation, paraît-il, fut l'étude de la perspective, à laquelle le maître prêtait la plus grande attention, encore bien qu'il s'en défendit, s'il faut en croire ce fragment de conversation, à laquelle Sensier assigne la date du 43 juillet 1856": « Je ne saurais vous dire comment j'ai appris le peu de perspective que je sais; j'en ai l'habitude et je m'y trompe peu, parce que je me suis rendu compte que c'était la pierre fondamentale de mon travail. Un géomètre, sur épure, analyse un plan : moi, je ne sais qu’en toucher la superficie. Je ne vois d'abord que deux choses : le ciel et la terre séparés par l'horizon, puis des lignes imaginaires qui s'élèvent ou qui s’abaissent. Je construis là-dessus, et tout le reste n’est qu’accident ou épisodes. Je n’en sais pas plus long; le reste, je le sens, je l’exprime, mais je ne puis le démontrer, pas plus que le pourquoi d’un homme qui chante Juste ou faux. » On voit par la vie de Mols que cette question tourmentait encore Millet aux environs de 1870.

Son apprentissage finit à l’Isle-Adam, auprès de Jules Dupré. Alors l'artiste vint s'installer à Paris, où, sans renoncer complètement au paysage, il se consacra surtout à la peinture de marines. Le Port du Havre, au Salon de 1874, lui vaut une troisième médaille, et, Anvers en 1815, commandé par la ville, la deuxième médaille, qui le met hors concours. Dès lors, il ne se passe pas d'année qu'il n’expose aux Salons. En 1880, il prend part à l'Exposition historique de l’art belge (1830-1880), qui eut lieu à l’occasion de la célébration

1. J.-F. Millet, par Henry Marcel. Paris, H. Laurens, 1933, p. 94.

du cinquantenaire de l’indépendance nationale, et où fut inauguré le nouveau palais des Beaux-Arts ; 357 peintres s'étaient fait représenter par 967 tableaux. Il remporta des premières médailles aux Expositions de Philadelphie et de Barcelone. Fait chevalier de la Légion d’honneur en 1900, il fut en outre chevalier de l’ordre de Léopold, chevalier de la Couronne de Roumanie, et membre de la commission du Musée royal des Beaux-Arts.

Une exposition générale de ses œuvres eut lieu à Paris, en mai 1898, dans les galeries du Journal. Le catalogue, dont la couverture est ornée d’un dessin représentant un bateau à voiles ancré dans un port, est précédé d’une étude assez peu précise d'Armand Silvestre, qui était un de ses intimes avec Vollon, et contient l'indication de soixante-quinze tableaux et de neuf aquarelles. Il n’y est pas fait mention de pointes sèches, et ce ne peut manquer d’étonner ceux qui connaissaient le goût de l'artiste pour ce genre de gravure, auquel il s’exerça sous la direction de Lalanne, mais qu'il ne lui fut pas loisible de cultiver autant qu'il l'aurait voulu.

Robert Mols est mort prématurément, le 8 août 1903, à l’âge de cinquante-cinq ans, et il a élé inhumé à Anvers, au cimetière de Kiel.

L'œuvre de Mols est l’image de sa vie. On en devinerait le caractère à voir le portrait de l'artiste, où le regard est frane, le front volontaire, le maintien simple, l'allure générale modeste et sympathique. |

Il y a eu deux phases distinctes dans sa production. Dans la première, ses toiles sont noires, obscures ; la touche est lourde, opaque, sommaire ; 1l ne peint guère que des paysages. Plus tard, vers 1872, sa palette s’éclaircit; le dessin de ses marines est fin, précis, net, un peu sec; l'atmosphère est diaphane, lumineuse, grise, peu enveloppée. Il n'existe plus guère de spécimens de la première manière : ceux de la seconde sont nombreux; ils ont fait la véritable réputation de l'artiste. |

Souvent 1l se reposa de ses marines à peindre des fleurs ou des fruits, des natures mortes (gibiers ou oiseaux), et des bouquets d’une harmonie délicate, sinon variée, d’ailleurs sans cette vigueur qu'on remarque dans les œuvres de van Huysum, pas plus qu'il nv mit la poésie d'un Fantin-Latour.

es paysages témoignent qu'il sentait le charme des spectacles de la nature; ni impressionnistes, ni classiques, peu influencés par le réalisme de Courbet, lequel a eu en Belgique une répercussion si profonde sur les destinées de l’école belge, depuis que le maitre d'Ornans eut exposé à Bruxelles, en 1851, cette page capitale, Les Casseurs de pierres, ils sont des visions gaies, claires, ensoleillées et saines d’une campagne qui n’a rien de tragique, où la mélancolie n'a que faire, qui ne sollicite pas la rêverie. Un de ses plus intéressants est intitulé Environs d'Anvers : un gai ruisseau, où se réfléchit le ciel bleu, paresse sous des trembles ; le soleil blondit les herbages

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