LA TAMISE GELÉE PAR WHISTLER
(App. à M. Charles L. Freer.)
ayant passé la frontière, il se trouve à Fontarabie, il montre par une explosion enthousiaste sa joie de fouler le sol de ce pays cher à son ‘imagination: « Ah! mon cher Fantin, un pays splendide! Hier, nous avons été en Espagne; oui, mon cher, en Espagne! » et, ici, il place la plus charmante description de l'endroit.
« C'était la chose la plus inouïe de voir le changement entier de mœurs, de figures, de maisons, de tout, en traversant seulement une petite rivière, la Bidassoa. Une affaire de vingt minutes! à Behobie, on est encore en France et à Fontarabie on est tout à fait en Espagne! Les maisons couvertes de balcons et les balcons verts, comme dans les mauvais tableaux, remplis de jolies filles brunes absorbant du chocolat toute la journée. Des Espagnoles de l’Opéra-Comique dans la rue et bien d’autres qui ont l'air nature en béret et blouse rouge, — et des enfants! ça en grouille, sauvages et ressemblant à des petits Turcs. »
Mais Whistler n’était pas attiré en Espagne seulement par le pittoresque exotique de ce pays et de cette race si fortement colorés ; son vrai but, c'était d'aller porter son hommage à Velazquez. Il s'y prépare avec une Joyeuse fièvre. Dans une première lettre, il annonce à Fantin son projet : « En te revoyant, j'espère pouvoir te décrire les Fileuses et la Prise de Bréda!!! Oui, mon cher, je me propose ce voyage. » Une autre fois, il ajoute : « Tu dois attendre avec impatience mon voyage en Espagne. Car, tu as raison, je serai le premier qui puisse regarder les Velazquez pour toi. Je t'en rendrai compte, je te causerai de tout! Quel grand bonheur pour nous deux, car Je te ferai voir, depuis Paris, une à une toutes les toiles, comme nous aimons les voir! Aussi, s'il y a des photographies à avoir, J'en rapporterai. Pour des esquisses je n’ose presque pas en hasarder ! Si je m’enhardis, je verrai. Tu sais, ça doit être de cette glorieuse peinture qui ne se laisse pas copier... Ah! mon cher, » conclut-il, « comme il a dû travailler! »
Malheureusement, devant le mauvais temps qui persiste, il commence à éprouver le commencement de lassitude qui le pousse vers un gite plus proche et plus fixe. Il a envie de remettre au printemps suivant la visite à Velazquez, et, alors, il espère que Fantin pourra s'arranger pour venir avec lui. Sur la promesse de Fantin, il remet décidément son voyage : « Je remets ma visite en Espagne à l’année prochaine et tu viendras avec moi! Ça sera Le suprême de bonheur! C’est un pèlerinage sacré pour nous, déclare-t-il avec enthousiasme, et rien ne doit nous empêcher de le faire... Ainsi donnons-nous la main et jurons! » Hélas! en 1866, il écrira à Fantin : « Madrid, pas encore. » Et ce fut : jamais.
Comment douter, après ces aveux de Whistler lui-même, de son admiration profonde pour Velazquez et des liens qui purent s’établir entre le grand maître espagnol et le jeune disciple? Whistler, plus tard, à l’heure où sa personnalité était définitivement constituée, a
pu être impatienté des comparaisons maladroites par lesquelles les amateurs cherchent à exprimer leur admiration. Mais, bien que M. Duret se soit évertué un peu paradoxalement, tout le long d’un chapitre de son livre, à soutenir l'opinion contraire, on ne peut nier que le rapprochement entre les deux artistes s'impose et se justifie. Sans doute Whistler ne fit aucun emprunt direct aux œuvres de Velazquez, mais il y pensa dès l’origine, comme nous le montrerons, et lorsque la période de recherche de l'éclat dans les colora-