LA VAGUE BLEUE (BIARRITZ), PAR WHISTLER
(App. à M. Alfred Attmore Pope.)
Whistler pouvait-il se faire cette illusion de croire qu'il n'avait jamais rien dû à Courbet?
En 1863, Whistler prend la détermination de se fixer à Londres. Ilen a assez de toutes ces pérégrinations, des bords de la Tamise aux rives de la Seine et des rochers de Bretagne aux brisants des Pyrénées. Il est énervé par le mauvais temps, découragé par cette mer éternellement changeante qu’il est impossible de saisir, rebuté par ce travail en plein air tout à fait décevant, qui n'avance jamais. « Décidément, tu as raison », écrit-il à Fantin « la peinture d’après nature, on doit la faire chez soi. » C’est ainsi que, sage-
ment, Fantin se confinait dans ses portraits et ses natures mortes. « Du reste, ces peintures en plein air d’après nature », ajoute-t-il dans une autre lettre, «ne peuvent être que de grandes esquisses. I n’y a pas! un bout de draperie flottante, une vague, un nuage, c'est là un instant et c’est parti à tout jamais! On pose le ton vrai et pur, on l’attrape au vol comme on tue un oiseau en l’air, — et le public vous demande du fini! » Et après cette observation qui montre bien quel fut chez les hommes de cette génération et de ce milieu, dans l'étude des réalités, le travail mental qui les conduisit à l'indication abrégée des formes et à la notation rapide des phénomènes pour aboutir chez certains d’entre eux à l’impressionnisme, Whistler épanche tous ses écœurements et toute sa lassitude dans le sein de son ami.
Il a assez voyagé. On perd un temps précieux: « il y a l’arrivée dans un pays inconnu, les modèles à dompter, les naturels qui ne posent qu'avec de grandes câlineries; il y a enfin des semaines avant qu’un tableau se trouve en train. Et puis, on est si loin! » Et, tout en continuant, comme le marin qui voit en songe quelque chaumière solidement bâtie en terre ferme, il se prend à rêver d'un intérieur, d’un foyer : « Ma foi, je ne sais trop ce que je rêve, mais, pour le moment, il me semble qu'un intérieur à la campagne, près de Londres ou de Paris, ferait mon bonheur. Une grande pièce pour atelier, et puis, chambre à coucher, petit salon, ete. » Et il a tant de hâte de réaliser ce petit rève bourgeois d'existence fixe, de travail régulier, d'intimité tiède dans un home avenant, éclairé par les yeux verts et les cheveux de cuivre roux de Joe, la belle Irlandaise, qu'il lui sacrifie un projet longuement caressé, poursuivi jusqu’à l'heure de sa mort et qu’il n’eut point la joie de voir aboutir.
Whistler avait, en effet, formé le dessein d'accomplir deux pèlerinages : l’un près de Rembrandt, l’autre près de Velazquez, ses deux maitres de prédilection.
Il fit le voyage d'Amsterdam, en 1863, au printemps, en compagnie de Legros, qu'il devait ramener à Londres, et il put admirer selon son cœur cette « merveille, la Ronde de nuit qui est tout autre chose que ce que nous avons pensé ». Il trouva encore l'occasion de revenir en Hollande, voyage facile en raison de la proximité du pays. IL y retourna une dernière fois en 1902, avec M. Charles Freer, l'ami dévoué qui a si largement contribué à la formation de l'exposition présente, et c’est au cours de ce voyage qu'il sentit Les premières atteintes du mal auquel il devait céder. Mais il ne réalisa jamais le voyage de Madrid. Dans les dernières années de sa vie, il
y pensait encore et projetait de l’accomplir avec un autre de ses meilleurs amis, son compatriote M. Canfield. Dieu sait, pourtant, de quel cœur il l'avait rêvé! Il semble qu'il se soit instailé, en 1862, à Guéthary pour être plus près de la terre d’Espagne. Quand un jour,