HARMONIE
(App. à M. Frank
PHOT. ROYER ET Ci*, NANCY
prendre, le laisserait entendre, car, si elle ne montre ni la belle unité, ni la grande simplicité du premier, elle offre dans sa composition, dans ses agencements de couleur, une complexité, une indépendance et un imprévu qui sont choses toutes nouvelles. La parenté avec Fantin y est moins généralement déterminée. La composition lumineuse du tableau est déjà subtile et savante, avec son fond tout en clarté douce, formé ingénieusement de trois parties légèrement nuancées de valeurs, mais de nature si différente : le bariolage des rideaux fleuris traversé par la lumière de la fenêtre, entre une paroi éclairée de côté et l’image d’une autre partie de la pièce reflétée dans une glace. La disposition des personnages est aussi très personnelle et annonce le Whistler de l’avenir. La figure d'amazone, inscrite dans une silhouette élégante et hardie, se découpe sans dureté, mais nettement, contre le fond clair, et se place cavalièrement de côté, hors du milieu de la toile, sur un sol vu en perspective montante, comme dans ses futurs portraits. Est-ce une illusion ? mais ilme semble que, au moment d'exécuter cette délicieuse toile, il connaissait déjà les Japonais.
Jusqu’alors on ne peut pas dire, du moins, qu’il y ait la plus légère trace de son contact avec le milieu anglais; il était, d’ailleurs, beaucoup trop enrapport avec ses amis de France. A cette période incerlaine et vagabonde appartient cependant, une nouvelle toile autrement significative : c’est la Fille blanche. Celle-ci a une date précise; elle a été signée en 1862. Nulle œuvre, peut-être, n'a contribué à faire plus connaître son auteur. Célèbre dès le premier jour, elle était devenue légendaire. Son exposition à Paris fit émoi. Whistler l’'envoya au Salon de 1863. Elle y eut, naturellement, les honneurs de la proscription et forma ce qu’en argot d'atelier on appelle le « clou » du Salon des Refusés. Whistler s'attendait, du reste, très philosophiquement au sort qui lui était réservé. Ce n’est point qu'il n’attachàt pas d'importance particulière à cet ouvrage, car, tout au contraire, il y a peu de tableaux, dans sa correspondance, auquel il paraisse plus s'intéresser et sur l'effet duquel il compte plus. Avant même qu’elle soit non seulement exposée, mais terminée, il se préoccupe de la faire annoncer. Dans une lettre datée de Guéthary, sûrement en 1862, il demande à Fantin si « l’ami de Burty » a écrit dans la Gazette sur la Fille blanche, et, pourtant, dans une lettre ultérieure, écrite à la fin de son séjour, alors qu'il est énervé par le mauvais temps et le mauvais travail, il annonce son départ prochain, croyant « mieux faire en retournant à Londres
finir la Grande Tamise et la Fille blanche pour le Salon, à Paris ».
Le 23 mars 1863, il écrit à Fantin qu'il vient, qu’il reste un jour à Paris, qu'il apporte lui-même la Fille blanche, et il lui demande de la dérouler et de l’encadrer dans son atelier pour la voir ensemble avant l’envoi au Salon.
De Hollande, dans une lettre signée : Whistler et Legros, il s’en soucie encore, mais il est si assuré de l’accueil du jury qu'il envoie à Fantin un mot pour demander à Martinet d'exposer dans ses salons du boulevard la Fille blanche « si on l’a refusée aux Beaux-Arts comme je le suppose ». Et il est ravi quand il apprend son échec et la décision de l'Empereur. « C'est charmant, écrit-il encore d’Amsterdam, c’est charmant pour nous cette affaire de l’exposition des Refusés! Certainement qu'il faut y laisser mon tableau! et les tiens aussi. Ça serait de la folie de les retirer pour les mettre chez Martinet. Aussi ne lui donne pas le petit mot d'autorisation que je t'avais envoyé pour lui, déchire-le tout de suite pour qu'il n’arrive pas de malheur. » Et il est si content qu’il annonce son arrivée dans peu de semaines « pour voir tout ça ».
IL escomptait avec perspicacité le bénéfice du scandale et il fondait bon espoir, sinon sur l'esprit des Parisiens, du moins sur les sympathies du milieu amical de la jeune bande réaliste et de ses défenseurs autorisés pour le venger des académiciens de Paris et aussi de ceux de Londres. Car il nous avoue que, de l'autre côté de la Manche, son ouvrage n'avait pas été mieux vu des talents officiels et patentés. Il exulte à la lecture de la lettre de Fantin qui lui écrit aussitôt après l'ouverture de l’Exposition. « Cristi! lui répond-il, si tu savais quel effet cette nouvelle a produit ici! Ils sont pas mal dégoûtés les Horseley et autres de penser que la Fille blanche soit bien vue à Paris après avoir été maltraitée ici. » Ce sont là les premières notes du prélude dans le conflit entre le milieu académique anglais et son esprit indépendant, qui fera plus tard pour lui un véritable enfer de cet Eldorado londonien où les brouillards semblaient se condenser en pluie d’or.
Aussi veut-il profiter de son succès et s'informe-t-il avec passion si «le Figaro de Graham a été bien », et la Gazett: des Beaux-Arts, et Théophile Gautier, et il aimerait fort savoir ce qu’on en pense au Café de Bade.
Par ces seules préoccupations on voit que Whistler avait conscience d’avoir fait un grand effort. Il avait concentré et résumé dans cette œuvre tout ce qui constituait sa personnalité présente.
Whistler pinx.