CAUX-ARTE
conseiller Fantin dut probablement le dissuader de ces efforts disproportionnés avec le sujet. Cependant le Japon ne cessa jamais d'exercer son empire sur l'imagination de Whistler. On pourra le voir encore, en 1876 et 1877, entreprendre pour la salle à manger de M. Leyland, ce décor célèbre de la Chambre des Paons, pour encadrer sa figure de la Princesse du pays de la porcelaine, « cette princesse des mille et un jours, lumineuse comme ces femmes que l'imagination croit voir dans les nuages », écrivait Thoré, « cette princesse affolante », ajoutait le grand critique, tant le japonisme paraissait alors nouveau et séduisant et tant cette grande image, comme son aînée, la Fille blanche, fit impression sur ses contemporains, au Salon de 1865, où elle fut exposée. Des paons au plumage bleu sur fond d’or ou or sur fond bleu, épanouissaient leur roue magnifique sur les volets des fenêtres, se provoquaient hardiment sur les parois, les ailes ouvertes, éployant ou étalant leur traîne splendide dont les yeux innombrables se répétaient à l'infini sur les panneaux des lambris, les encadrements des corniches et les caissons du plafond’. Plus tard, dans les diverses installations de son mobilier personnel, Whistler se soumit toujours, avec un esprit sobre et rare à la fois, aux instigations de goût japonais.
Mais, à ce premier mouvement spontané de curiosité enthousiaste fit bientôt place un sentiment plus réfléchi. Dans la familiarité de ces merveilles exotiques, il s’habitua à choisir, à analyser, à démêéler les raisons de son admiration. Son esprit avisé, prompt et méthodique, découvrit les lois qui dirigent l'esthétique de ces arts d'Extrème-Orient.
Renonçant peu à peu aux accessoires du bric-à-brac japonais, il s'assimila ce qui l'avait particulièrement séduit dans leurs principes, se pénétra de leur compréhension inaccoutumée et dirigea sur les choses qui l’environnaient une vision rendue plus subtile, plus perspicace et comme renouvelée.
C’est sur les aspects de la nature, principalement, que porta ce changement significatif: sur les décors qu'il s’en était toujours plu à considérer, c’est-à-dire sur les vues du fleuve aux larges eaux rayées de remorqueurs, de chalands et de barges, ou sur les vastes spectacles de la mer. Car, si Whistler aime le pittoresque des silhouettes de mâts, de voiles, de grues et de cheminées, il témoigne une atten-
4. Cette décoration, acquise par M. Charles L. Freer, est destinée de nouveau à encadrer dans la demeure de l'amateur américain, à Détroit, la Princesse du pays de la porcelaine.
tion très indifférente à la campagne proprement dite, et l’on compterait les arbres qui se trouvent dans son œuvre de paysagiste. Certains des premiers tableaux qui succèdent presque immédiatement à ceux conçus sous l'influence de Courbet et s’y confondent même, sont des images délicates qui se présentent avec tout le caractère de kakémonos ou d’estampes japonaises. Tel, par exemple, ce quai de Chelsea avec son panorama en hauteur, son fond coloré, ses eaux claires sur lesquelles se découpent des voiles pliées avec une arabesque singulière et dépaysante, son premier plan dans la pénombre du soir où éclatent doucement les fleurs pâles de quelque arbuste ct les toilettes aux tons mourants de vagues et élégantes promeneuses. Il n’est pas jusqu'à la marque qu'il commence à adopter qui ne souligne cette impression : ce fameux butterfly, inséré d’abord dans un cartouche, puis s’éployant dans un cercle, enfin s’envolant sur une sorte de trèfle, avec un caractère de plus en plus schématique, où l’on croit trouver, dans le mouvement des ailes de l’insecte, les jambages exaspérés du W initial de son nom.
Ici encore, il se dégage insensiblement de ces transpositions immédiates, et il ne se souvient des exquis xylographes japonais que pour contempler, avec des yeux devenus plus attentifs et plus éveillés par leur fréquentation, certains spectacles de notre vie, analogues à ceux retracés sur les estampes nippones, mais que, par suite des conventions et des préjugés, nous n’étions pas disposés à regarder avec les yeux de l’art. Hiroshighé agit sur Whistler avec ses nocturnes, ses feux d'artifice, ses silhouettes élégantes et voluptueuses dans l’ombre, comme Outamaro, avec ses femmes à leur toilette, tordant leurs cheveux devant un miroir, ou pressant l'éponge ruisselante sur leurs épaules nues, agit sur Degas, en lui suggérant ses figures de femmes se peignant ou se lavant.
C'est à cette inspiration qu’on doit la longue série d’incomparables « nocturnes » qui, — à l'heure même où ses anciens camarades, devenus les chefs de l’impressionnisme, célébraient toutes Les spendeursde la lumière, — disaient, avec la sensibilité d’une langue jusqu’à ce jour inconnue chez nous, la mystérieuse beauté de l'ombre et de la nuit. Ici, ce nocturne « bleu et argent », qui ressemble à un Corot éthérisé, sublimé, subtilisé, âme d’un paysage plutôt que paysage lui-même, où, dans un ciel de turquoise indéfinissable aux teintes évanouies, pointent quelques clartés d’or pâle, très pàle, comme verdi : fenêtres lointaines, lanternes mouvantes, avec la petite rougeur profonde et vague de quelque feu très éloigné. Là, c’est ce cré-
puscule « couleur chair et vert » de Valparaiso, où sur la mer grise à peine ridée, sous le ciel strié et déchiré horizontalement de larges nuées, une flotte de navires, toutes voiles ouvertes, se balance len-