Reproduit iei en lettre
Fantin, en effet, était en possession, dès cette époque, d’une maîtrise qui s’ignorait, mais qui s’exerçait sur des toiles qu’om recueille aujourd’hui jalousement parmi les œuvres Les plus parfaites. de notre production contemporaine. Dans sa correspondance avec Fantin, Whistler ne cesse de manifester son admiration pour le talent de son ami, tantôt pour « sa simplicité et sa largeur », tantôt pour «les belles et fraîches couleurs qui lui sont particulières ». « Ah ! écrit-il même un jour, je voudrais bien savoir un peu de ceque tu sais... Quand saurai-je plus ? »
Cest que, en vérité, comme peintre, Whistler ne savait pas. encore grand'chose. Il avait tout à étudier. Il n'avait, heureusement, rien à désapprendre. Son bagage personnel consistait surtout dans ses dons innés de graveur. Il rapportait d'Amérique une pratique tout exceptionnelle de la pointe. Car la curieuse planche The Coast Survey, qu’il exécuta pour le département de la Marine, à Washington, avec si peu de respect des convenances administratives, atteste déjà une rare délicatesse de vision et PORTA T D E NE RRRRS une non moins rare finesse et fer- DESSIN A LA PLUME meté d'outil. C’est donccomme gra- Se Le it à 0 veur qu'il inaugura sa carrière et qu'il commença sa réputation. Je: laisse de côté momentanément cet aspect de son œuvre. Car, s’il est
des rapports certains et nécessaires entre son œuvre peint et son œuvre gravé ou lithographié, il est facile de les disjoindre, Whistler ayant pour principe que tout art a ses conditions et ses limites et qu'il ne faut point faire exprimer à l’un ce qui est du domaine exclusif de l’autre.
Cet esprit de méthode, qui contraste avec l’apparent caprice desa fantaisie, est très caractéristique; il explique, sous les dehors superficiels et un peu artificiels de sa physionomie, le secret de son développement artistique. Quels que fussent, en effet, ses succès comme graveur, succès qui auraient suffi peut-être à tout autre, surtout à cette heure du grand renouveau de l’eau-forte originale que venait de porler à son apogée Méryon, suivi de Bracquemond et bientôt de Seymour Haden, le propre beau-frère de Whistler,
celui-ci ne s’en contenta point. Sa verve et sa légèreté cachaient aussi une persévérance obslinée. Il a donné, à travers toute sa carrière, des preuves continues de cette énergie et de cette ténacité. « Tu sais, écrit-il lui-même à Fantin vers cette date, combien j'ai de la patience et combien je ne quitte jamais ce que j'ai commencé ». Il s’acharna donc au métier de peintre, sans se lasser ni se rebuter.
On copiait alors beaucoup au Louvre. C'était le moyen généralement employé pour pénétrer les chefs-d’œuvre, les analyser et les comprendre, ou simplement pour épancher son admiration. La mode en est très passée. Fantin, dans cet ordre de travaux, accomplit des chefs-d’œuvre. On à pu en voir la preuve dans la récente exposition de son atelier, ouverte chez M. Tempelaere. Il était presque aussi célèbre dans son entourage par ses copies que par ses propres tableaux. Whistler s’ingéniait à lui procurer des commandes à Londres, notamment près de Seymour Haden, qui en possède quelques très beaux exemplaires, entre autres une copie des Noces de Cana. Whistler, dans une de ses lettres, discute des mérites de cette copie à l’égal de la composition de l’Æommage. Whistler, pourtant, copiait très peu. H. Beraldi cite de lui une copie de l’Angélique d’Ingres, qu'il aurait exécutée à côté de James Tissot; l’exposition de Londres, au mois d'avril dernier, offrait, de son côté, une copie de la Diane au bain de Boucher, assez terne et appuyée. Mais Fantin nese rappelait de lui qu’une copie des Cavaliers de Velazquez.
Whistler travaillait surtout avec les yeux, ces yeux vifs, spirituels, malicieux et en même temps clairvoyants et pénétrants, et avec sa pensée aussi singulièrement vive, alerte et compréhensive. Au Louvre, chacun choisissait sa famille d’ancêtres. Whistler, pour son compte, choisit Rembrandt et Velazquez. C’est qu’on étaiten plein dans le mouvement réaliste que Courbet avait jusqu'ici représenté ou absorbé à lui tout seul, et les amis de Whistler, formés en dehors des leçons de l'École des Beaux-Arts, — quelques-uns, comme Fantin et Legros, à la « Petite École » de dessin qui lui faisait concurrence, — unissaient leurs protestations ardentes et juvéniles contre l'enseignement bâtard des académies, en affirmant très haut leur amour de la vérité et des réalités de leur temps. J’ai montré ailleurs, par l’histoire même des premiers grands tableaux de Fantin : l’'Hommage à Delacroix et le Toast, à quel point le doux et songeur Fantin avait pris au sérieux son rôle de porte-drapeau de la petite bande. Velazquez et Rembrandt étaient justement alors les deux grands apôtres de la réalité, auxquels les jeunes artistes, Whistler
en tête, — il réclamait lui-même la première place, — venaient porter l'hommage qu'ils avaient précédemment offert à Dela- Croix ‘. |
Whistler, qui n’avait pas de préjugés d'école, ne s’en tenait pas seulement aux maîtres; il regardait attentivement les réalités de la vie. Son mélange de bonhomie, d'humour anglo-saxon et de gaminerie: parisienne, qui s’accordaient toutefois avec une véritable distinction native, firent qu’il se plut tout particulièrement dans les spectacles. de la rue. Sa première série d’eaux-fortes, sa série française, — qui comprend des scènes d'Alsace, d'Allemagne, et des scènes de la vie parisienne, — montre avec quelle intelligence vive et subtile il pénétrait le pittoresque et le caractère des milieux populaires. Il ne reste plus beaucoup des figures de ses premières annéés à Paris. Nous retrouvons son Portrait au grand chapeau, qui a été gravé par Gérard, peint vigoureusement en lumière, dans un effet à la Rembrandt, comme le remarque M. Th. Duret; le morceau superbe qui appartient à M. Drouet: cette Téte d’un vieux marchand de pots de faïence fumant sa pipe; la Mère Gérard; le Portrait de M. lonides. Ces peintures, fortes, robustes, colorées, très françaises. d'aspect, font penser non seulement à Courbet, mais indistinctement à tout le groupe des premiers réalistes qui suivirent le romantisme, à quelque chose de dérivé de Decamps ou de Charlet.
L'influence directe de Fantin, de cet art à la fois probe, savant, discret, ému et profondément insinuant, qui traduisait sans coquetterie et sans effort la simple et puissante beauté de la vie, s'exerce