TÊTE D'UN VIEUX MARCHAND DE FAIENCE
{. Histoire d’un tableau : le « Toast », par Fantin-Latour (Revue de l'art ancien. et moderne, janvier et février 1905).
aussitôt manifestement sur Whistler qui lui doit son premier chefd'œuvre : Au piano.
Cette toile, qui est très voisine des précédentes, puisqu'elle fut terminée pour le Salon de 1859, en diffère tout à fait par le caractère et par le mérite. Whistler a renoncé à son goût momentané de truculences et de pâtes cuisinées, et montre une souplesse, une légèreté et une fluidité dignes de la brosse de son modeste et grand camarade. Comme Fantin, il n’a pas eu à aller bien loin pour trouver ses modèles. Dans un intérieur doucement éclairé, une femme, assise à gauche, joue du piano; à droite, une fillette, debout, appuyée sur le coffre de l'instrument, l'écoute dans une attitude recueillie. C'est sa sœur, Mrs (aujourd’hui Lady) Haden, et sa nièce, Annie, qu’il a déjà si délicieusement gravée. La mère est entièrement de profil, -en robe noire; la fillette, toute vêtue de blanc, les cheveux blonds épandus sur les épaules. Sous le piano, des étuis à violon et à violoncelle mettent une note noire qui accompagne les noirs de la robe. Le sol est tendu d’un tapis rouge uni et répond au tapis rouge d’une table ronde placée derrière Mrs Haden, et sur laquelle est posée une coupe de Chine à décor bleu et or. Le fond, très clair, très doux, est d’un gris blanc, à bandes vert d’eau et dorées; le mur st orné, toujours comme dans les tableaux de Fantin, parle bas de grands cadres coupés, dont l'or brille discrètement. L'accord juste de ces tons sobres et choisis, de ces rouges et de ces roux, de ces noirs et de ces blancs, de ces gris et de ces ors, Les rapports des figures avec le fond sur lequel elles se détachent paisiblement, -comme dans un bain d’atmosphère, les chairs rosées d’un éclat limpide, comme attendri par la clarté du jour, la transparence des ombres, les vibrations caressantes de la lumière, tout ce morceau précieux, de la sensibilité la plus rare, évoque le souvenir de ces Brodeuses et de cette Liseuse avec lesquelles il allait au combat, à ce Salon de 1859, le premier où osaient s’aventurer les deux amis.
Ils furent battus tous deux avec un bel ensemble. Whistler sauva . du moins ses eaux-fortes. Fantin eut tout son envoi repoussé. On n’en fut pas trop surpris : c'était de règle. Desnoyers, dans son Salon des Refusés de 1863, remarque judicieusement qu’ «il y a un système absolu d'exclusion pour les tableaux d’un certain genre, pour tous ceux, par exemple, de l'école dite réaliste. Toute tentative faite en dehors des principes ou des habitudes de l’Académie, ajoute-t-il, est rejetée ».
Avec eux étaient refusés Ribot, Legros et quelques camarades du
WIISTLER 409
groupe. C’est alors qu’un de leurs aînés, Bonvin, indigné de la décision du jury, résolut à sa façon de faire rendre justice aux débutants. J'ai eu, maintes fois, en parlant des artistes de cette génération, l’occasion de ciler cet admirable et vaillant héritier des maîtres de Hollande qui, non seulement fut un mâle et beau peintre, mais eut encore le mérite certain de la perspicacité. IL avait quinze ou vingt ans de plus que ses jeunes amis, un œuvre déjà riche ct apprécié Justement d’un petit public intelligent. Son jugement était droit et sûr et son esprit pittoresque et incisif. Fantin l'avait connu au Louvre; il lui garda toujours une grande admiration et une vraie gratitude. Les jeunes réalistes lui durent leur premier baptême. Bonvin, en effet, organisa dans son atelier, rue Saint-Jacques, son « atelier flamand » comme il l’appelait, une exposition où il réunit les œuvres refusées de Ribot, de Legros, de Fantin et de Whistler. Il y conduisit tous ses amis; il y amena Courbet. C'était son contemporain; Fantin assurait même que Courbet lui devait plus d’un bon conseil.
A cette heure, le maître d'Ornans sentait quelque vide se faire autour de lui; il avait lassé l'opinion par ses fanfaronnades et ses scandales répétés. Il fut heureux de se retrouver une nouvelle cour d’admirateurs ingénus dans ce petit cénacle sur lequel il exerçait déjà son prestige de puissant artiste et de grand méconnu. Nos jeunes gens l’adoptèrent pour maître. Fantin organisa bientôt ses manifestations réalistes de l’Hommage à Delacroix et du Toast à la Vérité, où l’on sait que Whistler occupa le premier rang ; mais, comme Fantin avait une solide préparation, l'influence de Courbet ne se fit guère sentir sur lui que dans le sujet et dans les idées. Whistler, au contraire, subit particulièrement l'influence de Courbet dans. la technique. Il n’en voulait pas convenir plus tard, comme nous le verrons. C'est un sentiment très humain. Mais cette influence est incontestable et se manifesta jusque vers l’année 1865 ou 1866.
Nous en avons eu la trace dans ses premiers tableaux de figures ; nous la constaterons principalement dans les paysages et les marines. À côté de ces représentations humaines que nous avons signalées, Whistler s'était surtout exercé dans des sujets de plein air où le paysage occupait une place dominante. C'était, en quelque sorte, la transposition picturale de ses eaux-fortes. Depuis 1859, 1l faisait un continuel va-et-vient entre la France et l’Angleterre, où sa sœur était mariée, nous l’avons dit, au célèbre chirurgien F. Seymour Haden, qui ne s’était pas encore illustré aux