DEUXIÈME ARTICLE
A correspondance de Fantin-Latour avec Whistler est infiniment précieuse au point de vue de l’histoire de la pensée artistique du maître à ces premières heures de sa formation. Nous
n'avons que la moitié de cet échange sentimental et intellectuel, mais celle justement qui nous touche le plus directement aujourd’hui, les lettres de Whistler conservées par Fantin-Latour. Whistler s’y explique tout entier, nous le constaterons en mainte circonstance.
Dans une lettre, qui ne remonte pas beaucoup après 1859, Whistler parle justement d’un de ces tableaux de Tamise qui lui étaient chers; ce tableau marque bien le passage de ses eaux-fortes à sa peinture. M. Th. Duret a publié, dans son livre déjà cité, le croquis qui est joint à cette lettre. Whistler nous en donne lui-même la description : |
«Je voudrais t'avoir ici devant un tableau sur lequel je compte bigrement et qui doit devenir un chef-d'œuvre. — Voici à peu près ce que c’est. [Suit le croquis]. Là. — Je ne sais pas si tu pourrais jamais en trouver tête ou queue de ça. — Je tâcherai de te l’expliquer. D'abord, on est dans un balcon, premier étage, donnant en plein sur la Tamise. Il y a trois personnes : un vieux, en chemise blanche, celui du milieu qui regarde par la fenêtre, puis, à droite, dans le coin, un matelot en casquette et en chemise bleue à grand col rabattu, d’un bleu plus clair, qui cause avec une fille, bigrement difficile à peindre! Et voilà pourquoi je voudrais surtout t'avoir, pour que nous puissions discuter l'affaire. Tu sais, je l'ai peinte trois
fois, et je ne veux pas me fatiguer; du reste, si je la tripote trop souvent, je n'aurai guère le temps de faire le reste. Enfin, crois-tu ! je suis arrivé à y mettre une Expression | tais-toi, mon cher! une vraie expression. — Ah: mais que je te la décrive, la tête : C'est des cheveux, les plus beaux que tu n’aies jamais vus ! d’un rouge non pas doré, mais cuivré — comme tout ce qu’on a rêvé de vénitienne ! une peau blanche jaune, ou dorée, si tu veux. — Et avec cette fameuse expression dont je te parle, un air de dire à son matelot : « Tout ça est bon, mon vieux, j'en ai vu d’autres ! » Tu sais, elle cligne de l'œil, et elle se moque de lui. Maintenant, tout ça contre le jour et par conséquent dans une demi-teinte atrocement difficile. Mais je ne crois pas que je la repeindrai. La gorge est exposée. La chemise se voit presque en entier qui est bien peinte, mon cher, — et puis, une jaquette, vois-tu, c’est ça ! en étoffe fond blanc à grandes arabesques et fleurs de toutes couleurs! Chut! n’en parle pas à Courbet! Maintenant, par la fenêtre, on voit toute la Tamise qui est comme une eau-forte et qui était difficile, à ne pas y croire! Le ciel, parexemple, est très vrai, et cränement peint. Il y en a un coin qui se voit à travers les vitraux qui est chic! — Plus près, il y a un rang de grands vaisseaux dont un décharge du charbon, et tout contre la fenêtre, le mât et la voile jaune d’un alège, et juste contre la tête de la fille, (qui, j'oubliais de te dire, a l’air supérieurement... [ici un mot un peu vif]) il y a le beaupré d’un grand vaisseau dont les cordes et les poulies traversent tout le tableau. »
Qu'est devenue cette peinture? A-t-elle été détruite? Il semble que ce soit celle qu’il appelle ailleurs sa Grande Tamise, car ce sera la composition la plus importante dans ce genre. Peut-être est-ce le même tableau dont il parle dans une lettre de février 186%, où il annonce son intention d'envoyer au Salon de Paris le « tableau de la Tamise », écrit-il à Fantin, « que tu as vu un jour avec Edwards ». « C’est tout changé comme premier plan, ajoute-t-il, et je crois que cela fera bien à Paris, — tu l’aimeras, j'en suis sûr. Il y a un portrait de Legros et une tête de Jo qui sont de mes meilleurs. »
Whistler ne fut pas prêt à temps et n’envoya rien au Salon de 1864, et ce tableau, ou ces deux tableaux, — suivant qu'on pense que c’est le même ou qu’il y en a deux — demeurent inconnus. Quoi qu'il en soit, j'ai tenu à citer toute cette lettre, parce qu'il signale lui-même cet effet « de la Tamise qui est comme une eau-forte ». La lettre est instructive, en même temps, parce qu’elle montre son premier goût pour les bariolages de couleurs qu’éveilleront en lui les ouvrages des Japonais et parce qu'il est question, sans qu’elle soit nommée, mais avec son signalement manifeste, de la fameuse Joe, la belle Irlandaise, qui joua, pendant ces premières années, un certain rôle dans la vie et l’œuvre de Whistler.