BONNECHOSE
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a la messe
TTLS étaient trois, dont un nègre, Gaspar, Balthasar et MeJchior, qui portaient la myrrhe, le cinname et l'encens, conduits par une étoile étincelante. C'étaient des rois très bien habillés, munificents et magnifiques, dorés sur tranches comme des missels, couronnés et revêtus de brocatelles ravissantes, de velours, de damas et de satins miraculeux; du moins c'est ainsi qu'on les voit peints aux pieds du petit Eniant-Dieu, dans les tableaux de sainteté. Comme on leur avait dit que le Seigneur était descendu sur la terre, ils s'étaient mis à sa recherche pour l'adorer, et ils avaient revêtu leurs plus beaux atours. Je pense que ces bons rois, sages comme des mages qu'ils étaient, ont, depuis ces temps reculés, trouvé leur place en Paradis.
C'est à vous aussi, Madame, la même grâce que je souhaite. Pour y atteindre, vous honorerez donc le Seigneur avec la dévotion qui convient. Cela n'a jamais été de bien
bon ton d'en dire pis que pendre : l'athéisme vous pue la canaille à plein nez — et voici d'ailleurs — Dieu merci ! que la réaction est à la mode. Vous assistez donc à l'office, le dimanche, à une heure de l'après-midi : c'est la messe élégante, on y va au sortir du ht. Mais une fois par an, vous le savez, c'est à minuit qu'on dit la messe, à cause que ce jour-là tombe l'anniversaire de la naissance du fils de Dieu.
C'est là une cérémonie émouvante et touchante au plus haut degré. Il y faut paraître; c'est un beau spectacle, où l'on retrouve sa petite enfance tout à coup revenue et présente, et les tendres réminiscences des joyeux cantiques d'autrefois :
II est né le di-iin enfant,
Chantez hautbois, résonnez musettes...
L'encens monte en bleuâtres volutes vers les hauts chapitaux dorés. Il y a l'orgue qui répand des flots de musique, avec sa large voix de bronze, le choeur des voix enfantines, la petite clochette d'argent... Le bon curé a mis sa chape la plus ornementée, et dans un coin du chœur on a disposé la crèche avec «Jésus sur la paille, l'âne et le bœuf, saint Joseph et les trois rois mages... L'église est elle-même ornée avec splendeur et magnificence. Il faut, Madame, l'imiter, et vous faire belle. C'est vrai que la seule odeur des vertus plaît à Dieu, mais Dieu sans doute a du plaisir à contempler d'en haut la plus parfaite de ses créatures.
Vous serez donc bien habillée pour l'aller voir. Et j'appelle bien habillée celle qui se vêt avec décence, d'une manière appropriée à tous ses actes. Foin de ces pompeuses personnes dont toute l'affaire est d étonner en tout, et qui vont à la messe comme au théâtre. Je tiens que, pour une dame, paraître en robe de bal à l'église, épaules nues, perles et fourrures, c'est d'un goût beaucoup plus mauvais que se montrer en robe tailleur à l'Opéra. La modestie est de toutes les vertus chrétiennes la plus touchante et la plus difficile. Il faudra donc être modestement vêtue pour aller à l'église, ce soirlà plus qu'un autre.
Il fait froid le 2 5 décembre, à minuit. La messe nocturne qui s'y donne nécessite que l'on soit couverte : c'est donc d'un manteau qu'il faut s'occuper. D'un manteau et de rien de plus. On le choisira d'une forme ecclésiastique, ample et flottant, de couleur sombre, et plus sobre que riche. Ce sera, par exemple, une sorte de mante à capuchon que l'on se rabattra sur le visage : de beaux yeux dans l'ombre, Madame, si vous y pensez, voilà de quoi faire damner plus d'un saint. — Il y a aussi le manteau dit vénitien, dont les manches sont assez larges pour qu'on y puisse cacher plusieurs personnes. Cela vous a un petit air de mystère qui va bien. — Les mystiques porteront enfin la robe et la cagoule inquisitoriales, de bure épaisse, telles que les moines d'Espagne en étaient revêtus, au temps de Don Juan de Marana, quand on faisait brûler sur des bûchers
les belles sorcières mauresques; telles aussi qu'en ont, sur le tombeau des ducs de Bourgogne, les suppliants et les pleureurs... Tous ces vêtements que je vous recommande et dont vous trouverez, Madame, à l'entour de ces lignes, l'image précise et diverse, vous aurez cette joie de ne pouvoir les mettre et les porter qu'une fois dans l'année. — Je consens volontiers, d'ailleurs, que dessous, vous soyez le plus magnifiquement dévêtue — voire toute nue, s'il vous plaît ainsi, comme la reine de Saba. Vous savez bien qu'après la messe, on va souper. Il faut bien être un peu décolletée pour manger du bon boudin blanc et sabler d'honnête champagne. Mais ceci est une autre affaire.
Emile HENRIOT.
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