REVE DE NOËL
T E jeune Jeannot est costumé en berger. C'est pour aller à une fête, donnée autour d'un arbre de Noël, et où il compte s'amuser. Son costume de berger n'est pas compliqué : une chemise très courte, une peau de chevrette, un galurin de feutre grand comme une tasse renversée, et un très long bâton qui l'embarrasse.
Autour de cet arbre de Noël, Jeannot s'est beaucoup amusé. Il a poussé de grands cris, fait des rondes, si bien tapé sur un tambour que le tambour est maintenant crevé; il a écouté aussi, bouche bée, yeux écarquillés, un rossignol mystérieux, enfermé dans une boîte peinte, et qu'on faisait chanter en le remontant comme
une pendule. Il a sucé des
bonbons qui avaient le goût
de la rose et de la pomme.
Il a aussi pincé une petite
fille, costumée en bergère,
parce que cette petite fille,
brusquement, s'est précipitée sur lui pour
l'embrasser.
Maintenant, il dort, dans le coin d'un canapé confortable, l'estomac un peu poissé par les gâteaux. Il n'a pas quitté son chapeau ni son alpenstock. Et, pendant qu'il dort, son troupeau, représenté par un seul mouton à profil de vieille femme, veille sur lui. Quand Jeannot dort, il rêve, et voici ce qu'il rêve :
Il est, comme un vrai berger, étendu dans un champ, au pied d'un arbre bien plus grand que son bâton, bien plus grand que le sapin autour duquel il dansait tout à l'heure. C'est un arbre bizarre : il a, comme feuilles, des étoiles, de belles et innombrables étoiles en papier clinquant, et dont chaque pointe porte un rayon, qui tremble en luisant. Brusquement, une de ces étoiles, la plus grande et la plus brillante, tombe sur la tête de Jeannot, qui n'a pas peur du tout. Il se lève, cette étoile le coiffant, et sait, à n'en pas douter, qu'il est devenu, lui, Jeannot, un arbre pareil à l'arbre d'où est tombée l'étoile; mais, naturellement, un arbre beaucoup moins grand. Et, bien qu'il soit devenu arbre, Jeannot gambade, couvert de branches, de
pommes et d'étoiles, dans la plaine et dans la nuit. C'est ainsi qu'il rencontre deux autres petits Jeannots, identiquement semblables. Très affairés et pressés, ces deux Jeannots paraissent suspendus à un bâton; ils sont ronds comme des mappemondes, et leurs jambes agiles se démènent rapidement, portant des boules où le Jeannot qui rêve reconnaît les perles laiteuses du gui.
Ces trois Jeannots en rencontrent bientôt un quatrième : un gros Jeannot tranquille, qui marche Q
paresseusement, les mains dans les poches de j^STI
son manteau fourré. Il a un épais bonnet orné de grains de raisin, enfoncé profondément, et porte avec une extrême désinvolture, sur l'oreille, un rameau de houx, étincelant de baies. C'est le pesant et compact plum-pudding; en anglais, il leur demande son chemin, qu'il a perdu, car il est ivre de rhum.
Ce chemin, c'est un cinquième Jeannot qui le lui indique. Insupportable cinquième Jeannot!
Il ne cesse pas d'agiter une crécelle, pour faire croire aux autres qu'il est grillon ; et il répète comme un fou : « Emmenezmoi chez vous, messieurs, emmenez-moi !
Ne savez-vous pas que je porte bonheur?»
Ainsi le Jeannot-sapin, les Jeannotsboules-de-gui, le Jeannot-plum-pudding et le Jeannot-grillon, à travers la nuit de Noël, vont-ils jusqu'à la ville. C'est là que, en passant devant une rôtisserie, ils entendent des clameurs épouvantables. Ils se précipitent et arrachent aux mains d'un rôtisseur sanguinaire, une
belle oie blanche et épouvantée. L'oie se sauve dans la rue, une fourchette et un couteau plantés dans le derrière. Elle ouvre son bec pour dire merci à ses sauveteurs, qui reconnaissent, charmés, un sixième Jeannot, celui qui passe pour si bête, et qui, pour une fois, a quitté son bonnet d'âne afin de revêtir cet allégorique costume d'oie.
A ce moment, le Jeannot-berger, qui dort en rêvant sur son canapé, a l'impression, dans son sommeil, qu'on lui chatouille le bout du nez avec une plume d'oie. Et déjà il commence à regretter d'avoir sauvé le Jeannot si bête. Il tend la main pour attraper l'oie, qu'il se propose de fesser. Aussitôt il se réveille. Ce qu'il tient à la main, c'est la mèche de cheveux blonds de la petite fille impertinente ; elle trouve drôle de taquiner Jeannot en le chatouillant ainsi. Jeannot, à demi endormi encore, regarde le gentil visage penché vers le sien. Il se dit confusément qu'il a été très niais, tout à l'heure, en pinçant cette petite fille si gentille, et qu'il aurait bien mieux fait de l'embrasser, comme elle lui demandait. Cette fois, elle ne lui demande rien du tout. Aussi l'embrasse-t-il de bon cœur, oubliant aussitôt son rêve, qui ne vaut pas, trouve-t-il, une si charmante réalité.
J.-.L Vaudoyer.