‹ Gazette du bon ton (volume 2)Chapitre 12 sur 40 · LES ARBRES DE NOËL · texte numérisé non relu

LES ARBRES DE NOËL

"[TLS ne sont pas bien vieux, chez nous, les arbres de Noël; autrefois, en France, c'était avec d'amples mangeailles et d'énormes lampées qu'on fêtait la naissance de l'Enfant; maintenant c'est avec des palmes et des guirlandes. Cette coutume — je n'ose dire cette mode — est venue dans les familles avec les miss et les frauleins envers qui Marcel Prévost s'est montré un peu injuste. En tout cas, ces « anges gardiens » (cette fois sans ironie) ont bien fait d'apporter, dans leurs bras ailés, les jolis arbustes tout frissonnants de filigranes, de lumières, de friandises ou de bijoux que les enfants attendent, relégués à l'écart dans la salle d'études ou la nursery.

Il y a quelques jours encore, le petit arbre était en pleine terre, tout petit, tout frêle, se serrant, comme un bébé, contre le grand pin qui, près de lui, dressait dans le ciel ses aiguilles toujours vertes. D'un coup de bêche adroit on l'a déraciné, on l'a empaqueté dans une bourriche, — comme si c'était un faisan ou un lièvre, — et

porté chez le fleuriste avec des milliers d'autres. C'est une petite forêt qui s'est mise en marche vers la grande ville, mais ce n'est pas celle de Macbeth, et nulle menace ne s'y cache.

Ils causent entre eux, les arbres de Noël, et s'ils regrettent un peu la terre natale, l'air vivace qu'ils respiraient sous le ciel blanc de décembre et les couches légères d'argent que le gel ou la neige étendaient sur leurs barbes, ils sont assez vite séduits par leur nouvelle existence. Chez le fleuriste, l'atmosphère est parfumée; aux arômes des roses, des oeillets, des lilas ou des orchidées, se mêlent d'autres senteurs plus fines et plus rares : celles qui se dégagent des fourrures et des toilettes des belles dames occupées à choisir le Cbristmas free sur lequel s'attacheront ce soir les fils électriques qui l'enserreront d'un filet chatoyant et clair. Kt voilà l'arbre parti pour son avenus, ture nouvelle ; l'auto l'emporte, traverse \ un pays de féerie, le Paris de Noël, à l'heure où les magasins étincellent, où les confiseurs, les bijoutiers, les marchands de comestibles, sont pleins d'a- ■ cheteurs, où le Boulevard pétille et s'agite en cohue. Mais il faut rentrer, et le guidon du mécanicien incline la 4° chevaux vers les solitudes ombreuses de l'avenue Henri- Martin. Là, le valet de pied montera en grand mystère l'arbre sacré autour duquel vont s'empresser des mains féminines pour arranger et disposer les doux présents. Je ne voudrais pas affirmer pourtant qu'un œil d'enfant aux aguets

n'ait deviné le nouvel hôte qui arrivait encapuchonné dans ses toiles d'emballage. Vite aux autres un signe discret d'entente... Mais il ne faut pas avoir l'air de savoir, et l'on ne paraît pas étonné si maman et mademoiselle restent si longtemps enfermées, et si les femmes de chambre et les domestiques s'affolent, si les coups de sonnette se combinent avec les appels de téléphone.

L'arbre de Noël est plus riche et plus somptueux qu'autrefois, mais il n'en subsiste pas moins et c'est le principal ; car il y a encore des joujoux et des enfants. Quand la porte enfin s'ouvre, la ruée vers la table, l'assaut des branches chargées, la joie et le triomphe sont les mêmes qu'autrefois. C'est joli à voir, ces cheveux blonds qui flottent, ces mollets nus qui gambadent, joli à entendre, ces rires.

L'exquise maman qui, du bout de ses ciseaux d'or, coupe les fils, détache les objets désirés, distribue les bonheurs, sera vêtue d'une délicate robe en style d'été, car la serre où l'arbre se dresse est d'une tiédeur un peu humide qui fait pâmer les odontoglossum et baigne tous les membres dans une température presque tropicale. C'est un svelte enroulement de mauves et d'ors d'où s'érigent les bras nus et dont, aux pieds, l'échancrure laisse paraître le dessin soyeux d'une jambe fine.

Des amies surviennent et s'intéressent à ces plaisirs enfantins. Celle-ci, pourtant, porte ^--LJ--^

en son cœur le ressentiment d'une récente infi- C J>>*=^ J

délité maritale, celle-là le regret de l'heure si douce, passée dans les bras de l'ami; sur le front de cette autre pèse la gravité du plus lourd des maux: le souci d'argent. Toutes, malgré cela, s'égayent et sourient, pendant que l'arbre se dépouille, que sa parure s'arrache et que les petits sauvages connaissent la volupté du pillage.

Demain, on essaiera de ressusciter l'arbre, on lui prêtera des jouets désuets, des colifichets de l'an passé ; puis les petits oublieront; les arbres de Noël n'ont pas de lendemain et, malgré les tendresses qui l'accueillirent, celui-ci séchera bientôt dans un grenier ou dans une cave, et ne sera plus qu'une sorte de balai desséché qu'un matin on jettera au feu.

Mais, en somme, que voulez-vous qu'on fasse d'un balai... si ce n'est le rôtir?

François de NlON.

Page 1