‹ Gazette du bon ton (volume 2)Chapitre 13 sur 40 · LES SOUPERS DE NOËL · texte numérisé non relu

LES SOUPERS DE NOËL

l\TOËL est une nuit unique dans toute l'année; car c'est la seule nuit où tout le monde veille. Les maisons restent éclairées, les portes s'ouvrent au premier signe.

Et cette conséquence en entraîne une autre :

c'est la nuit où tout le monde soupe. Et même ce souper est pour beaucoup de personnes la principale religion de cette fête. Qu'elle célèbre l'événement le plus considérable et le plus merveilleux de toute l'histoire du monde; que la fête chrétienne soit elle-même superposée à une fête païenne de solstice d'hiver, on peut l'oublier; mais tout le monde sait que c'est la nuit du réveillon. Le réveillon est nécessaire, rituel, presque religieux.

Pour une partie de nos contemporains, le réveillon se passe au restaurant. On retient sa place ; les salles regorgent de petites tables, entre lesquelles on circule à peine.

On ne saurait songer à rien commander, et on se voit servir le repas commun. Toutes les femmes sont parées. On distingue assez bien deux ou trois tables voisines : le reste se perd dans un halo rose et doré. On ne peut pas parler à cause du bruit, ni manger à cause du

désordre. Et on regarde les autres se nourrir.

Quelquefois, au milieu d'une file, il se trouve une table où l'on est gai; tout le monde la considère avec scandale, avec envie, avec prière, comme si un peu de cette gaieté pouvait se répandre et arriver jusqu'à vous. Il ne faut pas l'espérer : une morne torpeur allonge les visages; un engourdissement agréable délie les membres.

Tout à coup quelqu'un dit : « Il est tard. » Une jeune femme dit : « Je suis complètement grise ». On se lève, une voix crie : « Vestiaire ! », et c'est tout. Il en est d'autres qui organisent pour ce jour-là une partie fine chez eux, avec quelques amis : c'est le réveillon d atelier. Il en est qui se costument, pour se faire rire. L'horrible de ces parties préméditées, c'est que chacun arrive avec la conviction qu'il doit s'amuser éperdument. Aussitôt un ennui immense et une contrainte glacée s'abattent sur 1 assemblée , et l'on ne commence à se divertir qu'au moment où on ne songe plus qu'on est là pour cela.

J'imagine une petite ville de province. L'usage est de se coucher à dix heures. Mais cette nuitlà il faut attendre minuit.

On a organisé en famille

une petite soirée. On fait de la musique. Déjà onze heures sonnent, et les voix sont étonnées de résonner

si tard. On feuillette les cahiers

de mélodies, où il y a tout le

Godard, tout le Massenet, et un

peu de Reynaldo Hahn. « Te souviens-tu de nos caresses? » Non,

on ne peut pas chanter cela dans

cette veillée pieuse. « Le jour de

noces »... C'est encore bien profane. Alors on chante «les Coccinelles », « l'Heure exquise »... Et quelqu'un dit : « Allons, mes enfants, il est temps de venir à l'église. » On entre, au milieu des lumières multipliées. Il y a ce jour-là, dans les bas côtés, un flot de gens qu'on n'y voit jamais; et l'orgue ne se lasse pas d'imiter le flageolet. On revient : les plus sobres boivent un doigt de Champagne ; les enfants ont les yeux brillants. Pensez qu'ils sont à table, et à quelle heure! Et tout à coup ils tombent, le nez dans l'assiette. J'en sais qui avaient inventé d'offrir un réveillon à leurs parents.

On leur avait donné carte blanche, et ils s'étaient tirés à merveille de leur rôle d'amphitryons. Ils siégeaient au milieu de la table, graves comme

de grandes personnes. Les parents étaient au rang des invités, et on faisait beaucoup de frais pour eux. Tout alla bien jusqu'au dessert : mais là, les nouveaux maîtres de maison s'endormirent à table, et il fallut les porter dans leur lit.

Et puis les années passent.

Les enfants deviennent ^. *-« parents à leur

tour, et les parents sont ^>^^^9=^l grands-parents. Mais les habitudes du foyer ne changent point ;

et c'est aux grands-parents maintenant qu on offre le réveillon et l'arbre de Noël. Le temps a seulement interverti les rôles. Les enfants, parvenus dans la force de l'âge, conduisent vers la table parée une mère à cheveux blancs, qui n'a plus coutume de se coucher si tard. Ils se souviennent, ce soir-là, des soirs pareils qui, en se succédant d'année en année, ont marqué les étapes de leur vie.

Ils voient, comme s'ils la mesuraient d'un coup d'œil, cette suite des ans qui élève les uns, et pousse les autres au déclin. Mais qu'importe de croître ou de décliner, quand Ô^S? on l'a fait ensemble? Il n'y a rien de changé;

seulement, maintenant, ce sont les parents qui s'endorment un peu au dessert.

&*/» truW- - Henry BiDOU.

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