LE GOUT AU THEATRE
T ES théâtres — quelques-uns du moins — ont fait comme les écoliers. Avant de commencer la nouvelle année de travail, ils se sont munis d'un matériel neuf. Au lieu des livres frais et des cahiers blancs qu'on se procure chez le libraire, ils ont fait emplette de tentures, de meubles, et de morceaux décoratifs. Le Théâtre-Français depuis la rentrée n'a guère offert qu'une attraction inédite : le plafond de M. Besnard. Pour orner le théâtre des Bouffes-Parisiens, M. Bernstein a choisi des tapis d'un bleu sombre, des abat-jour ingénieusement roses, des velours et des brochés de ce rouge ancien qui est si moderne. Et cependant, tandis que les salles se décorent, la mise en scène continue à se simplifier.
Chez Gémier, Mme Suzanne Després a joué Hamlet devant un fond de décor neutre, immuable durant la pièce entière, et qui pouvait tour à tour, sans que l'attention du public fût distraite, accompagner la scène du spectre, celle des comédiens, ou celle du cimetière. Trois arcs nus séparés par des montants, des rideaux masquant les baies latérales,
l'arceau du milieu encadrant soit des draperies, soit une toile de fond ; puis, au premier plan, quelques accessoires variant suivant la scène : fauteuils, faisceaux d'épées ou tombes entr' ouvertes ; il n'en a pas fallu davantage à M. Jean Variot pour prêter un cadre convenable au jeu réfléchi, intelligent, septentrional de Mme Suzanne Després. Au Théâtre du Y/eux Colombier, M. Francis Jourdain a recherché des effets analogues, mais avec un goût encore plus so- I bre dans ses moyens et plus
raffiné dans ses intentions. Pour une pièce exactement contemporaine d'Hamlet, la Femme tuée par la Douceur de Thomas Hey wood, il a créé des intérieurs dont des plis d'étoffe diversement éclairés, selon la méthode de M. Reinhardt, forment à eux seuls l'architecture, et que garnissent, selon les besoins variables de l'action, un lit, une table à jeu ou un escalier praticable.
Il faudra quelque jour discuter de plus près ces procédés à la fois rudimentaires et subtils de la mise en scène moderne. Qui est dans la vérité du goût? Est-ce M. Francis Jourdain, est-ce au contraire M. Paul Iribe qui, pour le Phalène de M. Bataille, compliquant et rafnant la mise en scène réaliste, a surchargé la scène d'architectures solides, de décorations et de tapisseries complexes :
fresques et médaillons pompéiens, colonnes pftéa^ de marbre bleu, grilles de fer forgé et
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coupes de jade lumineuses?.. Mais il est temps de passer aux robes.
Le mois passé, dans la Saignée, au milieu de tableaux tragiques et sanglants, l'Ambigu nous avait donné une reconstitution singulièrement instructive des modes de 1870 et de 1880. Instructive on peut juger en quoi : ces modes dont les images nous faisaient sourire ou nous récrier d'horreur il y a seulement deux ans, paraissaient brusquement tolérables, que dis-;e ? elles nous paraissaient presque sœurs de celles que nous arborons cette saison. Décolletages étroits et longs garnis de ruches et de plissés, taille longue, mouvement de draperies alourdissant le bas du corps et raccourcissant les jambes, longues manches plates, tout est revenu. Nous ne portons ni crinoline, ni cerceaux, ni tournure, mais nous nous efforçons d'en rendre l'effet par des cerclettes et de lourds bords de fourrure qui rejettent les draperies loin du corps. Nos cheveux tirés sur les tempes et sur le front, nos franges épaisses, nos velours noués autour du cou qui font prévoir le « médaillon » de nos mères, tout y est. Un
portrait de Stevens ou de Renoir, Sarah-Bernhardt par Bastien-Lepage, voilà les images que nous évoquons avec timidité... mais tout de même en petites filles qui ne renient pas leurs mamans.
J'entends bien que les différences entre 188 3 et 1913 sont sensibles : les Russes, les Japonais, les Byzantins, M. Poiret ont passé, et il nous en reste quelque chose; mais — et c'est, je crois, une pente inévitable des goûts, des habitudes et des mœurs, — nous retournons après quelques lustres à notre point de départ. Nous avons copié vers 1890 les mantes de Manon et les plis Watteau, de 1900 à 1905 nous avons reproduit le Directoire et l'Empire. Les modes Louis-Philippe nous ont impressionnées un instant, en les mitigeant de XVIII e siècle. Voici le tour du Second Empire et du début de notre République. Vues du lendemain, les modes d'hier paraissent ridicules; vues d'un peu plus loin (est-ce le secret du temps ou le retour de la sympathie?) elles semblent à nouveau savoureuses et charmantes.
Lise Léon Blum.
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