‹ Gazette du bon ton (volume 2)Chapitre 21 sur 40 · S PLISSE · texte numérisé non relu

S PLISSE

E Dieu Pan, à la place même où tomba la nymphe Syrinx, dans les eaux du Ladon, coupa, dit-on, les roseaux pour fabriquer un instrument auquel il donna le nom de sa bien-aimée. Et depuis ce temps, quand le bruissement lointain du vent siffle à travers les forêts de pins du Ménale, les pâtres arcadiens croient entendre la flûte de Pan...

De cette Syrinx antique, naquirent, à n'en pas douter, les frissons harmonieux des voiles appelés « plissés » .

Parfois ils traînent comme les vagues surfonde, en un bruissement discret, à la traîne d'une robe; ou bien, imprévus, inégaux, ils s'appliquent au corps, le mettant à nu, tel le voile de Samothrace.

Partout, en ce mois frileux, apparaissent des fins et des moins fins plissés, jouant la

^mÈm

blouse de Jocrisse à l'intérieur d'un habit à gros boutons, ébouriffant le bas d'une manche autant que crête hérissée ; ou bien encore mettant autour de la tête le halo blanc de la collerette de Pierrot.

Ils sont féminins, compliqués et chantants, ces étroits tuyaux d'orgue qui font murmurer les étoffes, chacune avec sa mélodie différente, comme les oiseaux dans le feuillage, alors que le printemps fleurit. Les plissés à l'antique, tels ceux de l'Arige vainqueur, n'auront pas le même chant que les plissés prévus et guindés du gros de Tours ou du broché; de même que les plissés Trajan, disciplinés comme les guerriers du temps, se différencient de ce plissé de jupe à la paysanne, ondoyant et léger telle une feuille de fougère. Ce mirliton de tulle qui monte, régulier et transparent, le long d'une fine silhouette, a l'air du grand escalier de cristal d'un château décrit par Perrault.

Mais les femmes sont excessives autant qu'inconstantes, pour le plus grand bonheur du marchand de frivolités; aussi, non

contentes de plisser leur fichu, de plisser leur jupe et de plisser leurs basques, elles en sont arrivées à plisser leurs

couvre-chefs : chapeaux de lampe, cache-pot, fleuris ou moelleusement enroulés de fourrure, tous, ou peu s'en faut, apportent à la physionomie l'auvent d'une passe inspirée du chalumeau divin.

Soit ! plissez et replissez vos dentelles et vos tulles, vos nattés et vos pékins; mais ne plissez jamais ce joli front lumineux et pur comme la fraîche brise matinale, que personnifie le dieu au pied de bouc.

Jeanne RamON-Fernandez.

Page 1