‹ Gazette du bon ton (volume 2)Chapitre 22 sur 40 · LA FIN DES LUSTREE · texte numérisé non relu

LA FIN DES LUSTREE

vr ASSES de voir leur joli teint blêmi par le dur éclat des lampes électriques, les mondaines ont déclaré la guerre aux lustres, aux appliques. Plus de lueurs brutales ni de girandoles aveuglantes, il faut qu'une clarté adoucie, tamisée, baigne les recoins ombreux du salon.

On a décroché les fers forgés, les pendeloques de cristal qui paradaient au plafond, et

sport nouveau, passe-temps charmant, chaque

maîtresse de maison s'ingénie à réaliser pour

son home un éclairage inédit...

Il sied, tout d'abord, de disperser

ingénieusement les points lumineux.

Le lustre banni, les ampoules élec-

triques épandront leur pâle auréole dans les coins les plus inattendus. Il n'est pas actuellement de bibelot transparent, de vase de cristal, qui ne voie son intimité violée par la pénétration des insidieux fils... La plus modeste bonbonnière devient lumignon, les Saxe fragiles, les Sèvres délicats, les doux Copenhague s'enrichissent de commutateurs savamment dissimulés. Et, vers cinq heures, vous voyez soudain la pénombre amicale du salon resplendir de lueurs fantomatiques... Les yeux de tel hibou en forme de vide-poche vous fixent étrangement; l'éléphant de jade, dans sa vitrine, s'illumine mystérieusement, le cheval de verre, ramené de Murano, s'enflamme d'une apothéose glorieuse, et cela réalise des effets chromatiques, insoupçonnés et délicieux.

Ces tentatives artistiques sont aujourd'hui le fin du fin et rien n'est aussi amusant que de combiner les lueurs au mercure ou la lumière froide dans quelque vieux reliquaire orfèvre ou au fond des bassinoires de cuivre martelé.

Les anciennes torchères de bois doré, les pieds de lutrins, les candélabres massifs des chapelles désaffectées servent de support à des couronnes d'ampoules.

Des colonnes torsadées provenant d'authen-

tiques Trésors soutiennent la course errante des conduits métalliques. Je connais un salon où un vénérable saint Jean-Baptiste en bois sculpté, datant du XV ème siècle, promène au haut de son bâton pastoral une petite rampe de lampes à incandescence. Autre part, c'est une Adoration des Mages, Renaissance italienne, qui brille de la somptuosité des ampoules à haut voltage. C'est, à proprement parler, faire prendre à ses visiteurs les Messies pour des lanternes. Les lampes de Vieux-Chine, les Delft, les Rouen, sont habillés à la mode du jour.

Quelque petite cousine peindra de ses mains habiles un vaste abat-jour où seront reproduits à l'aquarelle les motifs décoratifs mêmes de la précieuse potiche.

De superbes pièces de Satzùma sont aussi surmontées d'un monumental abat-jour, et des vols de grues éploieront leur onduleux sillage sur le satin tendu.

Des poteries de Nabeul, des vases étrusques brillent à nouveau sous l'éclat des lampes électriques adouci par les soieries passées des lampas, des brocarts.

Fantaisie délicieuse, voici un vase de cristal où trempent des mimosas et des roses. Au-dessus, trois lampes électriques irisent l'eau dormante, sous la paisible protection d'un dôme satiné. Et les fleurs, pâmées et agonisantes, s'enivrent de la caresse de ce soleil factice.

A gauche, à droite, dans les angles du salon, sur les étagères, dans les vitrines, partout doivent poindre de minuscules sources lumineuses, et l'invité pénétrant dans cet antre miobscur, se dirige à tâtons vers la maîtresse de maison, tel le petit Poucet cherchant de ses yeux apeurés la lumière de l'Ogre des légendes.

Tâchez de parvenir au port sans trop briser d'objets précieux ni broyer des pieds féminins non moins précieux... Et surtout n'hésitez pas à accorder en passant vos dévotions au portrait de la maîtresse de céans qui, tel une icône vénérable, resplendit au fond avec, devant son cadre d'or, trois ampoules électriques — non voilées celles-ci... Et la vasque, discrète, amicale, règne en maîtresse, la vasque translucide et pâle, veinée de fauve ou d'or, onyx, marbre, albâtre ou stuc . . . Vasques aux courbes harmomonieuses, pendues par des chaînettes aux anneaux tressés, ou dressées sur des colonnettes ajourées. Et quelle variété de tonalités changeantes nous offrent ces urnes lumineuses : verres troubles, émaux irisés, cornalines, agates, opales... Une noble dame de mes amies a, tout récemment, rapporté du Caire, pour s'en faire une vasque électrique, une... tétine de chamelle. Ne souriez pas, c'est authentique... A vrai dire, ce luminaire d'un nouveau genre est d'un chic racorni et un tantinet macabre... Mais il est fort original. N'est-ce point suffisant?

Pierre de Tréviêres.

LA MODE ET LE BON TON

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taille d'une femme que ces ensembles sombres éclairés d'un peu de tulle blanc, soit en gilet, soit en collerette.

XTOUS semblons dire adieu à ces paniers ridicules pour adopter des modes plus classiques, moins inconnues peut-être que toutes les folies lancées depuis quelques mois ; il me paraît que la femme se range en revenant aux modes « dix- huitième », qui, sans être beaucoup plus raisonnables que les nôtres , du

ÏLy a cependant un point sur lequel ne s'accordent peut-être pas notre temps et le « dix-huitième » , c'est celui de la taille. Nos élégantes portent des plis, des fronces, des décolletés mutins appelant la mouche ; elles portent le tricorne exquis, et tout cela avec une taille orientale...

C'est pour le moins inattendu. En tous cas, ce n'est pas plus laid ; ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. Les femmes ont ainsi l'air de dames de Trianon qu'aurait peintes Jordaens, dans leurs nattés de soie et leurs brocarts feuil-

pAR contre, je vois d'autres silhouettes aux attitudes lâchées, entortillées dans une soie noire sur laquelle flotte un vêtement de velours blanc ourlé de fourrures.

Ni ouvert, ni fermé, laissant entrevoir un décolleté outré, le devant de ce vêtement qui a l'air trop grand toujours pour celle qui le porte, est piqué à la taille

: fleur de ntraste amusant.

violente ;

|L A dentelle ne fut jamais plus triomphante, puisque nous la retrouvons partout : sur les robes d'après-midi, sur celles du soir, sur les fourrures, partout, partout — tout autant que la mousseline de soie — teintes l'une et l'autre dans les coloris de la robe qu'elles accompagnent.

On arrive à les mélanger si bien au tissu

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ns sur les autres, plis, les volants en forme, les ceintures molles se croisent, se drapent sans forme précise, et cela fait une toilette et une toilette tout à fait jolie. Si jamais expression fut juste, c'est aujourd'hui, lorsqu'on dit qu'une femme est habillée de pièces et de morceaux. Une robe, par exemple, commence par un mince et court jupon en mousseline de soie, elle est continuée par des biais de soie s'étageant en pente pour se conti-

jaquette Louis XV, à basque ample, à manches courtes et bordées de chinchilla. Une autre, enroulée de soie souple autour des jambes, avec deux petits tabliers de mousseline de soie bordée de zibeline qui monteront derrière se retrousser en un pouf... ce pouf dont il ne faut jamais parler, de peur qu'il ne revienne s'installer parmi nous pour de bon.

I^ES robes à double effet de transparent sont jolies; on en voit beaucoup avec des tuniques de dentelle ou de tulle brodé qui s'éclairent tout à coup d'une doublure blanche ou rose a mi-partie du corps.

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accapa:

£N somme, rie, nouveau poui jourduranttouteer Pour le soir, le de tulle ont te Quand je dis corsage, c'est une façon de parler, car tout au plus un nuage de tulle voile-t-il le buste. Av.

mode qui supprime le corset, vous voyez d'ici ce qui peut rester d'une robe sur le corps, les jupes fendues devant i laissant de plus en plus v

PRONTS découverts, chapeaux tout petits, campés de travers mais non plus enfoncés, sinon dégageant enfin l'une des tempes pour laisser voir la racine des cheveux.

^OUS les détails de la toilette sont précieux : parapluie, sac et souliers; chacun de ces détails atteint des prix fous, aussi est il permis, lorsqu'on suspend à son bras un réticule de mille francs et un parapluie de cinq cents, d'arpenter la rue de la Paix avec un petit trotteur de deux cents francs... « Un tailleur inouï, ma chère, que m'a indiqué Margot avec défense de donner son adresse à d'autres.

Je le regrette, hélas ! sinon vous auriez expérimenté sa coupe épatante, ma chère, inouïe, songez donc, deux cents francs, :st à n'y pas croire. N'est-ce pas qu'il

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NADA

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C'en est fait, et la mode est déclarée. Les costumes que l'an passé, au moment du Minaret, nous jugions faits tout au plus pour couvrir des sultanes ou des aimées, sont devenus la toilette naturelle des femmes et des comédiennes. Nous souffrons, que dis-je, nous exigeons que les draperies s'éloignent du corps, soit qu'elles se relèvent un peu lourdement au-dessus des hanches, soit qu'un bord de fourrure ou une cerclette les en tiennent écartées. Que l'on considère Mme Marthe Régnier ou Mme Lender dans Institut de Beauté, Mme Fonteney dans le Veau d'Or, ou les élégantes anonymes que l'on croise dans les couloirs, toujours les simples, doubles ou triples volants, évasés à la façon d'abat-jour, s'étagent sur les fourreaux. Seules, Mmes Dorziat et Van Doren, dans Sanuon, échappent à la contagion : la première par la souplesse tranquille et presque rectiligne de ses toilettes, la seconde par son aspect de cariatide, avec de souples plis de tulle qui flottent autour de ses bras noués, et ses jambes rejointes qui semblent porter le buste comme un socle.

Au Théâtre-Français, dans la reprise de la Marche Nuptiale, Mme Piérat a su accommoder avec un tact sûr chacune de ses toilettes aux moments successifs de l'action ou des sentiments. Correcte et un peu rétrécie dans son tailleur gris de jeune fille provinciale, elle sait garder dans l'élé-

gance parisienne la note discrète et virginale que commandait son personnage. Et puisque nous parlons des adaptations du costume au drame, il faut signaler, dans le Chèvrefeuille de M. d'Annunzio, les toilettes de Mme Bady, si justement intermédiaires entre la robe et le costume et qui semblent, en se tenant toutes proches de notre goût et de nos exigences, n'appartenir à aucune époque : robe de gaze brochée d'or, avec larges manches souples en mousseline ; robe de velours vert garnie de fourrure, somptueuse et tranquille, mi- vénitienne, mi-parisienne ; toque drapée garnie de longs paradis couchés qui eût pu figurer à une fête des Borgia, et que l'on voit aussi bien axifive o'clock de l'hôtel Ritz.

Puisque l'actualité dramatique nous en laisse un peu le loisir, revenons maintenant au sujet que nous avons indiqué dans notre dernière causerie. Autant que des généralisations peuvent être proposées, la mise en scène moderne a passé jusqu'à présent par trois phases. D'abord les décors que nous pourrions appeler réalldtes, ceux qui tendent à la reconstitution exacte et matérielle du milieu, à la reproduction littérale des paysages, des architectures, des accessoires. MM. Antoine et Albert Carré, qui sont les maîtres de cette manière, l'ont poussée jusqu'à son extrême limite de précision et de minutie. Et des artistes comme MM. Amable et Jusseaume viennent d'en donner à la Porte-Saint-Martin le plus complet spécimen. Au

dernier acte du Chèvrefeuille, par exemple, une vraie terrasse entourée de vrais escaliers domine une masse de vrais cyprès. Et chaque arbre existe réellement en bois et en toile, construit et coloré selon son plan.

Ensuite vinrent M. Reinhardt, les Russes et la tentative

si heureuse de M. Rouché au Théâtre des Arts. Sous des

formes différentes on nous a montré la mise en scène réaliste

simplifiée et stylisée. Simplifiée en ce que le décor se trouvait,

en quelque sorte, dépouillé de sa solidité et de sa profondeur.

Au heu de reproduire les objets dans leur consistance et à leur

plan, le décorateur les reportait sur la toile de fond ; ce qui

avait été tangible devenait seulement visible ; une perspective

suppléait aux plantations ; c'était œuvre de peintre, non plus

d'architecte. C'est d'ailleurs en confiant leurs décors à des

peintres, et parfois à de grands peintres, que les Russes ou M. Rouché ont

su leur procurer une harmonie et un style, et nous offrir des tableaux

véritables au heu d'adroits trompe-l'œil.

Maintenant nous en sommes à la troisième époque, aux décors qu'on pourrait appeler dymbolidtej. Il ne s'agit plus de reproduire un milieu, mais d'en donner l'illusion. Le décorateur ne reconstitue plus les objets dans leur consistance matérielle ni même dans leur apparence colorée ; il cherche, par les procédés les plus simples, à créer une impression qui en soit l'équivalent sentimental. Plus de plantations, plus de tableau. Une toile neutre, quelques plis d'étoffe limitant les espaces et que les éclairages seuls diversifient; au premier plan, les seuls ustensiles indispensables à l'action. Des expériences déjà nombreuses ont prouvé que cette sobriété de moyens créait une atmosphère indécise et poétique. Le théâtre du Vieux-Colombier nous a montré, à notre surprise, qu'elle pouvait également convenir à une action moderne, fût-ce à une action aussi précise et resserrée que celle du Pain de Ménage. Un rideau gris, un petit canapé, un fauteuil, une table, une lampe, et le texte aigu et plein de Jules Renard était apporté à la salle dans toute sa force et son intégrité.

Pelléas et Méimande, monté par M. Albert Carré, fut jadis un des chefs-d'œuvre de la décoration réahste. Et cependant, si l'on voulait rechercher les principes et les moyens de la décoration symboliste, on les trouverait peut-être dans le théâtre de

M. Maeterlinck. De part et d'autre, on suggère au lieu de représenter : l'évocation remplace la description. D'ailleurs, même en littérature, quel est le procédé efficace pour communiquer la vision d'un milieu? Est-ce de le décrire, c'est-à-dire d'en retracer littéralement tous les détails? Est-ce de condenser en quelques mots évocateurs l'émotion qui s'en dégage ?

Et cependant, salle Gaveau, tandis que Mlle Chasles illustre de tableaux vivants l'histoire de la danse depuis deux cents ans, Mme Yvette Guilbert chante...

Lise-Léon Blum.

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