‹ Gazette du bon ton (volume 2)Chapitre 24 sur 40 · LA FEMME ET · texte numérisé non relu

LA FEMME ET

UL n'ignore qu'elles portent, l'été, des chapeaux de velours, et des chapeaux de paille quand vient l'hiver. J'ai cru qu'elles obéissaient au désir de s'entraîner, de s'endurcir. Elles aiment tant le sport! Elles sont fières du biceps et de l'ampoule. Pourquoi ne s'attacheraient-elles pas à braver - le froid et la chaleur? Elles renonceraient à se glorifier d'un corps délicat pour s'enorgueillir d'être insensibles à la glace et à l'ardeur du soleil, comme les boxeurs qui encaissent les coups sans sourciller. Je suis tout prêt à admirer leur vaillance.

Mais ma petite amie m'a confié que ses pieds charmants sont presque paralysés et que ses jambes sont gercées. Je ne puis vérifier. Ma petite amie n'est qu'une amie. Elle s'est approchée du feu. Elle tend vers les flammes ses jolis pieds et je constate qu'elle est chaussée de souliers plus que décolletés, et je vois que ses bas sont fins comme une toile d'araignée, et j'observe que sa jupe s'ouvre sur ses bas diaphanes. Ma petite amie est vêtue d'une jupe qui s'applique presque directement sur son corps. Son corsage, largement ouvert, dévoile son cou, et, quand elle fait un mouvement, j'aperçois ses épaules ou sa gorge. Se's»manches sont transparentes pour que j'admire ses bras. Elle me prie de placer encore quelques bûches et, bientôt, elle sourit :

— Ça va mieux! Je ne sais pas ce que j'ai: je grelotte. Je ne parviens

pas à me réchauffer. Il faut absolument que je consulte mon médecin.

Je soulève le rideau pour jeter un regard sur le thermomètre extérieur : il y a cinq degrés au-dessous de zéro. J'entends bien que ma petite amie a un manteau de fourrure. Mais il ne faut pas qu'il descende trop bas. Il faut que les jambes ne soient pas protégées. Sans doute, quand elle était une fillette, ma petite amie portait des chaussettes, quelle que fût la température, pour se conformer aux lois d'hygiène q U i nous venaient d'Angleterre. Et je contemple avec attendrissement cette pauvre petite amie que les lois familiales et mondaines obligent à toujours grelotter. Si elle était née dans une société moins élégante, elle aurait eu, quand elle était une enfant, des bas tricotés, des chaussons de Strasbourg, des sabots, des galoches. Mais la fortune de ses parents

lui a imposé l'héroïsme de la nudité en hiver et, en été, le poids du velours

et des fourrures. Je la regarde. Elle ne semble pas curieuse d'athlétisme;

elle ne courrait pas, nue, sur une piste neigeuse, comme font les élèves de

Reims. Elle se conforme seulement à un code qu'elle ne discute pas, mais

dont elle souffre. Il faut agir comme tout le monde, c'est-à-dire comme

toutes ses amies, afin de ne pas ressembler au commun des mortels.

Il est réservé aux pauvres diables de souffrir des jours rigoureux, comme

de la faim. L'élégante échappe à ces contingences. Elle brave les variations atmosphériques.

Sa toilette est un défi aux puissances qui règlent

les saisons. Apollon qui guide le char du feu,

Jupiter qui déchaîne la foudre,

Borée qui souffle la tempête n'ont

nulle influence' sur la femme. Elle

prend un malin plaisir à les railler.

Elle dit aux immortels :

— Vous croyez m'importuner

en répandant sur la terre la neige.

Regardez-moi : j 'ai trop chaud ! Vous

dardez sur moi vos rayons. Voyez

donc : j'ai trop froid!

Elle ne dit pas la vérité; mais il est des mensonges sublimes.

Notre éternelle compagne a l'esprit de

contradiction et nous en pouvons être irrités.

Mais, quand elle s'adresse à un ami, son

entêtement nous paraît de la volonté, sa

mauvaise foi de la logique. Et, quand c'est

contre les divinités qu'elle s'insurge, nous

ne pouvons lui refuser toute notre admiration. Elle a la beauté morale du grand

révolté qui s'appelait Prométhée. Pour

châtier son esprit d'indépendance, on attacha à sa personne un oiseau vorace qui lui

becquetait le foie. Les dieux se vengeront

encore. Ils enverront vers les femmes des volatiles imperceptibles qui les piqueront, qui leur infligeront des douleurs semblables aux rhumatismes. Mais elles ne céderont pas. Elles

chercheront des soulagements dans les stations thermales. Prométhée aurait victorieusement résisté à l'Olympe s'il avait pu aller, chaque année, à Vichy.

Ma petite amie n'a plus froid. Elle est heureuse. Elle a retrouvé la force de parler. Elle me confie que cette mode convient aux femmes qui ont leur automobile. Elles passent de l'appartement dans la voiture bien chauffée qui les attend sous la voûte. Mais les malheureuses qui doivent avoir recours au taxi? En rougissant, ma petite amie me rappelle qu'elle est au nombre de ces malheureuses. Je ne l'ignore pas; pourtant elle a honte de l'avouer comme si un indiscret pouvait entendre.

— Et m'expliquerez-vous, dit-elle, pourquoi "le taxi" n'est jamais chauffé? Jadis le fiacre à cheval était chauffé!

C'est un problème que je ne me charge pas de résoudre. D'ailleurs, elle est prête à braver de nouveau le froid. Elle me quitte après avoir fait quelques réflexions charitables sur les miséreux qui souffrent de l'hiver, car elle est très bonne :

— Hélas! soupire-t-elle, il y a des femmes qui n'ont pas de quoi se vêtir et il gèle!

J'approuve sa pitié, tout en regardant son corsage diaphane, sa jupe légère et entr'ouverte, ses bas transparents et ses souliers de bal. Et, tandis qu'elle descend l'escalier, je me demande si elle ne veut pas souffrir comme les pauvresses dont elle vient de parler. Elle pense peut-être que bientôt l'inégalité sociale sera supprimée. La fortune n'existera plus. Elle se prépare sans doute à l'avènement de cette ère d'équité. Et qui sait si elle ne veut pas, par un sentiment chrétien, supporter déjà les épreuves que subissent ses sœurs dépourvues d'argent? Dieu a toujours employé des moyens détournés pour ramener les âmes au bien, et il ne faut pas oublier que les vues de la Providence sont impénétrables.

Nozière.

Mikrfi-i

uand le rideau fut tombé une dernière fois sur cet enchantement, il y eut dans la salle délirante comme un frisson d'inquiétude. — Où cette Danse sacrée qui prend les âmes autant que les sens pourrait-elle se produire? Où réunir le public de délicats, de grands seigneurs et d'artistes, de patriciennes et de poètes, qu'exigent ce spectacle de songe, ces visions de secrète détresse et de déchirante volupté?... Que n'êtes-vous de ce monde, Louis II, roi de Bavière? Vous eussiez recueilli, mieux encore que nos- salons persans et nos dames à turbans, cette fleur précieuse, éclose au ciel vert d'Iranie, Armène Ohanian, et vous eussiez trouvé pour l'harmonie pensive de ses danses la seule assemblée qui convînt.

L'harmonie... Il nous semblait qu'Isadora et Nijinsky nous avaient tout révélé du triple accord des gammes, des sentiments et des lignes, exprimé par une chorégraphie inspirée. Et voici que s'ébauchent d'injustes parallèles, et que les attitudes dionysiaques de l'une, l'aérienne saltation de l'autre, nous paraissent aujourd'hui manquer de naïveté ou simplement d'idéal. Tant est mélodieux le rythme de ces danses persanes, transpositions raffinées des chorégraphies primitives, interprétations linéaires des antiques miniatures, évocations stylisées des fantômes de palais perdus dans les jardins de roses roses, des champs d'as-

phodèles et de pavots blancs, tapis à l'ombre des bleus minarets, du soleil mortel, des farouches solitudes, des mirages qui ont charmé l'enfance des ancêtres. Nous n'avons plus sous les yeux un Orient de bazar, voire de ballet russe. Ils sont loin les ilotes ivres de Shéhérazade ; évanouie, l'orgie noire et grossière. Qu'Armène Ohanian danse aux piedd du Maître ou qu'elle mime la Courltéane, elle traduit l'âme voluptueuse, mais hautaine, du nostalgique Islam. Tandis qu'elle tend ses bras résignés à son maître, son cœur s'élance vers celui qui est loin du harem, et ses gestes s'égrènent, retombent comme les fleurs d'une guirlande mystérieuse, offerte à l'ami lointain... " Aindi, commente la jeune Iranienne, aindi led dauleé pleureur*), dans led jardiné enchantée de la Perde, pleurent l'eau dej étangd et baignent leurà chevelure*} de larmeé édencieudeé. Car dé éavent que jamaié led murailled inflexibled de ce<i jardiné merveilleux ne laiééeront le vent fraie et libre careééer leuré branchée trop éenéibled... "

Au bruit strident des cro- ^ taies, elle danse, la petite Courluiane, elle tombe à genoux, car elle est lasse de joie charnelle et de souffrance intime, elle danse avec ses bras, avec ses mains, avec ses doigts, son torse nerveux, son cou de cygne, son beau visage fermé, et surtout ses cheveux, ses cheveux frénétiques, qu'elle agite avec désespoir, telle Gorgone expirante secouant sa chevelure terrible. " jetez-lui deé fleurs! car pour voué elle dépenée toute da nchedde. /Même loré-

qu'elle voua maudit, inclinez-voud devant elle. Voué qui lui prenez cruellement toué éed charmed pour ne lui rendre que l'amertume, laiddez, laiédez-la rire!... Que le bruit de éa dande étouffe un indtant led voix dolented de don âme.

Une musique hindoue, qu'eût aimée Baudelaire, nous entraîne dans les Jardind du Rêve. Un fantôme apparaît, une petite fille nue, casquée d'or, enroulée dans un voile noir, lamé d'argent. Sans avoir eu à subir la nausée de la drogue, nous voici dans les Paradid artifîcield.. La basse volupté, le désir cru, la luxure

déchaînée par Rimsky et Fokine, qui 3' pense? Nous sommes si absents de ce monde, si magiquement entraînés vers autre cboàe, que notre raison d'Européens capitule, et que les plus sceptiques, les plus blasés, se laissent séduire par le charme immatériel de cette chorégraphie de songe, par l'étrangeté saisissante de ces arabesques inachevées de sons et de lignes, par la puissance imprévue de ce pur profil iranien, de ces paupières obstinément closes, dont le mystère nous attire si loin et si haut.

Seule, l'expression de la divine Douleur pouvait nous arracher à ce mirage élyséen sans que nous en éprouvions un dépaysement suprême.

Avec un art infini, et qui lui valut des ovations sans nombre, Armène a délaissé les Jardina du Rêve pour retomber dans la réalité de la vie, à l'heure sinistre du Déclin. Ecoutez le charmant poème, tracé par la jeune danseuse : « La Reine deé roàeé qui brillait entre touled dana le jardin du Kalij'e, que le jeune prince admirait, que chantait le roôdgnol, pour qui tombait plua abondante la rosée, et que Le zéphir careàéait avec tcndreéée,a été jetée cruellement prèà de la porte; et le prince qui à était arrêté ce malin devant éa beauté, et n'avait pu retenir àe<s lèvre d de lui donner un bauer, padàe indiffèrent, en la piétinant. Sa tête indolente ne /incline même pad pour aentir le dernier parfum de la fleur mourante. »

Mais quelles paroles, même celles de cette merveilleuse artiste, pourraient traduire la beauté désespérée de cette Danse du Déclin? Par la grâce du génie, ce Déclin que scandaient lugubrement le battement des pointes et le bruissement des bracelets enserrant les chevilles, ce Déclin qui torturait les yeux d'onyx,

la bouche crispée, le visage funèbre, c'était non seulement l'amour détruit, la vie de l'âme et de la chair anéantie, c'était aussi le Déclin des pays de rêve et de soleil, des légendes dorées, des traditions fleuries, l'irrémédiable déchéance de la terre musulmane, le noble et douloureux déclin de l'Orient.

Ah! Loti, que n'étiez-vous là, l'autre jour, à ce. gala persan, organisé par de vrais Persans, de Téhéran, de Chiraz, d'Ispahan? Vous eussiez reconnu avec émotion, sur le corps fragile de la Danseuse du Déclin, le suaire étincelant de l'Islam... !

Raymond ESCHOLIER.

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LES ROBES NOUEES

/AN va de moins en moins coudre les robes. On essayera des combinaisons de drapés, des enroulements d'é-

charpes, et l'œuvre fiévreuse s'élaborera dans le mystère. La femme, immobile et nue, des heures se prêtera aux essais d'où doit sortir sa beauté nouvelle. On interrogera l'époque archaïque de la Grèce dans ses touchantes stèles funéraires, et l'on n'abandonnera pas la Perse pour cela. Comitadjis d'une cause louable, dans les harems de la Turquie naguère triomphante nous pénétrerons ; et peut-être même remonteronsnous, dans la nuit des temps, jusqu'à ce règne de Louis-Philippe, où l'on trouve les blanches mousselines plissées dont nous avons besoin.

Le mot d'ordre sera : Plus

de simplicité encore et guerre à l'artificiel. Et c'est fantastique ce que nous arriverons à faire avec cette formule-là. Voici déjà des robes nouées, retenues, ligotées... Nul artifice, pas la moindre tromperie. Ce sont des voiles, des écharpes, des draperies... Cela passe de l'épaule droite à la hanche gauche, cela relie vaguement-et mollement les coudes aux genoux, cela passe autour des bras pour venir enrouler deux fois le corps, et s'attacher enfin par un nœud véritable autour des jambes... Et, n'est-ce pas, le moins possible de coutures; voilà un genre condamné... l'aiguille a fini son rôle; ne me parlez plus de ces robes qui avaient

une jupe et un corsage, parfois même

une tunique, et quoi encore?.. Un fourreau

de satin serré sur les jambes par des cabochons de pierres précieuses ou par deux

grosses broches en diamants, une belle écharpe

couvrant le buste dont elle est le voile unique

et retombant sur un bras en dénudant l'épaule et le côté, voilà l'exquis, l'inégalable,

le nouvel enchantement... Et puis, voici la

femme : Elle est offerte, secrète, enchaînée

comme une captive, hésitante sur ses pieds

gênés par l'entrave, faible et frêle, muette.

Sa robe ferme hermétiquement sur son corps,

pour que soit rappelée la parole de l'amant

«Ma bien-aimée est comme un jardin clos.» Elle est virginale et parée, courbée sous un tragique destin, chargée de chaînes à dix-mille francs la perle ou la maille; elle marche au sacrifice et ses bras nus, ses paumes avancées se tendent pour conjurer l'épouvantable vision... Et c'est l'idole de toujours, aux yeux enfantins ouverts sur le monde, l'Etonnée, l'Ingénue à la douce bouche ignorante. Immobile elle tient écartés de son jeune corps qui transparaît sous sa mousseline ses bras puérils, afin que sèche l'émail dont elle vient de peindre ses ongles... Adoronsla!..

Il conviendra donc que vous n'aimiez, pour cet hiver, que des femmes positivement attachées dans leurs robes.

Vous-mêmes inventerez des complications de nœuds et de liens, et ce serait une mode d'un goût charmant que de les cacheter avec de la cire sur laquelle on imprimerait en relief le chiffre ou les armes de l'heureux propriétaire.

Idée à lancer... Et puis, quelle sécurité!... Ainsi faisaient jadis, un peu moins galamment, les chevaliers vos ancêtres. Vous partirez ensuite plus tranquilles à la croisade, je veux dire à vos affaires. Le métier d'amant exigera plus de tact, et c'est en quoi cette innovation sera moralisatrice. Il n'y aura plus de règle générale pour déshabiller

une femme, mais chacune aura sa manière personnelle et, si je puis dire, sa spécialité. Ainsi la femme ne sera plus une énigme, mais un rébus. Quand un monsieur fera longtemps en vain la cour à une dame, il dira que le dénouement traîne en longueur. N'est-ce pas exquis?

Mais quelle mode symbolique pour les robes de mariées! Les nœuds de l'hymen deviendront autre chose qu'une vaine rhétorique sur les lèvres bénissantes du vieux prélat. Et je vois avec attendrissement la touchante victime marchant à l'autel, ainsi Iphigénie ou la fille de Jephté, et ses demoiselles d'honneur, libres encore, elles, dans leurs simples robes virginales, la soutenant et pleurant sur son sort, comme faisaient les compagnes de la jeune affligée dans les chœurs antiques.

Allégoriquement la nouvelle épousée inaugurera, en ce jour, sa première robe liée. Ses jambes, désormais, ne seront plus libérées. On lui donnera une auto à elle pour la transporter partout, et on ne la dénouera que pour susciter des défenseurs à la patrie et pour danser le tango. Andromède exposée sur une grève trempée continuellement par l'écume de la mer, Salammbô aux talons réunis par une chaînette d'or, Atala qui fut ensevelie dans sa robe chastement enroulée autour de ses chevilles, Virginie qui ne voulut pas quitter la sienne, plus étroitement attachée sur son corps par la pudeur que par les liens les plus subtils, donneront aux robes nouées leurs noms délicieusement appropriés.

Et maintenant, Mesdames, à quand vos premiers ajustements selon les marchés d'esclaves de l'Arabie? Nos lieux publics vont se parer d'un charme bien enchanteur. Qu'Allah soit avec nous et qu'il nous préserve de l'Esprit Chagrin. Vous le connaissez. C'est le même qui protestait contre vos jupes ouvertes; va-t-il se plaindre qu'elles soient à présent fermées, et bien fermées? Honte à lui! Et s'il vient prétendre encore que vous êtes, Mesdames, folles à lier, nous lui répondrons que c'est fait, et que vous avez perdu le Nord, nous dirons : « Qu'importe, puisqu'elles ont trouvé l'Orient... »

Marcel AsTRUC.

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