MASQUES DE PERLES
ES personnes bien informées — qui ne l'est aujourd'hui? — m'avaient depuis longtemps annoncé que le carnaval de 1914 mériterait d'être marqué, dans l'histoire universelle des carnavals, d'une pierre blanche, à cause que les femmes y auront porté des masques de pierres précieuses. Ces personnes ne m'avaient pas trompé : les masques de pierres précieuses font fureur.
C'est là, n'est-il pas vrai? une idée charmante et j'aimerais connaître le nom du poète qui l'a lancée, ayant la faiblesse de croire que seuls les poètes sont capables d'aussi ingénieuses et aussi agréables imaginations ! Le mystère du masque, si surexcitant dé; à, s'est paré ainsi d'un attrait nouveau, d'une inédite séduction : il devient, en outre, de cette manière, plus personnel, permettant à chaque femme de voiler ses traits d'une trame faite de ses pierres
favorites. A celle-ci, l'aiguë -marine, à celle-là, la chrysoprase ; à d'autres, les coryndons ou les béryls, les émeraudes ou les opales, les rubis ou les pierres de lune, les saphirs ou les diamants, les améthystes restant réservées à celles dont le cœur pleure un amour défunt. Chacune saura bien choisir, n'en doutez pas, chez le lapidaire, les pierres qui, par leur couleur, leur éclat, la qualité de leur chatoiement, s'harmoniseront le mieux à son teint, au ton de ses cheveux, à la nuance de ses regards, en même temps qu'à celle de son âme. Et puis, n'y a-t-il point les perles qui siéent à toutes, et font également valoir la beauté des brunes et des rousses, des châtaines et des blondes?
Imaginez un loup fait d'un treillis serré de perles et cerclé, autour des yeux, d'un petit ourlet de brillants... imaginez un de ces grands masques à la vénitienne, comme en portaient les femmes de Casanova, tout tissé de minuscules diamants et la fente des yeux bordée d' émeraudes... imaginez un voile de tulle d'or tout brodé de rubis et d'opales, à travers les plis duquel se laisseraient deviner à peine, tout en s'y cachant et si transfigurés par ce mirage étincelant que l'on ne pourrait parvenir à les reconnaître, les traits d'un beau visage ardemment désiré... imaginez encore une pluie de saphirs et de pierres de lune tombant d'un
diadème ou d'un casque autour de la tête, en longue frange, et que Je moindre mouvement ferait ondoyer et chatoyer dans la lumière, jusqu'à la naissance des épaules nues, illuminant les blancheurs mates de la chair du scintillement d'une divine nuit lunaire sous un ciel d'Orient !
Ces masques de pierres précieuses, on les dirait créés par la fantaisie d'un Gustave Moreau, nés du génie solitaire et orgueilleux de l'étonnant magicien que fut le peintre des Salomés. Ces masques de pierres précieuses, ils évoquent à nos yeux les splendeurs des époques mortes, ils font défiler devant nous les cortèges des princesses et des courtisanes de la légende et de l'histoire, la reine de Saba et Sémiramis, Cléopâtre et Akédysséril, ils nous transportent au cœur même des civilisations disparues de l'Inde, de la Perse et de l'Egypte et nous aident, sans que nous cessions d'être de notre temps, à accomplir dans le passé de ces voyages qui sont la joie de tous les passionnés de rêve et de beauté, là-bas, dans les palais « soie et or dans Ecbatane » qu'aimait Verlaine, ou sur les terrasses de Babylone et de Tyr, de Carthage et de Golconde, de Damas et d'Ispahan, aux pays de la lumière et de la volupté.
Gabriel M.OUREY.
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ETTE rubrique, en naissant ici, se met sous l'aile du plus léger, du plus frêle des oiseaux héraldiques. La merlette est un gracieux petit animal dont les ailes s'ouvrent ou se ferment dans maints écussons français. Elle n'est pas prétentieuse, elle n'est ni éployée, ni becquée. Elle passe vite, de ses pattes menues sur les terrasses de sinople, sur l'émail d'azur, sur le champ de gueules. Elle est d'or quelquefois; elle est au naturel le plus souvent. Elle se souvient qu'elle est la fille du merle siffleur et se permet un petit cri moqueur. Pour ces motifs, on a préféré cet oiseau aux aigles trop glorieuses, aux chimères trop romantiques, aux cygnes trop purs. La merlette en exergue annonce qu'on parlera légèrement, avec un sourire, d'une chose qui fut grande autrefois comme l'Histoire, belle comme le sang des héros, nitide et hère comme les lys de France.
Cette chose — la noblesse — est intéressante puisqu'elle est persécutée. Elle a sauvé du jeu des révolutions l'élégance des ogives en ruines, à moins que, d'aventure, elle n'ait le comique des fauxc réneaux et des donjons en ciment armé.
La noblesse de France existe par le sang, par le nom ; elle existe même légalement puisque les lois qui la protègent ne sont pas abrogées, puisque le bureau du sceau, au ministère de la Justice, encaisse encore les droits de succession pour les vieux titres réguliers.
Comme tous les démocrates, les citoyens français ont le goût des titres héréditaires que ne donnent plus les chefs de l'Etat. La noblesse a maintenant l'attrait du fruit non défendu, mais impossible. Et les plus honnêtes gens osent des ruses d'apaches pour se titrer, parce qu'ils ne peuvent plus être titrés.
On ne comptera pas ici les merlettes de mauvais ton : elles sont trop. Mais, en de courtes notes, on signalera les vraies, les jolies merlettes de France et d'ailleurs, passant sur le fond de l'actualité. On répondra par surcroît aux questions des lecteurs — quand elles ne seront pas indiscrètes. Car la merlette de bon ton vole dans les allées sablées du grand parc et ne saute pas les murs de la vie privée.