PETITES CHOSES
POUR APRÈS MINUIT § i. — DE LA COËFFURE
AIS vous avez un front ravissant et vous ne le montriez pas ?
— Monsieur, s'il fallait montrer tout ce qu'on a de ravissant. . . où irions-nous ?
— Si vous ne vous rappelez plus mon adresse, je suis dans le Bottin.
— Insolent !
— O le joli front sur ces beaux sourcils courroucés ! Madame, en vérité, vous avez le front ravissant, bombé,
arrondi en forme de perle, d'une courbe parfaite et d'une couleur qui fait rêver. Charmante mode du front relevé ! — Nous autres hommes, nous avons beau essayer cela, il n'y a qu'aux chauves que cela réussisse. Vous, vous donnez à vos cheveux en l'air un air de flammes et de torsades, d'ailes, de casques ou de fourrures, rien que par la façon dont vous les rejetez en arrière. — Bizarres femmes qui, par l'arrangement seul de vos chevelures, allez jusqu'à faire de vos cheveux l'équivalent d'une matière rare et précieuse.
— Rebelle.
— Non point. Rebelle, c'est un prétexte. Auriez-vous, voudriez-vous avoir le cheveu plat comme Mlle Hertulie, votre manucure. Votre cheveu a du sang, votre cheveu est noble et pétulant, il veut s'envoler. Occasion excellente : coincez-le, fixez -le, enchaînez-le. Je voudrais que tous vos cheveux fussent rebelles à ce point que vous dussiez les nouer chacun l'un à l'autre au moyen de petits fils d'or particuliers et réunis ensemble. Cela leur assurerait une garniture admirable. — Car, tout jolis, Irisés, rebondis, abondants, odoriférants, insolents et ravissants qu ils soient, une honnête dame ne peut paraître au spectacle ou au bal en cheveux. Il faut quelque chose, et n'importe quoi : l'aigrette, par exemple, minuscule et semblable à une virgule; aigrette en verre filé, ou en jonc, nouée d'une agrafe de perle ou de strass ou de jais...
Ou bien voici le diadème qui sied aux reines. — Mais point de Kakoshnick : cela sent le dessus de samovar. — Imaginez ce simple collier de pierres bleues montées sur une chaînette d'or — cela va fort bien à des cheveux blonds — comme les boules de corail aux noirs. Ou ce mince cercle de métal avec deux ailes sur l'oreille. — Il y a aussi des peignes, épingles, turbans, harnachements de cailloux, de paillettes, de plumes, de marabouts. Mille choses' charmantes et compliquées comme on en voit sur la tête caparaçonnée des chevaux de sang, le jour que dans leur carrosse de
gala, la reine et le roi vont à la promenade,
dans les pays où cela se fait. — Mais plus
de perruques vertes, n'est-ce pas ? ni bleues
— tout juste, Madame, si l'on vous tolère
les bas de cette couleur ! — ni roses, ni
orange; mais la chevelure naturelle, noire
ou rousse ou blonde ou dorée — ou blanche,
quand cela viendra... Et si ce nouvel « Art
d'arranger les cheveux » apparaissait singulier à d'aucuns, des maris intelligents feront
bien de le trouver ravissant. A-t-on jamais
vu qu'un mari se plaignît de voir sa femme trop enchaînée ? Elles mettent aujourd'hui leurs chaînes dans leurs chevelures — pour ne pas les voir !
— Et si Madame n'est pas contente : — Trois cent mille de perles dans les cheveux, mon ange, qu'est-ce qu'il lui faut !